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EMANCIPATION DES SERFS

Ce qui contribua le plus à relever la condition des serfs, ce fut le mariage. La réhabilitation morale est la racine de tous les droits.

Les esclaves s'accouplaient : les serfe furent autorisés à conclure, du consentement de leur seigneur, des liens indissolubles. De ce jour, la qualité d'homme leur fut restituée. Il y aurait de sérieuses études à faire sur le mariage envisagé

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comme instrument de l'émancipation rurale. La femme a été, flans nos campagnes , le terrain virant de la liberté. C'est en elle et par elle que se renversa la muraille des vieilles antipathies entre les races. L'ingénu qui épousait une serve s'engageait ainsi, par le fait, dans les liens du servage, avec son pécule, à moins que la femme ne dépendît du domaine de l'Église ou du fisc. Ces mariages ont eu. je n'en doute pas, une influence heureuse sur les mœurs locales. L'homme libre qui, pris par le couir, descendait vers la femme serve, loin de se sentir abaissé, se trouvait relevé par elle, anobli dans ce sacrifice. On a dit que c'était un mariage sans maître, soit; mais, outre que je ne vois pas la grande nécessité d'un maître dans une union dont la base doit être l'égalité, je trouve que les sentiments de la nature, violés, comprimés par cette loi inique n'ont pas peu contribué à la détruire : l'amour a été plus fort que la servitude.

Les enfants d'un homme fibre et d'une femme serve étaient serfs en vertu de cette loi : Partus sequitur ventrem. Le servage venait par les mères. Affranchir la

femmo, c'était donc affranchir la race.

Le second degré vers L'émancipation rurale, ce fut le droit qu'obtinrent les serfs d'avoir des armes pour leur défense personnelle. Us furent ensuite conduit? à la guerre, comme soldats, par leurs maîtres. L'usage des armes rendu au p.devait relever, à ses yeux, sa propre dignité. Avec le droit de mourir pour celte terre qu il cultivait, il obtint celui de se regarder comme citoyen. La position des serfs mariés et armés ne pouvait déjà plus être confondue avec celle des esclaves.

Ce n'étaient plus des êtres aune nature inférieure; c'étaient des homim-s d'une condition subalterne.

Cependant le mouvement social ne devait pas s'arrêter, dans les campagnes, à ces premiers essais d'affranchissement.

La condition du serf se transforma dans celle du vilain. Le changement dans les mots indique un changement dans les choses. En passant à l'état de serf, l'esclave avait cessé d'appartenir curporellement au seipneur; en passant à celui de vilain, le serf n'était plus immobilisé au sol. 11 était bien encore vendu, changé, donné avec le domaine; mais (distinction

essentielle, quoique subtile), les seigneurs vendaient dans le vilain non plus la terre elle-même avec ses dépendances ; ils vendaient les droits dus par l'homme en raison de la terre. C'était un pas vers l'affranchissement de la personne.

Tout le progrès consistait, dans les campagnes, à détacher l'homme de la terre et à lui donner des droits sur elle. > — Jusqu'ici c'était la terre qui avait eu des droits sur l'homme. — Ce mouvement devait être lent en raison des obstacles qu'il fallait vaincre. Qui de nous n'a plus d'une fois admiré ces farouches cariatides de la renaissance, hommes et femmes par la tête, arbres par les pieds ? C'est une image delà transition des existences agricoles, enracinées au sol par les pieds, c'est-à-dire par le fait, mais déjà libres par la tête, c'est-à-dire par le droit.

Séparer l'homme de la terre pour le rattacher au droit, briser, si j'ose ainsi dire, l'écorce qui le retenait dans le monde végétal, c'était un grand pas ; mais l'agriculteur ne s'aperçut guère, dans les commencements surtout, du bienfait matériel de ce progrès. Son travail était impitoyablement mis à contribution. Les droits féo-

daux, acquittes par la terre, étaient payés en argent, en grains et en vins, en bestiaux et en volailles, etc... Qu'on se figure la tristesse du paysan qui se voyait tous les jours, à toute heure, enlever les fruits de son travail et de sa sollicitude. Il y a du foin dans son pré, qu'il contemple, tous les soirs, d'un œil caressant : le seigneur le fait couper pour la nourriture de - - ihevaux. La belle poule ! Les joyeux canards ! Quels œufs frais ! Il faut mettre tout cela dans un panier et le porter au château. — C'était la terre qui devait et non pas l'homme ; mais c'était l'homme qui travaillait et qui payait.

Le seigneur va marier sa fille ; ce sera sans doute joie et galas dans ses domaines; hélas! c'est un cas qui emporte le droit do taille (1) ; il faudra tondre les brebis plus court par le cou et fouler davantage le marc du pressoir.

