‹ Les peaux noiresChapitre 7 sur 50 · TOBIE · texte numérisé non relu

TOBIE

Le silence d'Antonia , commandé par la pudeur et par la dignité, répondit pour elle.

— Eh bien! si vous Taimez, continua Tobine, ne le revoyez plus jamais, M. Daguilla sait tout.

— Ciel ! s'écrièrent en même temps Joséfa et la marquise.

— Et vous n'ignorez pas, reprit Tobine, que le marquis tuerait M. André. Et s'il ne vous a pas surpris ici ce soir, c'est à moi que vous le devez.

— A toi ?

— Oui, à moi. Vous souvient-il. Madame, d'un jour où, quelque temps après la chute que fit M. de Laverdant en face de l'hôtel, vous le regardiez passer à cheval dans la rue? Vous avez iaissé échapper, en l'apercevant, un cri qui vous a trahie à mon cœur. Le marquis était près de vous; il vous a entendue aussi, il a surpris également votre émotion, et son front s'est assombri de colère et de soupçons. Depuis ce moment il a épié tous vos pas et tous ceux de nourrice, toutes vos émotions, toutes vos distractions, tous vos soupirs. Je faisais comme lai.... Mais le marquis avait à son service deux catalans nommés Isturitz et Algedro. Ils appartiennent à la bande des brigands qui campent dans les bois de San-Marcos. Oh ! je les connais bien , car l'un d'eux m'a offert , une fois, vingt onces d'or pour l'accompagner. Hier, ils ont surpris nourrice arrêtant le seigneur André dans la rue ; et ce matin, pendant que vous étiez à l'église San-Francisco , j'ai vu ces deux hommes entrer dans l'hôtel par le jardin. Je me suis glissée jusqu'à la porte de l'appartement du marquis , et j'ai bien entendu qu'il était question de la rencontre d'hier au soir. Je m'éloignai rapidement pour faire parvenir un avis secret à M. André, qui n'en a pas tenu compte. Le marquis me fit ensuite appeler, et menaça de me faire donner cinquante coups de fouet par le comman-

2o2 LES PEAUX NOIRES.

deiii' d'une de ses habitations, si je ne lui dévoilais pas ce que je savais de la rencontre d'hier entre Joséfa et M. de Laverdant. Je lui jurai que jignorais tout. Quelques instants après , il me chargea , sous menace d'être fouettée en pleine rue par le bourreau^ de m'assurer si vous sortiriez ce soir, et de lui dire où vous iriez. Je feignis d'accepter cette odieuse mission ; je lui ai menti en lui persuadant que vous étiez allée A votre estancia de Santa- Bonaventura pour y faire provision de Heurs et de fruits. Antonia, blanche comme un lis, les lèvres violettes, les yeux noyés dans les larmes , avait écouté avec terreur ce récit de Tobine.

— Tu savais donc, s'écria-t-elle , que je venais ici ?

— Oui, répondit la mulâtresse. En voyant M. André sortir, je l'ai suivi de loin, je l'ai vu se diriger vers la porte deTierra; je n'ai pas douté alors que vous ne vinssiez chez nourrice. Oh ! Madame, continua Tobine en se jetant aux genoux de sa maîtresse, si vous l'aimez, ne le revoyez plus jamais; je vous dis que vous le ferez assassiner.

Tobine était belle en suppliant ainsi Antonia qui hésitait à promettre ce que lui demandait la jeune esclave. Joséfa fut obligée d'intervenir, et obtint qu'au moins on laisserait écouler quelques jours avant de revoir André, de manière à dérouter les soupçons du marquis.

— Écrivez-lui cela! s'écria Tobine à moitié triomphante, car elle s'était arrêtée à cet espoir que huit jours pourraient amener l'oubli de la part de l'un ou de l'autre.

— Lui écrire cela! répéta Antonia, mais...

— Voulez-vous donc le faire mourir? s'écria la mulâtresse avec une éloquence persuasive devant laquelle Antonia parut ébranlée.

— Et qui lui remettra ce billet? demanda-t-elle.

— Moi, répondit la jeune esclave.

Antonia jeta un regard ardent sur Tobine. Elle la

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trouva si éclatante de beauté que la jalousie lui mordit le cœur.

— Non, se dit-elle, je ne lui écrirai pas; non, Tobine ne lui apportera pas cet adieu de huit jours qui serait peut-être éternel... car elle l'aime, car elle est belle, car elle pourra Tapprocber. . . Enfin, c'est ma rivale...

Et en même temps il lui vint à Fesprit que tout ce récit de la mulâtresse pouvait bien être une machination de jalousie, et que le marquis ne savait rien. Elle fut sur le point de déchirer le billet et de s'en remettre aux hasards de Taventure.

— Comédie pour comédie, pensa-t-elle ; je vais lui donner ce billet, car en le lui refusant elle pourrait me trahir. Mais Joséfa se chargera d'en détruire l'effet.

Elle tendit la lettre à Tobine qui la cacha soigneusement dans le corsage de sa robe ; elle l'eût enfermée volontiers dans son cœur pour la conserver intacte. Ce billet c'était plus que la vie, c'était l'espérance, c'était l'amour d'André qu'on venait de lui rendre. Elle le croyait du moins, la pauvre enfant.

— Mais, fît-elle tout à coup , les serenos peuvent m'arrêter et me conduire à la geôle. 11 faut que Madame me donne un permis de circulation.

— Voici ce qui vaut mieux qu'un permis , répliqua la marquise en tendant sa bourse à Tobine. Les serenos pourraient prétendre ne savoir pas lire ; mais ils savent toujours distinguer un doublon d'une piastre.

— Merci ! s'écria Tobine, en s'élançant à travers les ténèbres.

Quand la jeune mulâtresse fut sortie, Antonia coniipença à craindre de lui avoir marqué une trop grande confiance. Elle communiqua ses doutes à Joséfa, qui, peu à peu, se laissa persuader aussi; comme la nourrice n'avait rien tant à cœur que d'obéir aux volontés et aux caprices de la marquise, elle finit par lui promettre d'aller le lendemain à Téglise, et, au cas où André ne s'y serait pas rendu, de pénétrer jusque chez lui pour l'engager à venir le soir, ainsi que cela avait été convenu, à un rendez-vous qu'on lui désignerait.

