‹ Les paysansChapitre 6 sur 16 · I.KS PAYSANS 2u · texte numérisé non relu

I.KS PAYSANS 2u

vivaient sur clic, qui en étaient pour ainsi dire les organes vivants : je veux parler des agriculteurs. Ces mauvais traitements

ne faisaient que resserrer encore le sein de la terre.

J"ai averti que le mouvement des campagnes n'avait rien de comparable au mouvement des villes. La raison de cette différence est dans la nature de la propriété. Les habitants des villes étaienl des marchands, des artisans : ils vivaient du fruit de leur industrie. Or il est dans la nature de l'homme de s'approprier tout de suite les fruits de son travail ; mais la terre?

J'étais depuis longtemps frappé du contraste de ces deux propriétés, si distinctes, quand je trouvai leurs caractères parfaitement décrits dans un ouvrage de Fabre d'Olivet (1) : « Il ne faut pas confondre ce que je dis ici de la propriété territoriale avec ce que j'ai dit ailleurs de la propriété industrielle. Ces deux propriétés ne se ressemblent pas du tout par le droit. La propriété industrielle constitue un droit naturel, inhérent à l'homme,

(1) De l'état social de l homme.

un besoin dont l'état social tire son pri-n oipe; tandis que la propriété territoriale repose au contraire sur une concession innaturelle, étrangère à l'homme, qui n'a lieu que longtemps après que l'état social est constitué. Il n'est pas besoin de loi, comme je l'ai dit, pour établir le droit de propriété industrielle, parce que chacun sent par instinct que le produit du travail d'un homme lui appartient de la même manière que son corps; mais ce n'est jamais que par suite d'une loi, et d'une loi très-forte, que le droit de propriété territoriale peut être admis; parce que l'instinct repousse l'existence d'un pareil droit et que jamais il n'aurait lieu, si l'intelligence dans laquelle il a son principe ne parvenait à le sanctifier. »

Dans toutes les sociétés anciennes, l'Inde, l'Egypte, la Perse, il n'y avait qu'un propriétaire universel du sol, c'était le roi. Il possédait la terre en qualité de représentant de Dieu. Pontife et roi, il confondait dans sa personne l'ordre religieux et l'ordre civil. Gomme propriétaire universel du sol, il pouvait créer des souspropriétaires qui n'étaient en définitive que des fermiers, C'est ainsi que les an^

ciens rois avaient institua autour d'eux, des existences considérables, quoique toujours dépendantes de la leur. Il se passa quelque chose de semblable parmi les Franks, quand ils s'établirent dans les Gaules. La propriété foncière fut un élément tout nouveau introduit dans l'existence de cette race nomade. Jusque-là, le butin que les chefs de bande poursuivaient dans la victoire était un butin mobilier. Des armes, des troupeaux, des vêtements, de l'or, tout cela rentrait dans l'ordre des richesses dont l'homme fait aisément sa proie, sa chose. Un instinct sacré avertit les Germains qu'en touchant au sol ils touchaient aune propriété toute différente de la propriété mobilière ; iis reconnurent le besoin de remonter pour la distribution des terres à un principe religieux, à un principe d'unité.

Il y aurait de la naïveté à croire que les premiers envahisseurs se soient répandus çà et là, de manière à ce que chaque guerrier s'avisât d'enclore un espace de terrain et de dire : Cela est à moi. Pour mordre sur la terre, pour entamer cette propriété indivise, il fallait quelque chose de supérieur au moi. Ce quelque chose

de supérieur, les Franks ne pouvaient le chercher que dans leurs croyances et dans leurs mœurs nationales. Avant que la race ne se fût fixée sur un sol, la guerre et le pillage fournissaient aux chefs la matière de leurs munificences. C'étaient eux qui partageaient le butin à leurs compagnons. Il en fut de même dans la division de la propriété foncière.

Quoique la force, la violence, ie hasard aient joué, sans contredit, un rôle considérable dans l'occupation des terres, les barbares, tout barbares qu'ils fussent, s'élevèrent à une fiction de droit. Cette fiction, la voici : le roi est le lieutenant de Dieu dans le temps ; comme tel, il possède la terre et tout ce qui est sur la terre, et omnia quœ sunt super eam. Toute propriété foncière émane ainsi de la sienne. Les premiers bénéfices concédés par les rois de la première race étaient, en effet, révocables, temporaires ou viagers. On en cite très-peu d'héréditaires. Le roi, par le seul fait de son couronnement, devenait le dispensateur du sol, le dieu terrier, rexterrarum. Il communiquait à quelquesuns, sans se dessaisir, du moins clans les commencements, la jouissance de ces

bien? que la Providence a prêtés à l'homme pour son usage, l'air, l'eau, la terre et les germes naturels que féconde le travail.

