CHAPITRE XV. — I3G
le fit mourir le premier afin que sa mort l'affranchît de l'obligation qu'il avait à son compagnon d'infortune (1).
Quand Philippe de Montmorency eut reçu communication de la sentence qui le condamnait h la mort, il avait d'abord protesté, avec vivacité et avec amertume, contre un arrêt aussi injuste. 11 avait aussi refusé de se confesser, disant qu'il l'avait fait depuis longtemps à Dieu. Enfin, il se calma, demanda luimême un confesseur, fit ses dévotions et reçut la communion des mains du curé de l’église de la Chapelle. Il dicta ensuite un testament qui attestait les sentiments catholiques dans lesquels le compagnon du comte d’Egmont finissait sa vie. Conformément aux usages de cette époque, le comte de Hornes offrait son •âme au Dieu tout-puissant, à la Vierge-Marie et à tous les Saints. Il demandait ensuite pardon â ses vassaux de les avoir trop pressurés pour payer les dettes qu'il avait contractées au service du roi d'Espagne. Il demandait pardon â sa mère et à sa femme du chagrin qu’il avait pu leur causer, à celle-ci par suite de ses trop longues absences, lorsqu’il résidait en Espagne. Dans un codicille, le testateur, après avoir exprimé le désir que sou âme pût être secourue par des messes et des aumônes, léguait cent florins du Rhin au couvent des frères mineurs de Wecrt; cent couronnes aux pauvres de Weert; cinquante florins du Rhin aux frères mineurs de Bruxelles, autant aux frères prêcheurs, et cent florins du Rhin aux pauvres de la même ville. Ces dons et ces aumônes devaient être distribués par Gislus de Vroede, curé de l’église de la Chapelle, en présence duquel ce codicile avait été écrit; les autres témoins étaient les deux capitaines espagnols chargés de la garde du prisonnier, Antonio de Tolède et Alonso de Lumbrades (2). Le comte de Hornes avait -aussi désigné comme son héritier et exécuteur
(1) Michel de Montaigne, Essais, llv. 1", chap. VII. — « Dernièrement, dit-il aussi, en cette tragédie que le duc d'Albe nous (U voir à Bruxelles ès comtes de Hornes et d’Aigmond, il y eut tout plein de choses remarquables. •
(2) Les dernières volontés de Philippe de Montmorency, comte de Hornes, ont été publiées pour la première fois dans le recueil intitulé : Les archives du royaume des Pays-Bas (La Haye, 1856), 2- liv. p. 163 et sulv.
LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE NORMES.
testamentaire son frère Floris de Montmorency, qu’il croyait encore libre, tandis que cet infortuné seigneur était lui-même prisonnier, depuis dix mois, au château de Ségovie. Philippe II devait le faire étrangler plus tard pour les prétendus crimes qui allaient conduire le comte d'Egmont et le comte de Ilornes sur l’échafaud.
Pendant que le comte d'Egmont conversait avec son con- . fesseur, le jour avait paru. Le prisonnier montrait une contenance ferme et résignée. Il s’était même tellement préparé à mourir qu’il fit couper son pourpoint depuis le col jusqu’aux épaules, afin qu’il n’y eût point de retard quand il serait sur l’échafaud. Mais l’attente parut enfin bien longue au prisonnier. Puisqu’il devait mourir, disait-il, il était cruel de lui faire • endurer une si longue agonie ! Enfin, vers onze heures, moment fixé pour les exécutions capitales dans les Pays-Bas, le mestre de camp Julian Romero et le capitaine Salinas, suivis de soldats espagnols, entrèrent dans la chambre du condamné. Ils voulurent lui lier les bras et les mains selon la coutume; le comte d'Egmont déploya sa robe et montra qu’il s’était préparé à recevoir la mort.
Les Espagnols consentirent à ne point garrotter le vainqueur de Gravelines, mais après qu’il eut donné sa parole de chevalier qu’il ne résisterait point au bourreau. Il se plaça entre lë mestre de camp Julian Romero et l’évêque d’Ypres et descendit les degrés de la Maison du Roi. Il était vêtu d’une robe de nuit de damas cramoisi, avait le chapeau sur la tête et tenait ii la main un mouchoir brodé. En marchant, il récitait le psaume Miserere mei, Deus.
Non loin des degrés de la Maison du Roi on apercevait un échafaud couvert de drap noir. Deux coussins également noirs étaient posés devant une croix placée entre deux cierges; plus loin, aux extrémités, il droite et à gauche, s’élevaient de longs pieux avec crochets de fer. Vingt-deux enseignes ou compagnies d'arquebusiers espagnols étaient rangées en bataille autour de l’échafaud, mèches allumées, et contenaient la mukilude qui était venue assister à un spectacle sans exemple dans les annales de la Belgique. Pour surcroît de précaution, le duc