Antonia était rentrée à son hôtel en compagnie de la nourrice, chargées toutes deux de iieurs et de provisions de fruits. Au bruit qu'elles avaient fait, le marquis s'était

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rendu dans l'appartement de sa femme, et de crainte qu'elle ne prît soupçon de son visage soucieux, il s'était arrangé, pour l'interroger sur sa sortie du soir, le front le plus paternel et le regard le ^plus caressant du monde. A ses questions, Antonia répondit simplement qu'elle était allée d'abord à l'église, de là en pèlerinage à la Crois; du Pécheur, et enfin qu'elle s'était reposée chez sa nourrice, dont elle avait dévalisé le jardin et le potager , ajoutaitelle en souriant. Le marquis Daguilla ne fit pas la moindre objection. Quand il fut sorti :

— Tu vois bien, nourrice, dit Antonia à Joséfa, qu'il ne se doute de rien... Lui, le plus jaloux des maris, aurait-il gardé ce calme et ce sourire?.. Tu iras demain à l'église, et diras à André que je l'attends le soir.

— Chez moi? demanda la nourrice.

— Non ; à la Magnificencia.

La Magnificencia était un magnifique jardin , un parc de tleurs, pour mieux dire, que la marquise possédait à quelque distance de la Havane, et où son mari lui permettait d'aller respirer l'air plutôt que sur le paseo.

A peine M. Daguilla eut-il quitté sa femme que Isturitz pénétrait secrètement jusqu'à lui; après un échange de quelques mots grassement payés , le marquis congédia le bandit en lui recommandant bonne surveillance. |^e lendemain, Daguilla entra de grand matin chez Antonia.

— Je viens de recevoir, lui dit-il, un message de ma sucrerie de la Felicitade; mon majorai m'annonce que le feu a dévoré trois pièces de cann js ; il importe donc que je me rende immédiatement à Felicitade. Vous serez raisonnable pendant mon absence, Antonia, et vous penserez à moi, n'est-ce pas? Nourrice, coutinua-t-il en s'adressant à Joséfa, je vous la recoramandj bien.

— Tu vois, s'écria la marquise quand son mari fut parti, tu vois qu'il ne sait rien. Tobine était sotte ou folle.. .

mais, reprit-elle tout à coup, où est Tobine? Je ne Fai point vue depuis hier au soir...

— Les serenos l'auront arrêtée, je le crains, répondit Joséfa; en sortant de Téglise, je passerai à la geôle pour la faire mettre en liberté.

Ces arrestations d'esclaves après la tombée du jour sont si fréquentes aux colonies, que les maîtres ne s'en inquiètent pas beaucoup. Dans la situation où se trouvait Antonia, l'absence de Tobine aurait pu lui donner des terreurs que le calme et la tranquillité du marquis ne lui permirent pas d'avoir même un moment.

André se rendit à l'église, l'âme toute préoccupée du bonheur nouveau qui l'attendait. Nous dirons tout à l'heure comment le billet d'Antonia ne lui était point parvenu , et comment il allait plein de confiance et de joie à ce rendez-vous. Joséfa entra dans l'église peu de temps après André , et ne fut pas médiocrement surprise de l'y trouver. Elle n'y comptait que peu. Elle attribua sa présence à cette foi qui pousse les amants à douter d'un malheur ou d'un contre-temps jusqu'au moment où il n'y a plus d'espoir à conserver.

Arrivée au milieu de la nef, elle s'agenouilla et feignit de prier. Mais en se retournant, elle laissa tomber distinctement ces mots qu'André recueillit :

— Ce soir, à sept heures, promenez-vous sur le chemin qui mène au Moro*. Vous verrez passer un nègre sur un cheval blanc, vous le suivrez de loin.

André se retira sans avoir pris garde, non plus que Joséfa, à deux femmes qui, pieusement agenouillées à ses côtés, avaient affecté de ne point se déranger de leurs prières, mais n'avaient pas perdu une syllabe de ce qui venait d'être dit. Elles se regardèrent en échangeant un coup

* Forteresse qui garde l'entrée du port de la Havane.

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d'oeil d'intelligence , continuèrent un moment encorç à défiler leur chapelet, puis sortirent Tune après l'autre pour écarter tout soupçon.

Le soir, André qui n'avait plus ni doutes ni craintes sur les rendez-vous qu'il avait tout d'abord suspectés , arriva à l'heure exacte ; et seul cette fois. Il ne tarda pas à voir un nègre monté sur un cheval blanc traverser le chemin, puis tourner le Moro et s'enfoncer dans une allée à droite. André le suivit en réglant l'allure de son cheval sur celui de son guide anonyme.

Pendant qu'André court les champs par des sentiers détourués, revenons sur nos pas.

Tout d'abord, expliquons au lecteur comment le marquis Daguilla, un des plus riches propriétaires de Cuba, et qui tenait la tête de la société de la colonie, se trouvait en relations aussi intimes avec les deux bandits que nous avons vus agir sous ses ordres.

A cette époque de confusion où était plongée Fîle, rien n'était plus commun que ces étranges alliances qui mettaient le comble à la désorganisation du pays. Le sentimont de la conservation personnelle les engendrait; rimpuissance et la faiblesse de l'autorité et de l'administration les encourageaient.

Les bandes de voleurs vivant au milieu des bois autour des plus riches plantations de cannes à sucre, de café et de tabac étaient intéressées à n'êlre point inquiétées; elles y parvenaient en menaçant d'incendie et d'assassinat les propriétaires, incapables de se défendre eux-mêmes, et impuissants à obtenir aucun secours efficace de la police

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et du gouvernement de la colonie. Leur sauvegarde était donc dans Timpunité qu'ils garantissaient àces voleurs bien connus^ et même dans des subventions qu'ils leur payaient annuellement soit en argent^ soiten vivres. A ces conditions, leurs propriétés étaient respectées. Un habitant se serait-il avisé de dénoncer un crime ou un délit dont il était victime? d'abord il n'eût obtenu justice qu'à moitié, et le plus souvent pas du tout. Il devenait, de ce moment, le point de mire de tous les bandits; le feu dévorait ses plantations, et sa poitrine était exposée au poignard des assassins. Le plus court et le plus simple était donc de subir ces traités dont j'ai parlé. Dans ce cas, les voleurs se mettaient corps et âme, à supposer qu'ils en eussent une, au service de ces soudoyeurs obligés d'attentats à la loi sociale.

Le marquis Daguilla, comme tous les autres riches planteurs, avait été obligé d'en passer par ces dures et honteuses nécessités. Algedro et Isturitz étaient à la fois les gardiens criminels de ses biens, et des serviteurs tout prêts à l'aider, moyennant un prix stipulé à l'avance, dans tous ses projets, quels qu'ils fussent. lis avaient assez d'audace et assez d'alliés, même parmi les gens de la police havanaise, pour parcourir sans crainte les rues de la ville, à toute heure du jour ou de la nuU^ et pour réussir, dans toute entreprise où l'administration elle-même n'aurait pas osé s'engager sous promesse d'un succès.