Ce qui s'opposa seulement à ce que le roi fût, comme dans les sociétés ancienaes, l'a H-ifre souverain et unique de la concession des terres, c'est qu'il n'était chez les Franks qu'un chef militaire; il n'était point pontife. L'Église qui, sous tous les autres rapports, accrut démesurément dans les Gaules la prérogative royale, si faible à l'origine, la limita dans ce qui concernait le droit sur la propriété foncière. Ce droit, l'Église le réclamait pour elle au même titre, comme représentation visible de Dieu dans ce monde. Le différend se termina par une transaction. Il y eut le domaine du roi et le domaine de l'Église.

Ainsi, la main-mise de l'individu sur la terre a été repoussée par les origines mêmes de notre droit national. Il n'y a que Dieu, croyait-on, qui possède la terre ; ce droit, il l'a transmis à l'État et à l'Église, qui peuvent le déléguer, si bon leur semble, aux individus : voilà le principe.

A mesure qu'on s'éloigne des sources de la propriété foncière, le cours des choses tend constamment à rendre héréditaires les domaines qui étaient d'abord concédés à titre d'usufruit et à vie. C'est alors que la terre passe sous la loi de l'homme : je me trompe, c'est l'homme qni passe sous la loi de la terre.

Tant que les rapports avec le territoire n'étaient pas formés, la noblesse était personnelle ; elle prenait sa raison d'être dans les qualités et dans le caractère de l'homme. Plus tard, il n'en fut plus ainsi ; nous voyons l'homme pris par les objets qu'il croyait occuper. Il voulait conquérir la terre; c'est la terre qui le saisit, qui s'attache à lui, qui le transforme en elle. La terre n'est pas une matière comme une autre, elle s'empare de ses maîtres; elle possède qui la possède. Les grandes existences du moyen âge se dessinèrent sur les grands domaines seigneuriaux.

L'intime combinaison de la propriété et du possesseur s'accroît dans l'histoire de France, à mesure que la race étrangère s'implante au sol. Le seigneur du moyen âge vivait dans son domaine comme certains animaux inférieurs vivent dans

le- organes qui leur servent d'enveloppe. Le parasitisme de l'homme et de la terre a marqué sur tout le régime féodal. La I i Te c'était pas alors, comme le veuf M. Guizot, le signe de l'état des personnes; elle était au contraire le moule dans lequel se coulaient les grandes conditions sociales'; «•'('huent les hommes qui étaient les signes. Un domaine fit le roi (J) comme un autre fit le duc, le comte, le baron. On était parla terre.

Il y avait chez les anciens le génie du lieu, genins loci. On personnifiait ainsi l'ensemble des influences naturelles qui caractérisent chaque portion du globe. La plupart des dieux et des déesses de la fable étaient rattachés à une montagne, aune province, à un fleuve. C'étaient des divinités géographiques. Le système féodal fut établi sur une pareille donnée. Ce fut la personnification des forces, et, si j'ose le dire, des facultés propres à la terre.

(1) On dit tons les jours, dans des ! ! répan-

dues, que la loi salique excluait los femmes de la succession à la couronue de France. Rien d? plus inexact qu'âne telle version. Ce qu'on appelle maintenant la couronne de France était un domaine, et les femmes ne pouvaient hériter d ; ce domain; en vertu de cette loi : Nul ne cl ïéder de terre qu'il ne puisse la défendre.

Dans ce système, empreint du fatalisme antique, que devint l'homme? Rien ou presque rien. Aussi, voyez comme les choses se combinent logiquement : il y avait dans la fable deux ordres de divinités, les unes supérieures, qui étaient pour ainsi dire incorporées à une île, à une contrée, aune mer; les autres inférieures, qui étaient incorporées aux arbres, aux fontaines, à la glèbe. Qui ne voit dans cette division une image de la société sous le régime féodal? Au fond, le signe caractéristique du serf n'était point, comme on l'a dit, d'être attaché au sol, le maître l'était aussi : la terre enveloppait alors toutes les existences, les grandes comme les petites. Il n'y avait pas de condition sociale qui ne fût géographiquement dépendante. La différence était, non dans le parasitisme de l'homme et de ia terre, mais dans la nature des liens qu'un contractait avec elle, par la naissance.

Tacite nous montre la racine du servage dans les mœurs des Germains (1).

