‹ Les PaysBas au 16. siecle Le comte d'Egmont et le comte de Hornes 15221568Chapitre 172 sur 180 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

d’Albe avait fait placer des grand’gardes dans les principaux lieux de la ville et ordonné que des patrouilles parcourussent les rues. Au bas de l’échafaud se tenait à cheval le prévôt général de la cour, sa verge rouge à la main, et entouré de ses sergents à cheval et è pied; mais on ne distinguait point le bourreau : celui-ci était caché sous l’échafaud même.

Les compagnies espagnoles rangées sur la place gardaient un silence profond : leur contenance était grave et triste (1). Le comte d'Egmont s’avançait en saluant les officiers et les soldats. Ces vétérans, qui avaient autrefois combattu avec lui en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas, ne pouvaient contenir leur émotion ; ils déploraient le sort de l’illustre capitaine tout en le regardant comme un vassal infidèle à Dieu et au roi (2). On dit que le duc d’Albe avait voulu assister secrètement à l’exécution et que lui aussi versait des larmes (3).

Arrivé sur l’échafaud, le comte d’Egmont contempla la multitude qui se pressait derrière les soldats, puis, se tournant tout h coup vers Julian Romero, lui demanda s’il n'y avait point de grûce. Ce fut une dernière illusion. Le mestre de camp secoua tristement la tête et s’éloigna. Le prisonnier, qui avait gardé toute sa fermeté, resta seul avec l’évêque. Ils se mirent à genoux sur les coussins et dirent ensemble l’Oraison dominicale, qu'ils répétèrent deux fois encore. Après que l’évêque lui eut donné sa bénédiction, le comte d’Egmont se leva, fit le signe de la croix, baisa le crucifix que lui présentait son confesseur, puis se remit à genoux, les mains pendantes. Il fit alors signe à l’évêque de se retirer, laissa tomber sa robe, se couvrit les

(1) Renon de France dit que les soldats « observoient un silence admirable. » MS., 5' partie, cbap. V.

(2) • ... Il saluoit et disoit adieu à tous les capitaines et soldats qui estoicnl là, lesquels pleuroienl et regrettoient de voir un si grand capitaine mourir ainsi... » Brantôme. « — Nèfu alcuno Spagnuolo chenon piangesse. » Ulloa, Commentari, e le., p. 39.

(3) Alt. Ulloa dit : « ... Lo stesso duca d’Alva gli piansc, ancora che gli condannb... > Commentari, etc., p. 39. — Morillon informait le cardinal de Granvclle (7 juin 1568) que plusieurs lui avaient afDrmé que le duc avait versé des larmes aussi grosses que pois pendant que se faisait l'exécution. Archives de la maison d'Orange-Kassau, Supplém., p. 81.

yeux d'un petit bonnet et joignit les mains en disant à haute voix : « In maints tuas. Domine, commendo spiritum meum (1). »

Au même instant, le bourreau, qui était monté sur l’échafaud sans avoir été vu du condamné, lui abattit la tête. Un cri d'angoisse et d’horreur sortit du sein de la foule. Le bourreau descendit, tandis que des olliciers espagnols jetaient un drap noir sur le cadavre et le traînaient sur un des côtés de l'échafaud.

Le représentant du roi de France, qui était présent à l’exécution, s’écria, en voyant tomber la tète du vainqueur de Gravelines,

« que son maître venait de se renforcer de dix mille hommes de guerre (2). » Dans la foule consternée et frissonnante d’horreur, on entendait dire aussi que le comte décapité avait mis deux fois la couronne sur la tète de son maître. « Le ciel, ajoutait-on, prendrait soin de sa vengeance (3). »

Bientôt parut le comte de Hornes, aecompagné du curé de l’église de la Chapelle et entouré des mêmes capitaines qui avüient escorté le comte d’Egmont. Il portait un manteau noir et s’entretenait avec son confesseur. En marchant, il saluait aussi les personnes qu’il avait connues. Lorsqu’il fut arrivé sur l’échafaud et qu’il eut aperçu le drap qui cachait les dépouilles du comte d’Egmont, il dit tristement ces mots : « Êtes-vous là, monsieur, mon ami? » 11 se tourna ensuite vers le peuple, lui adressa quelques paroles et le conjura de prier Dieu pour son âme. 11 s'agenouilla avec une certaine précipitation, mit son bonnet devant les yeux, et le bourreau survint le glaive à la » main (4). En voyant périr cet autre défenseur des libertés des Pays-Bas, les gémissements du peuple redoublèrent. Mais sa

(1) Voir la relation écrite d’après les informations données par l'évëquc d'Ypres.

(2) Renon de France, MS., 2' partie, cbap. V.

(3j Le secrétaire Aguilon au cardinal de Granvelle, S juin 1368. (Papiers de Granvelle ù Besançon.)

(1) Relation contemporaine dans les Analeclcs historiques, t. H, p 71-72. — Commenlari d’Alf. Ulloa, p. 39. — Execution de la sentence et jugement don nés contre les comtes d’Aigueinont et de liâmes, etc., (Anvers, 1368, in-8'de 13 p.).

— P. Colins, Histoire des seigneurs d'Enghien, etc., p. 325.

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