Voilà à quelles extrémités l'insuffisance des gouvernements de Cuba, à cette époque, avait réduit la société de cette île !

Revenons à Tobine.

En sortant de chez Joséfa, elle s'était prise à courir de toute la vitesse de ses jambes. Elle avait eu le bonheur d'échapper aux serenos. Préoccupés sans doute de toute autre chose que de leur service, ils n'avaient pas vu ou

avaient négligé de rencontrer la jeune mulâtresse, qui se dirigea vers la maison d'André. Cette pensée que lui avait inspirée son amour, lui fut fatale.

Au détour d'une rue, à cent pas à peine de son but, Tobine aperçut deux grandes ombres qui marchaient lentement vers elle. Ces deux ombres se cachèrent dans le renfoncement d'une porte. Tobine hésita d'abord, puis se décida à avancer. 11 lui semblait que si près d'André, elle ne devait craindre aucun danger. Elle s'élança comme pour prendre sa course; mais au même instant deux hommes la saisirent . chacun par un bras.

— Isturitz! Algedro! s'écria-t-elle.

— Oui, nous-mêmes, coquine, suppôt de Satan!

— Eh bien! que me voulez-vous? demanda l'esclave qui, en face du péril, avait fait un effort pour reprendre son sang-froid.

. — Tu as indignement trompé le marquis Daguilla, dit l'un des deux. Tu vas nous suivre pour que justice soit faite de ton infâme mensonge.

— D'où viens-tu? demanda Isturitz.

— Où cours-tu? riposta Algedro.

— Où est allée la marquise ce soir?

— Ce n'est pas à Santa-Bonaventura, comme tu l'avais dit au marquis.

— Parle ; voyons, veux-tu répondre?

A chacune de ces questions et de ces exclamations qui se succédaient avec la rapidité de l'éclair, Tobine ne répondait pas un mot, tout en faisant des efforts inutiles pour échapper à la double étreinte de ses ennemis. Mais leurs doigts robustes avaient marqué un bracelet de sang autour de chacun des bras nus de la jeune tille.

Tout entière à la lutte qu'elle soutenait, la mulâtresse ne s'était pas aperçue que le billet était près de s'échapper de son sein.

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Algedro, voyant le bout de papier, allongea une de ses mains et saisit la lettre.

— Infâme, s^écria Tobine.

— Voilà le mot deTénigme, murmura Isturitz.

Tobine, sentant que tout était perdu, commença d'appeler au secours. Les deux bandits lui serrèrent alors la boucbe avec un mouchoir, puis lui lièrent les mains et les jambes avec des cordes. Les cris de la jeune mulâtresse, si vite étouffés qu'ils furent, avaient été entendus néanmoins par deux serenos qui passaient au bout de la rue. Ils accoururent comme des corbeaux qu'attire l'odeur de la proie. Isturitz ne fut pas effrayé de la présence de ces deux défenseurs de l'ordre nocturne :

— N'aie pas peur, dit-il à Algèdro, le marquis n'a pas limité nos dépenses.

En arrivant, les deux sert nos firent mine tout d'abord de mettre la main sur les bandits ; puis, après avoir regardé avec précaution autour d'eux et aux croisées des maisons dont aucune ne s'ouvrait, l'un d'eux se pencha vers Isturitz , et lui dit tout bas :

— Eh bien ! compère, que fais-tu donc là?

— Une bonne prise, compère.

— Aurons-nous notre part?

— La voici, répondit Isturitz en remettant aux serenos une poignée de doublons.

— Merci , répliquèrent ceux-ci; mais dépêchez, et allezvous-en séparément.

— Un mot de passe jusqu'aux portes, demanda Algedro, pour celui de nous qui va être obligé de transporter cette mauricaude blanchie jusqu'à la case de la Pedrina, ta bien-aimée femme.

Un des serenos lui parla bas à l'oreille.

— Très-bien ! riposta Algedro en chargeant sur ses épaules Tobine, garrottée et déjà évanouie de peur.

Isturitz^ nanti du billet trouvé sur Tesclave^ s'était rendu le soir même chez le marquis où nous Tavons vu entrer. C'est ainsi que M. Daguilla se trouva averti du rendez- vous donné à Féglise et du contre-ordre consigné dans la lettre. La lettre interceptée , le rendez-vous aurait donc lieu. Il feignit alors ce départ subit et obligé pour son habitation de la Felicitade.

De leur côté, Isturitz et Algedro eurent pour mission de s'assurer de la conversation qui aurait lieu à l'église entre André et la nourrice. Ils avaient, à cet effet, gagné deux femmes fort habiles et souvent employées par les maris de la Havane à cette sorte de police. Ces deux femmes étaient celles que nous avons signalées comme se trouvant agenouillées près de Joséfa au moment où celle-ci indiqua le chemin du Moro comme lieu de rendez-vous ; leur oreille, exercée à ce métier, n'avait pas perdu une syllabe des paroles échangées.

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Nous a\ons laissé André suivant le nègre, qui n'avait pas détourné la tête une seule fois. Au bout d'une heure environ de marche, il se trouva devant une grille fermant un délicieux jardin. Le nègre n'y prit pas garde, et continua toujours sa route. Laverdant, après un rapide coup d'œil jeté à travers la grille, allait rendre la main à son cheval, lorsque par-dessus un petit mur, une voix de femme déjà familière à l'oreille d'André lui jeta ces mots :

— Halte ! seigneur ; c'est ici.

En même temps, la porte de fer glissa doucement sur ses gonds, André entra et se trouva en face de Joséfa.

— Attachez votre cheval à cet arbre, au fond de ce fourré, seigneur, et venez, murmura la nourrice.

Le jeune officier la suivit, et entra dans un éclatant salon qu'on eût pu prendre pour un jardin , tant il était richement paré de fleurs. Antonia était mollement ar-

rondie dans un hamac , dont le balancement mettait en mouvement un large éventail attaché au-dessus et destiné à chasser les moustiques et les maringouins que la brise du soir et Téclat des lumières amenaient par flots dans la pièce. Ordinairement cette charge de chasser les maringouins et les mouches, soit quand leur maîtresse est couchée , soit même pendant les repas , revient d'habitude à un , deux ou trois jeunes esclaves armés soit d'éventails, soit de longues branches d'arbres odorants qu'ils agitent au-dessus de la tète de la dormeuse ou des convives. Par un raffinement de luxe et d'indolence, on est arrivé dans ces pays à adapter aux hamacs et aux butacas des éventails qui se meuvent comme je l'ai dit, par le simple balancement imprimé au meuble ou au lit suspendu.