Malgré tous ses maux, le paysan se

(l) Le nom de taille vient du symbole dont on convenait pour lever le payement : c'était un petit bùton fendu en deux parties, dont l'une restait au seigneur et l'autre au colon. En les rejoignant, on reconnaissait par les petites coupures rapprochées le nombre des sommes payées sur la totalité de l'impôt.

Sentait on train de devenir un homme. Un grand progrès pour les agriculteurs,, c'était de conquérir l'hérédité de leurs terres. Jusqu'ici les terres qu'ils tenaient étaient sujettes à retour vers le seigneur en cas d'ingratitude ou d'inexactitude des clauses du contrat. Ils aspiraient à se débarrasser du lien qui les rattachait toujours àla condition servile, la main-morte. « Le mot de main-morte, dit Coquille, peut être tiré de ce que les Romains tenaient les serfs comme morts quant aux fonctions publiques ou civiles, ou bien parce que le seigneur met en sa main les biens du serf décédé sans héritiers connus. » La condition fort tempérée des main-mortables nous paraît contenue tout entière dans ce mot : Vivant liberi, moriuntur ut servi 'v «Ils vivent libres, ils meurent serfs. »

Chacune des conquêtes de la race agricole fut payée par elle et payée cher.

Pour chaque liberté qu'il arrachait, le paysan laissait une partie de sa substance dans les mains de son maître. La race des dominateurs ne pouvant plus perpétuer dans les moeurs et dans les choses la possession de l'homme par la terre, ne son-

gea plus qu'à mettre 1rs libertés à un haut prix. Il étail évident que le servage avait fait son temps. Des manumissions en

masse annonçaient que la race conquérante allait lâcher sa proie. Quoique la action des personnes résidai toujours - la qualité des terres, le mouvement tendait à dégager l'homme des liens du sol.

Enfin voici venir, en 1315, la fameuse charte de Louis le Hutin, dans laquelle il proclame ce grand principe que la liberté bsI de droit naturel.

Le texte même de cet acte royal suffit à réfuter l'opinion des historiens qui attribuent à l'Église l'abolition de l'esclavage. Des divers motifs que Louis le Hutin invoque à l'appui de cette grande mesure, pas un seul n'est tiré de l'ordre -i 'ux. Faut-il dire toute notre pensée^ Le plus clair de ces motifs repose sur un jeu de mots : « Considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose s'accorde vraiment avec le nom, par délibération de notre grand conseil, avuns ordonné et ordonnons que généralement, par tout notre royaume, tant comme il peut ap-

partenir à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à franchise. »

Il est permis de croire que le roi n'avait pas la conscience de la grandeur de son œuvre. Il obéissait, d'une part, à l'esprit du siècle qui réclamait l'abolition du servage, et de l'autre, à ses intérêts personnels.

L'état des finances étant mauvais, le roi voulait se créer des ressources. Il crut l'occasion excellente et la saisit. Cette liberté, qu'il déclarait lui-même, dans ses ordonnances , inhérente à la qualité d'homme, il la met (contradiction choquante !) à un prix excessif pour ceux de ses sujets qui étaient tombés dans les liens de la servitude. L'affranchissement des serfs a été prélevé sur le travail. Les rois et les seigneurs n'ont rien donné, rien accordé ; ils n'ont consulté, dans ceiie mesure, que leurs besoins pécuniaires ; nous ne leur devons rien. Nos pères ont fait eux-mêmes les frais de leur délivrance.

Si les rois sont intervenus dans ce mouvement, ce ne fut que pour l'exploiter : — « Sois libre, dirent-ils à cette malheureuse classe agricole, que tourmentait çà

et là li" désir de l'émancipation : Sois libre, mais paye ! »

Viendra-t-on maintenant nous parler de l' impulsion que les rois donnèrent à la liberté en tout genre? Les rois donnèrent une impulsion aux écus pour les attirer dans leur caisse, voilà tout.

Le passage des serfs à l'état d'affranchis l'ut pour ces derniers une ère de transition douloureuse. Pas une liberté qui n'ait été conçue et enfantée dans le sacrifice. La manumission des serfs ne fut pas plus que les communes en France un présent royal ; ce fut une conquête de l'esprit public , la juste revendication de ces anciens Gaulois que les Romains avaient foulés sous la conquête, que les Franks avaient enchaînés au sol, et qui, après des siècles, s'agitaient pour ressaisir une existence civile, pour être des personnes sur la terre des Gaules, sur cette terre qui était pour ainsi dire la chair de leur chair. Dans tout cela, ouest la main de la royauté? Je ne la vois point. Je me trompe : je la vois s'étendre pour recevoir h' prix de cette émancipation qu'elle n'avait nullement provoquée, et qu'elle consentait moyennant finance.

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