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LES SERFS

Après l'invasion des barbares, nos campagnes passèrent du joug des Romains sous celui des Franks. La possession fut

d'abord tumultueuse. Le partage des terres conquises se fit, dans les commencements, à la pointe du glaive. L'usurpation est ici flagrante ; mais, il faut bien le dire, la force n'a pas tout fait : en même temps que les barbares prenaient à la société romaine ses terres, ses instruments de culture, ses hommes, ils lui prenaient aussi la notion du droit.

Les Romains se réfugièrent dans les villes. Ils abandonnèrent les campagnes au pillage. La race vaincue que les Franks rencontrèrent sur les sillons ravages, et dont ils firent avec les bestiaux un mobilier de culture, était la vieille race celtique. Le matériel de la conquête se composait de la terre, des animaux domestiques et des esclaves.

Les Franks se trouvèrent ainsi en relation avec les Gaulois, que les Romains s'étaient appropriés avant eux. Il y avait dès longtemps dans nos campagnes deux races, l'une née pour la jouissance, et l'autre pour le sacrifice; l'une qui versait le bien-être avec le travail, et l'autre qui absorbait. La nouvelle invasion ne changea rien au rapport des Gaulois avec la terre. Ils restèrent l'instrument agricole

des nouveaux maîtres. La domination dos peuples du Nord substitua seulement le servage à l'esclavage.

Dans les premiers temps de l'invasion, la propriété était concédée à vie, et ensuite elle passa dans les familles par voie d'hérédité. La nature de ce changement tient à la loi, au développement moral des races et à leur installation sur le sol. Les fruits du travail industriel se laissent aisément posséder; il n'en est pas de même de la terre. Celle-ci résiste à la main qui veut la saisir. C'est une erreur de croire qu'il suffise de s'emparer de la terre pour la posséder.

Il nous faut entrer ici dans l'un des plus grands mystères de l'histoire, celui de l'incarnation des races sur le sol.

Au commencement, la terre rattachait à son existence celle des hommes qui vivaient sur elle ; la terre s'emparait d'eux moralement et physiquement. Nous voyons dans toutes les anciennes sociétés, et surtout avant la fondation des sociétés, l'homme parasite du globe. Il ne s'appartient pas ; il appartient à la nature extérieure, qui l'enlace, qui le soumet, qui l'absorbe. Il semble, dans ces temps

cien^, que la terre ait une âme, des organes don! les deux règnes habitent l'extrémité; elle vit et enveloppe tous les êtres vivants dans sa constitution planétaire.

Chez toutes les races inférieures de l'Orient ou du nouveau monde, les maniions de L'intelligence, les caractères physiologiques sont enchaînés au climat.

Enfants de la terre, nés de ses os, selon la fable, les habitants primitifs de ces contrées reçoivent du milieu où ils vivent, non-seulement la couleur de la peau, des yeux, de la chevelure, mais encore, si j'ose ainsi dire, la couleur de leurs pensées et de leurs sentiments. La forme humaine, au physique et au moral, se modifie sur la nature des lieux que l'homme croit dominer et qui le dominent. La terre est, dans les commencements surtout, configuratrice des destinées sociales d'un peuple.

Revenons aux Gaules. 11 n'y avait dans ces contrées qu'une race dont le mariage avec la terre fût vraiment consommé :

c'était la race celtique. Je ne parle point des Romains qui n'avaient fait que gis sur leur domaine. Cinq ou six siècles, qu'est-ce que cela pour contracter des liens légitimes avec la terre? mais les plus

étrangers de tous les habitants qui foulaient alors le sol gaulois, étaient les barbares, les Franks. La trace de leur diversité d'origine était partout sensible et les suivait, pour ainsi dire, jusque dans ces forêts où ils chassaient le sanglier national.

L'assimilation des nouvelles races au sol est généralement une œuvre lente.

Gette œuvre était encore retardée parles mouvements qui venaient sans cesse déplacer la propriété. Du temps où la terre était troublée par les combats que se livraient entre eux les envahisseurs, elle n'avait pas le, temps de faire connaissance avec ses nouveaux maîtres. La terre est coquette : elle ne se donne pas au premier venu. S'emparer d'elle par la violence, on le peut; mais ces unions forcées sont généralement stériles; pour que la terre soit féconde, il faut qu'elle ouvre son sein par amour à celui qui la désire. Ceci explique les disettes, les famines qui ne cessaient de désoler les Gaules, dans les premiers temps de la domination franke. Gomme tous les ravisseurs qui rencontrent de la résistance, les barbares traitaient durement la terre et ceux qui

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