En voyant entrer André, Antonia descendit de son hamac et tendit la main au jeune officier. A peine Laverdant avait-il murmuré à l'oreille de la marquise un de ces compliments qui sont d'autant plus charmants pour les Espagnoles, qu'ils paraissent plus emphatiques, qu'un bruit de pas précipités se fit entendre sur le sable des allées du jardin. Antonia se dressa pâle et frissonnante. Joséfa n'eut pas le temps d'entr'ouvrir la jalousie d'une croisée pour regarder au dehors , que la porte du salon volait en éclats et donnait passage à deux hommes qui entrèrent avec la violence d'un ouragan. L'un d'eux se précipita sur André; avant que celui-ci eût pu reconnaître son agresseur ni faire un mouvement pour se défendre, il recevait en pleine poitrine un coup de poignard. Saisissant entre ses bras Antonia évanouie , l'assassin l'emporta, comme il eût fait d'un enfant , jusqu'à cent pas de la maison, et la déposa sur les coussins d'une volante.

— Evanouie, Excellence, voilà tout, murmura le bandit en s'adressant au faux calesero.

— Et l'autre ?

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— Il est en train de rendre Fâme, vraisemblablement.

— C'est bien !

Le bandit s'éloigna en courant vers la maison ; et le postillon, contemplant un instant la jeune femme évanouie :

— Misérable ! murmura-t-il avec rage.

Puis abaissant le rideau de soie qui ferme toujours le devant de la volante, il se mit en selle , et prit au galop la route de la Havane.

Rentré dans le pavillon de la Magnificencia, le bandit qui avait emporté Antonia , et qui n'était autre qu'Isturitz, dit à son camarade :

— En route , Algedro , et vivement.

— Attends un peu , répondit le camarade , qui en ce moment vidait les poches d'André. Je suis à toi maintenant , ajouta-t-il en se relevant.

— Et la vieille ? murmura Isturitz en montrant Joséfa qui s'était cachée dans un coin de l'appartement, plus morte que vive.

— Pitié ! cria la nourrice. Pitié ! je ne dirai rien !... je vous le jure par le corps du Christ !

— Tiens ! dit Algedro, depuis la mort de Christine nous n'avons plus de camarera. Joséfa fera notre affaire.

— C'est une idée î exclama Isturitz.

Les deux bandits garrottèrent la nourrice, lui mirent un bâillon, et Algedro la prit à côté de lui, à cheval.

— Et moi, dit Isturitz, je me chargerai de la Tobine, que nous ramasserons en passant. Allons , la campagne a été bonne. Deux mille piastres reçues de la main du marquis...

— Plus une vieille pour garder la maison, ajouta Algedro.

— Plus une jeune pour l'égayer, reprit Isturitz.

— Sans compter les petits profits intermédiaires.

— C'est bien payer la vie d'un homme ! 11 n'y a que les maris jaloux pour avoir la bourse à ce point généreuse...

Les deux bandits enfoncèrent Téperon dans les flancs de leurs montures, et partirent au galop, se dirigeant du côté des bois de los Marcos et de los Guinos.

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Le marquis Daguilla avait pris , pour rentrer à la Havane et gagner son hôtel, les rues les plus désertes. Bien que le guide d'André lui eût fait faire de longs détours pour le conduire à la Magnificencia , ce pavillon de plaisance n'était guère à plus d'un mille de la ville. Il ne fallut donc pas beaucoup de temps à la volante conduite par le marquis pour arriver au terme de sa course. Antonia venait à peine de reprendre ses sens , et elle commençait d'entr'ouvrir le rideau de soie qui fermait la voiture au moment où le cheval s'arrêta devant la petite porte du jardin par laquelle Joséfa avait fait sortir André le soir de sa chute.

En se posant sur le marchepied pour descendre de la volante, Antonia vit devant elle son mari. Le souvenir de la scène horrible à laquelle elle venait d'assister se représenta devant elle. Elle s'accrocha aux brancards de la voiture pour ne pas tomber, et d'une voix défaillante :

— OÙ suis-je? demanda-t-elle.

— Chez vous. Madame.

— Oh 1 mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la pauvre femme en se cachant le visage dans les deux mains.

Daguilla saisit Antonia dans ses bras au moment où les forces allaient lui manquer, traversa le jardin et déposa ce fardeau presque inanimé sur un lit; puis il se retira froidement sans prononcer un mot, ni de colère, ni de reproche, ni de pitié.

Au moment où le marquis sortit de la chambre, une femme se dressa dans un des coins les plus obscurs de la pièce, et se traîna jusqu'au bord du lit. Antonia sentit alors un baiser et des larmes brûler sa main. Elle releva péniblement la tète :

— Tobine !

— Oui, moi, maîtresse... Mais qu'arrive-t-il? que se passè-t-il ?

— Tobine ! répéta Antonia avec une énergie fébrile. Mais qu'es-tu donc devenue depuis hier au soir ? Est-ce toi qui m'a trahie?..

— Vous trahir, maîtresse ! s'écria la jeune mulâtresse en tombant à genoux. Mais il est donc survenu un malheur ?

— En doutes-tu? Eh bien! va à la Magnificencia , tu verras... et s'il n'est pas mort...

— Jésus-Maria ! fit la mulâtresse en se relevant vivement; c'est donc ainsi que vous Faimiez !

Et sans écouter Antonia, qui balbutiait encore quelques paroles, elle partit comme une llèche , insouciante des nouveaux dangers d'une course nocturne à travers les rues de la ville. En passant devant Tappartement du marquis, elle aperçut un filet de lumière sous la porte, et entendit que son maître marchait à grands pas dans la pièce. Elle se glissn furtivement le long de la cloison , et gagna

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le jardin par où la fuite lui paraissait le plus facile à exécuter.

Tobine trouva entr'ouverte la petite porte que le marquis, dans sa précipitation , avait négligé de fermer en arrivant. Une fois dehors, la jeune mulâtresse se prit à courir; soit bonheur, soit adresse, elle parvint à déjouer la surveillance des serenos. Ceux qui paraissaient à leur poste, ou dormaient réellement, ou faisaient semblant de dormir sur le pas d'une porte. Ces sommeils complaisants et grassement payés souvent, autorisaient tous les scandales, tous les crimes, tous les désordres dont la Havane était le théâtre chaque nuit.