(1) D'autres veulent que le germe du servage fût contenu dans les mœurs romaines. Il y avait, chez les Romains, certains esclaves qui étaient voués à la culture d'un

Cetfo fcransformatioD de l'eselave en serf fut d'ailleurs la conséquence du mouvement général des idées et des choses. La possession de l'homme par l'homme avait fait son temps avec le monde romain. La possession de l'homme par la terre était au contraire un principe nouveau qui entrait de toutes parts dans la législation. En se saisissant du sol, les barhares confondu'- nt dans cette propriété tout ce qui s'y rattachait, les instruments d'exploitation, les troupeaux, les bâtiments, les hommes; ils finirent par s'y confondre eux-mêmes.

Le servage était un progrès, c'était la réhabilitation de l'homme dans l'esclave. Le serf cesse de faire partie du capital, des instruments aratoires, bêtes et outils, il n'appartient plus qu'à la terre, à laquelle son maître lui-même appartient.

Immobiliser le cultivateur, l'incorporer au sol, en faire un homme-glèbe, tels étaient bien les caractères du servage. Les serfs formaient les trois quarts de la population. Si quelque chose m'étonne c'est

fonds particulier, et que l'on appelait adscriptici ou addicti glebcr, attaches :j. la globe.

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le silence de l'histoire à leur égard. Pendant des siècles les malheureux n'ont pas compté. C'est par eux pourtant, grâce à eux, que la race conquérante vivait, chassait, jouissait, guerroyait, festinait. Tout le travail agricole se faisait en France par la main des serfs, comme à Rome tout le travail industriel par la main des esclaves. Ces serfs, je n'ai point besoin de le répéter, étaient les débris de la race celtique. L'élément agriculteur est chez nous l'élément national par excellence : les villes étaient romaines, les campagnes étaient gauloises. Le glaive de la conquête romaine avait courbé la race celtique ; l'invasion des barbares l'avait incrustée au sol. Elle était le pays ; ses membres étaient les paysans.

Les Franks, à leur arrivée dans les Gaules où ils s'étaient établis par droit de conquête, avaient mis la main sur la terre, sur les instruments de travail, et sur toutes les richesses créées ; ils firent de la population elle-même un auxiliaire du sol ; tout ce qui était capable de produire, produisait pour eux. Ainsi les deux grands principes économiques se trouvaient incarnés dans deux races : le Ca-

pital acquis à la pointe de l'épée dans la race franke, le Travail dans la race gauloise.

Les progrès du servage dans les campagnes furent rapides et universels. La liberté ne se soutenait que parmi des ruines, rui'K de la propriété, ruines du sol qui pass.»i' i haque jour dans les mains de la conquête, ruines d'un monde qui venait de finir. Les grands terriens avaient fait disparaître les petits propriétaires. L'Église étendait partout son action envahissante. Les petits propriétaires transmettaient leurs biens aux abbayes pour en être protégés. Ils se faisaient serfs de délation. L'Eglise ne donnait pas ses services; elle les vendait.

Les anciennes divinités locales furent remplacées par des saints ou des saintes auxquels on se dévouait. Ces farouches patrons et patronnes étaient censés recevoir avec une sorte de joie molocbique le sacrifice de la liberté humaine. L'absorption de l'individu dans le servage ne fut plus seulement une nécessité de la conquête, ce fut une porte ouverte sur l'infini aux esprits assiégés parles frayeurs surnaturelles. Les croyants se précipité-

rent avec fanatisme dans cette sauvage abnégation d'eux-mêmes. La terre de l'Église profitait de ces dévouements pour étendre sa domination sur les âmes.

11 y avait des degrés dans le servage : ces degrés étaient marqués par la hiérarchie des terres, à laquelle était subordonnée la hiérarchie des personnes. La condition la meilleure était celle des serfs ecclésiastiques et royaux. L'Église voulait que tout ce qui tenait à elle participât de ses avantages, ou, pour mieux dire, ce n'était pas elle qui le voulait, c'était la nature même des choses. La condition du serf était déterminée par les qualités de la terre qui le possédait. Il y avait des terres sacrées, des terres royales, des terres féodales; c'étaient autant de caractères dans le servage.

Le serf ne pouvait être séparé du sol ; il était vendu avec le champ qu'il cultivait. La mère, en faisant des enfants, travaillait pour la terre à laquelle le nouveau venu tenait, si j'ose le dire ainsi, parla racine, comme le rejeton de l'arbre. Dans un tel état de choses, l'unité sociale n'existait pas. L'esprit, les usages, les institutions, les lois, les patois locaux, tout cela

était frappé à l'empreinte du caractère de chaque province, de chaque domaine : l'homme variait avec la terre. Je me figure le sol de France, en ce temps-là, comme un cerveau sur lequel la main de Gall aurait tracé des divisions organiques : à chacune de ces parties du terri Loire correspondait une énergie particulière, une faculté vivante. C'est de l'association de toutes ces forces dans l'unité nationale qu'est sorti le caractère français.

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