Tobine avait donc traversé 'sans difficulté la ville , et avait gagné la route de la Magnifîcencia, où elle arriva tout d'une haleine. A une certaine distance, elle aperçut à travers les feuilles des arbres du parc la lueur tremblotante de la lumière discrète qui avait été allumée dans le salon du pavillon pour illuminer une soirée de bonheur, et qui n'avait éclairé qu'un crime. Puis Tobine entendit le hennissement triste d'un cheval qui , de temps en temps , troublait le silence de la nuit.

La grille du parc était ouverte; Tobine entra , et courut droit au salon. En y arrivant, elle se sentit prête à défaillir à la vue du sang qui couvrait la natte , et dans lequel trempaient ses pieds nus, comme le sont presque toujours ceux des esclaves, et déchirés par la course qu'elle venait de faire. Son énergie la soutint, et elle chercha du regard le cadavre d'André. Le salon était vide; elle saisit le flambeau qui brûlait sur un meuble, et le promena autour de la pièce; rien. Elle éprouva un éblouissement et une défaillance de cœur, résultant du reflet que renvoyait ce miroir de sang étendu par terre, et de Todeur nauséabonde qui lui montait au cerveau. Tobine fut obligée de s'asseoir un moment sur un siège bas , à deux pas

du lieu où le jeune officier avait été frappé. Elle crut que sa raison allait lui échapper.

— L^ont-ils emporté? murmura-t-elle^ ou bien n'étaitil pas mort et aura-t-il pu s'enfuir ?

Tobine;, les mains, le visage, les vêtements inondés de sang, se leva comme mue par un ressort invisible. Elle prit le flambeau et recommença ses investigations. Elle s'aperçut alors que les meubles tout autour d'elle étaient couverts de taches et remarqua que les murailles portaient les empreintes de doigts qui y avaient cherché, dans un suprême eifort, un appui désespéré. Elle vit ensuite une longue traînée de sang du point où elle était jusqu'à la porte ouvrant sur le jardin; tout près de cette porte un siège sur lequel elle s'était assise en entrant.

— Il a fui, murmura-t-élle, et il s'est reposé là.

La mulâtresse bondit jusqu'au jardin, dont le sable était humide. En môme temps, elle entendit au fond d'une allée à gauche le hennissement du cheval. Elle courut à cet appel intelligent , et vit André étendu à terre à la renverse, évanoui, un pied engagé dans un des étriers, et tenant entre ses doigts crispés les brides passées par dessus les oreilles du cheval. Au moment où elle arriva, la pauvre bête poussa de nouveau un formidable hennissement, et flaira de ses naseaux déjà rouges de sang le visage pâle du jeune officier.

Tobine laissa échapper un cri afîreux, en même temps que le flambeau tomba de ses mains. Elle se précipita sur André, dégagea son pied de l'étrier , et agenouillée devant ce corps inerte , elle le couvrit de baisers en lui palpant le cœur pour s'assurer s'il restait encore un souffle à ce cadavre.

Cette scène se passa dans un désespoir muet; plus une larme dans les yeux de la jeune esclave , plus un cri sur ses lèvres. Elle se contenta plusieurs fois de murmurer le

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nom d'André, en collant son oreille contre sa bouche pour surprendre une réponse. A quelque pas de là gazouillaient les cascades d'une fontaine. Tobine y courut, emplit ses deux mains d'eau fraîche qu'elle vint jeter sur le visage du jeune homme ; mais après cinq |ou six courses pareilles, elle pensa qu'il était plus simple de porter à la source le corps de ce malheureux. Elle le saisit par les épaules, et le traîna avec peine jusqu'aux bords de la fontaine , où elle lui lava le visage. Au bout de quelques instants, il lui sembla que ses membres raidis s'assouplissaient un peu, puis la respiration revint, et sur les lèvres blêmes d'André, un « merci » à peine articulé tremblota pour ainsi dire.

— Il vit encore ! s'écria Tobine avec une joie et une expression dont Dieu seul, en ce moment, put voir et comprendre l'énergie passionnée.

Soulevant dans ses bras la tète d'André , elle lui dit :

— Maître, avez-vous la force de parler ?

André tourna les yeux mourants vers la jeune mulâtresse , mais sans reconnaître , dans la profonde obscurité qui enveloppait cette scène, la personne à qui il s'adressait :

— Est-ce vous, Antonia?.. murmura-t-il.^Qu'est-il donc arrivé? Votre honneur est perdu... Dieu, que je vais rejoindre, m'est témoin que j'aurais voulu le racheter au prix de ma vie. Fuyez...

Il lit un mouvement comme pour se dresser sur son séant , puis tout à coup :

— J'étouffe, dit-il, j'étouffe...

Tobine entendit un dernier râle inarticulé expirer dans la poitrine d'André, qui retomba mort.

La mulâtresse resta insensible , la tête appuyée contre celle du jeune homme. Superstitieuse et craintive comme le sont tous les gens de sa race, Tobine, une fois réveillée

de son stupide abattement;, eut peur de se trouver seule au milieu de la nuit, en face de ce cadavre.

Elle se leva tout à coup et alla à Tautre extrémité du jardin s^agenouiller sous une tonnelle de jasmins , et se prit à prier Dieu. Peu à peu le sentiment du danger lui vint. Sa pensée ne s'était pas encore arrêtée sur la gravité de sa position. Si on venait à la surprendre en tête-à-tête avec ce cadavre, couverte de sang comme elle Tétait en ce moment, dans ce désordre de vêtements et de visage, que répondrait-elle ? Elle ne connaissait aucun détail du crime; elle ne savait pas quelle main avait frappé André, bien qu'elle soupçonnât la cause et Fauteur ou tout au moins Tinstigateur du meurtre. Elle serait donc obligée de dire ce qu'elle savait du rendez-vous donné à M. de Laver dant par Antonia, de dénoncer M. le marquis Daguilla? Mais qui le prouverait, bien que le pavillon de la marquise fût le théâtre du crime?

Tobine se voyait donc perdue. Il ne lui restait qu'un moyen, c'était de fuir, de s'en aller marron dans les bois.

Le cheval d'André était là; elle pouvait s'en servir, et avant le lever du jour, se trouver hors d'atteinte. Elle prit énergiquement cette résolution ,- et se dirigea vers le point où était attaché le pauvre cheval qui hennissait toujours de temps en temps. Mais le noble animal, libre, s'était rapproché du cadavre de son maître le Ûairant toujours de ses naseaux, et frappant la terre du sabot.

Tobine marcha du côté où l'appelaient ces deux bruits , sans trop avoir la conscience de la direction qu'elle prenait. Son pied heurta le cadavre d'André ; elle poussa un cri et s'accrocha des doigts à la crinière du cheval qui, effrayé, bondit dans l'allée et galopa vers la grille qu'il franchit.

Une fois dans la campagne, il aspira l'air à pleins na-

TOBINE. 273

seaux et prit le mors aux dents vers la ville, attiré par Tinstinct et le flair de son écurie.

Tobine voyait ainsi s'échapper le moyen sur lequel elle avait compté pour fuir. Dans le premier moment, elle ne s'était pas bien expliqué la présence du corps d'André à côté du cheval, et s'était imaginé qu'il avait pu marcher ou se traîner jusque-là; mais le bruit de la petite cascade lui fit bientôt comprendre que c'était le cheval qui était venu retrouver son maître.

Ce fait bien simple en soi changea toute la direction des pensées de l'esclave. Elle y vit comme une sorte de leçon et d'avertissement.

— J'allais l'abandonner, murmura-t-elle , quand ce pauvre animal restait là! l'aimait-il donc plus que je l'aimais , moi !

Elle s'assit par terre , à côté d'André , et , à travers la nuit , elle cherchait à lire sur ses traits. Les mêmes réflexions qui avaient traversé l'imagination de Tobine, sous le tonnelle, lui revinrent; cette fois, elles envahirent autant son cœur que son esprit. L'imminence du danger ne lui échappa point ; mais aussi elle se rappela une des paroles qu'avec le dernier souffle M. de Laverdant avait prononcées.

— Il a dit qu'il aurait donné sa vie pour sauver l'honneur perdu de ma maîtresse, se répéta Tobine. Puis-je faire moins que lui? A présent que le voilà mort, je veux bien mourir aussi ! Et que ma mort serve à quelque chose, à sauver ma bonne maîtresse.

Tobine, après avoir pour ainsi dire assuré cette généreuse pensée dans sa conscience, se leva avec résolution, traîna le corps d'André jusque dans le salon du pavillon où elle s'agenouilla dans un coin pour pleurer et prier.

On n'a pas oublié que Tobine avait été arrêtée pendant la nuit précédente, puis transportée, par Algedro, dans la maison d'un des serenos, complice aveugle et complaisant des coups nocturnes des deux bandits. Il est donc utile que nous expliquions comment Tobine s'était trouvée dans la chambre de madame Daguilla, au moment où le marquis déposa sur le lit sa femme à moitié évanouie.

La jeune mulâtresse avait été confiée avec force recommandations à la femme du sereno, recélease ordinaire des objets volés, bien apte par conséquent à conserver une esclave que Pon pouvait, à la rigueur, considérer comme une proie d'une certaine valeur. Tobine, dans la grave situation où elle se trouvait, n'avait été préoccupée que d'une chose : la disparition lu billet qu'elle s'était chargée de remettre à André. Peu lui importait le reste; ni son emprisonnement qui ne pouvait être, dans sa pensée, que momentané, ni les conséquences de son absence de la maison du maître ne l'inquiétaient.

TOBlNfi. 275

Mais il était évident que M. de Laverdant, non instruit du danger^ irait à Féglise le lendemain matin, accepterait tout rendez-vous qui lui serait donné et tomberait dans quelque piège abominable. Nous savons que Tobine avait prévu juste. Son idée fixe, une fois enfermée dans la maison du sereno, fut d'en sortir à temps pour prévenir André.

Les recommandations d'Algedro à la femme du sereno avaient été si précises et si sévères, que la mulâtresse avait été immédiatement emprisonnée sous clé.

De toute la nuit, et quelque tentative qu'elle fît pour cela, il lui fut impossible d'entrevoir la possibilité d'une évasion. Mais il lui restait la journée du lendemain tout entière ; et tant que l'heure favorable au rendez-vous ne serait point passée, Tobine conservait Tespoir de rendre à Fhomme qu'elle aimait d'un amour si dévoué et si mystérieux ce service de lui sauver la vie. Elle patienta donc, parlementa dès le matin avec la femme du sereno, lui offrit de l'or, lui jura par la sainte Vierge qu'elle ne dévoilerait à qui que ce soit au monde ni le rapt dont elle avait été victime, ni le lieu où on l'avait retenue prisonnière. La geôlière fut sourde aux prières, insensible aux tentations.

A mesure que le jour avançait, les inquiétudes de la pauvre fille augmentaient, et lorsque le soleil commença de descendre sur l'horizon, Tobine se sentit prise de terreurs véritables. Il ne lui restait plus qu'à en appeler aux énergiques résolutions que donne le désespoir. Peu lui importaient les moyens, pourvu qu'elle réussit à s'évader, et à arriver à temps pour empêcher de bien plus grands malheurs que ceux qu'elle méditait.

Le soir venu, Tobine contint sa joie, une joie immodérée pourtant, lorsque la femme du sereno lui apporta de la lumière avec son souper. Dès qu'elle se trouva seule, Tobine approcha sa lumière de la couchette de toile et de

bois blanc qui meublait la chambre où elle était enfermée, et ouvrant en même temps la croisée dont elle avait mesuré la hauteur du sol , elle y noua le drap de son lit , et poussa avec terreur le cri : « Au feu ! au feu ! »

En même temps, la lueur rougeâtre de Tincendie éclaira la petite maisonnette. Au premier cri, la femme du sereno était accourue et avait OQvert précipitamment la porte de la chambre. Elle y entra au moment où Tobine, accrochée au drap, se laissait glisser jusqu'à terre et prenait la fuite.

Tobine s'était rendue tout d'abord à Thôtel de M. de Laverdant, où elle avait appris qu'André était parti, ainsi que José qu'elle ne put pas prévenir. Elle courut, alors, à l'hôtel Daguilla : la marquise était sortie. Quant au marquis, il était à la sucrerie de la Felicitade, lui répondit le seul domestique qui fût resté. Il était trop tard ! le malheur allait donc s'accomplir. En quel lieu? C'est ce que Tobine ne pouvait pas deviner. Elle alla se cacher dans la chambre de sa maîtresse, comptant les heures et les minutes, écoutant tous les bruits du dehors et de l'intérieur. Enfin, lorsqu'elle entendit monter l'escalier, elle s'était blottie derrière un meuble. Nous avons assisté à la scène qui se passa entre elle et sa maîtresse, et on sait le reste.

Revenons aux événements qui suivirent.

José fut inquiet de voir la nuit s'avancer sans que son maître rentrât. Il n'y avait pas eu de réunion ce soir-là à la F Harmonica, ni à aucun des cercles de la ville; il n'y avait point eu de bal ni de fête dans aucune des maisons principales de la Havane où André avait accoutumé d'aller. Et, d'ailleurs, ul prévenait toujours sçn fidèle mayoral lorsqu'il devait passer la nuit en réunion, au jeu ou au

TOBINE. 277

cercle. José était donc aux aguets, tantôt le corps penché par une des croisées de la maison, étudiant la rue par ses deux bouts, tantôt se mettant de faction sur le seuil de la porte , Poreille et les yeux tournés dans toutes les directions.

L'aube commençait à poindre ; des milliers de petites charrettes traînées à bras ou par un mulet , et qui sont le premier signe du réveil de la ville, sillonnaient déjà les rues, allant porter aux marchés leurs provisions de fleurs et de fruits.

Des centaines de nègres, enveloppés dans des couvertures, dont ils ont soin de s'affubler en toutes saisons pour se garantir de la fraîcheur matinale, se dirigeaient vers les différents points du port, où leurs travaux les appelaient. Les rouges lueurs du soleil incendiaient déjà tout le dôme du ciel, ce qui arrive sous ce beau climat bien avant même que Tastre ne soit monté du fond de la mer à Thorizon; la Havane était en vie, comme on dit dans ces pays.

José , de plus en plus agité , regardait passer charrettes de fruits, mulets et nègres, écoutait tous ces bruits et s'étonnait toujours que son maître n'arrivât point ! Enfin, il entendit dans la rue voisine des cris, et par-dessQs ces cris les hennissements et le galop d'un cheval; et moins d'une minute après, il vit le cheval d'André, bondissant au milieu de cent ou cent cinquante personnes qui essayaient de l'arrêter, se diriger vers la maison devant laquelle il se cabra en montrant ses naseaux couverts de sang caillé , les deux genoux de devant couronnés , ses sangles brisées et ses brides pendantes et en morceaux.

— Dieu du ciel ! s'écria José , en s'élauçant à la tète de l'animal, il est arrivé un malheur ou un crime !

Il questionna les nègres ; les seuls renseignements que quelques-uns purent lui donner, c'est que depuis une

demi-heure le cheval ;, sans cavalier, et dans l'état où il était, galopait par les rues de la. ville; mais personne ne sut dire d'où il venait.

En même temps, les crieurs de la ville annonçaient révasion de Tesclave Tobine , mulâtresse de dix-sept ans , appartenant à Son Excellence le marquis Daguilla, et disparue de la maison de son maître depuis deux jours. On promettait une récompense de cinquante piastres à qui la ramènerait ou dénoncerait son refuge.

Les crieurs et les hennissements du cheval d'André passèrent au même instant sous les fenêtres de Fliôtel Daguilla; et ce double éclio du crime de la nuit y pénétra par la porte béante pour frapper en même temps Foreillc de la marquise et celle du marquis debout, en ce moment, à côté du lit de sa femme.

M. Daguilla pâlit, et Antonia, se dressant, blanche comme une morte , sur son coude , dit à son mari :

" — Mais Tobine était ici hier au soir. Monsieur, je l'ai vue, je lui ai parié...

— Mais elle n'y était pas avant-hier. Madame , répondit le marquis ; et si elle n'est point dans la maison à cette heure, c'est qu'elle sera allée porter de votre part un message tardif ou un baiser d'adieu au cadavre de cet homme.

Antonia retomba sur son lit en versant des larmes.

Fendant que tout cela se passait en ville, les nègres des environs de la Magnificencia , voyant la grille ouverte de si grand malin , et le terrain labouré par les pieds des chevaux, s'étonnèrent un peu, mais n'y prirent pas trop garde d'abord. Puis quelques autres, plus curieux, franchirent timidement la grille pour cueillir quelques fleurs, s'euluyant aussitôt. Une petite négresse de sept ou huit aus, hardie comme on l'est à son âge, pénétra plus avant, et revint en courant, disant qu'elle avait vu du sang dans les allées du jardin.

TOBINE. 279

Chacune de ces découvertes s'en allait à la ville prenant des proportions de plus en plus exagérées , et qu'on ne savait pas si près de la vérité. Enfin, du jardin on entra dans le salon du pavillon, où l'on trouva le cadavre d'André, et Tobine dans ce désordre que nous avons décrit plus haut.

Les premiers qui firent cette découverte hideuse s'enfuirent à toutes jambes et tinrent bouche close ; car telle était l'organisation bizarre de la justice de l'île de Cuba à cette époque , que les témoins appelés à déposer d'un crime étaient plus maltraités souvent que le criminel luimême.

Il était arrivé même qu'un assassin, un voleur, un faussaire, fût acquitté, et que les témoins en fussent pour biurs frais, qu'ils payaient quelquefois de leur fortune d'abord , et plus tard de leur vie. La justice avait peur des complices mystérieux de l'accusé, et se mettait à l'abri par l'acquittement de crimes avérés, en laissant la responsabilité de l'accusation peser tout entière sur les témoins et sur les révélateurs.

C'était donc à qui se garderait de dénoncer un crime , ou de l'attester, les preuves devenant nulles pour la justice devant des menaces anonymes.

On comprend pourquoi les premiers qui découvrirent l'horrible spectacle qu'oiïrait le salon de la Magnificencia, se tinrent sur la réserve; mais tant de monde entra et sortit de ce pavillon qu'à la fin la nouvelle du crime arriva à la ville, sans qu'on pût dire de qui on la tenait.

Aux premiers mots qui en furent prononcés devant José, le malheureux Indien poussa un cri de douleur, et conduisant lui-même l'alguazil-mayor, qui ne s'en souciait guère à vrai dire, il se rendit à la Magnificencia.

Tobine n'avait pas prononcé une parole et n'avait pas essayé de fuir devant les premiers individus qui pénétrèrent dans le pavillon. Elle conserva la même attitude devant Tespèce de police et de justice, qui venait constater le crime et accuser la seule personne trouvée dans Tétat où était la jeune esclave, à côté du cadavre d'André de Laverdant.

Les cris de douleur et le désespoir de José, les embrassements passionnés qu'il prodigua à son jeune maître purent seuls émouvoir Tobine, et lui arrachèrent des larmes.

L'alguazil-mayor posa trois questions à l'esclave, et auxquelles il tremblait de voir la mulâtresse répondre de façon à engager la justice dans le dédale d'un procès compliqué.

— Es-tu l'auteur de ce crime ? Qui t'a poussée à le commettre? As-tu des complices ?

TOBINE. 281

A la première^ comme à la seconde , comme à la troisième question , Tobine ne répondit rien. L'alguazil-mayor était ravi.

— Tu avoues donc? demanda-t-il.

L'esclave resta muette ; mais se penchant vers José elle lui glissa ces mots :

— Je vais mourir; ainsi, quoi qu'il arrive il est inutile que vous parliez à personne du rendez-vous de la Puerta de Tierra.

Puis cela dit, elle se prit à sangloter , et suivit le cortège qui remmena à la prison de la ville, au milieu des huées et des anathèmes de la populace.

]' Le marquis Daguilla ne fut appelé au procès que pour constater l'identité -de son esclave. Il ne put se défendre d'une profonde émotion en voyant devant lui Tobine, calme et résignée, attendant la mort et décidée à la subir, sans qu'il comprît bien exactement quels étaient les motifs et le sentiment qui excitaient la jeune mulâtresse à affronter son sort avec tant de soumission.

Aussi jusqu'au dernier moment craignait-il que par un retour soudain, Tobine ne se démentît et n'avouât qu'elle avait pu être la messagère et la complice du déshonneur de la marquise, mais non pas l'auteur de l'assassinat de M. de Laverdant.

Mais cette idée que l'honneur d'Antonia et de son nom à lui était attaché à une révélation de la pauvre esclave, allégeait le poids dont sa conscience souffrait, et il avait hâte d'apprendre le dénoûment de ce drame, que la

justice elle-même était heureuse de voir finir, sans autre complication, par Texécution d'une esclave.

Il faut, pour bien comprendre le sentiment qu'éprouvait le marquis Daguilla , et le laver du caractère qu'il aurait dans le monde européen , il faut, dis-je, se transporter dans ce milieu de la société coloniale où l'esclave compte pour si peu de chose, que sa vie ne pèse pas dans le plateau de la balance , quand dans l'autre plateau se trouvent le nom, l'honneur, le blason d'une famille. Ce n'est point par cruauté, par oubli des devoirs religieux , par mépris des droits de l'humanité que le blanc pense et agit ainsi. C'est la faute, c'est le résultat de l'esclavage.

Le meilleur et le plus doux des maîtres envers ses esclaves a été élevé à en faire ce peu de cas, que la vie d'un nègre innocent peut bien au besoin être sacrifiée pour sauver une famille blanche d'une souillure.

Je le répète, ce ne sont pas les propriétaires d'esclaves qu'il faut en accuser, comme on l'a fait à tort, c'est l'esclavage lui-même qui a forcément dégradé une portion de l'espèce humaine.

Il résulte de cette situation anormale deux sentiments qui se manifestent tout naturellement, et avec une égale énergie, chez Tesclave : ou le sentiment de la vengeance sans merci, ou le sentiment d'un devoir qui, inspiré par une soumission entée sur la conscience de l'infériorité, est poussé jusqu'à l'exaltation, jusqu'à l'abnégation la plus sublime. Tobine venait d'en fournir un exemple à l'appui duquel ou pourrait citer des milliers de faits semblables et authentiques.

TOBINE. 283

La jeune mulâtresse fut condamnée à être pendue et préalablement fouettée à tous les carrefours de la ville.

La veille de son exécution^ Tobine demanda à voir la marquise Daguilla et à lui parler. Ce fut là pour le marquis un sujet d'émotion et de terreur. Antonia se rendit pendant la nuit à la prison. En la voyant entrer, Tobine se jeta à ses genoux, qu'elle baisa avec respect.

— Ah ! maîtresse, s'écria-t-elle, je vous disais bien que votre amour le tuerait î Le mien, au contraire, me donne la force de mourir avec lui et de vous sauver. Ne me plaignez pas , maîtresse, je serais morte tout de même : du chagrin de sa mort à lui, et de votre honte à vous. Ainsi, je ne change rien à ma destinée; seulement ce qui me fend le cœur à l'avance , c'est d'être fouettée dans la rue par le bourreau , moi qui n'ai jamais reçu une tape de mes maîtres. Demandez donc à Monsieur qu'il obtienne ma grâce des coups de fouet.

C'est en effet là l'humiliation la plus grande pour un esclave soumis pour la première fois à un châtiment corporel, que de le recevoir de la main du bourreau.

Tobine raconta ensuite tous les détails de l'horrible nuit qu'elle avait passée à laMagnificencia; puis, au moment où Antonia allait se retirer :

— Maîtresse , dit la jeune mulâtresse que la marquise tenait alors pressée dans ses bras, faites dire des messes pour le repos de mon âme; moi je prierai pour vous làhaut.

En rentrant à son hôtel , Antonia tomba évanouie aux pieds de son mari. '

Le lendemain, Tobiiie, graciée de la flagellation, fut pendue dans Fenceinte de la prison.

Il demeura accrédité daas le public que la jeune mulâtresse avait, avec les pièges de sa beauté, attiré M. de Laverdant dans le pavillon de la Magniticencia, pour Ty assassiner et le voler des sommes considérables et des bijoux nombreux qu'il portait toujours sur lui.

L'absence de Tobine de la maison de son maître, pendant deux jours consécutifs, absence constatée par la proclamation dont elle avait été Tobjet, et certifiée par tous les domestiques de la maison , comme aussi tous les faits qui emplirent ces deux journées, ne laissèrent pas de doute sur l'exactitude de cette version.

LE Cp£=Mlï^

'^^ OP THF. v^

Tous les drames que présente la vie des esclaves dans le Nouveau-Monde ; tous les sentiments que peut inspirer ce spectacle de Tomnipotence d'un côté et de la soumission absolue de l'autre; toutes les émotions^ toutes les accusations, toutes les injustices, toutes les pitiés, tous les abus de pouvoirs, toutes les générosités, toutes les révoltes, tous les crimes, toutes les larmes, se résument dans la loi qu'on a appelée le Code noir.

Dénomination terrible et lugubre qui épouvante Timagination beaucoup plus que de raison! 11 semble que derrière chaque page de ce code se cache le bourreau, que chacun de ses articles enseigne un supplice nouveau, que chaque mot met aux mains du maitre un instrument de torture I Et pourtant le Code noir n'est qu'une loi protectrice, protectrice pour l'esclave et pour le maitre à la fois.

L'esclavage étant donné, le Code noir a dû exister; ce n'est pas le Code noir qu'il faut condamner, mais

l'esclavage. Les abolitioiiistes ont beaucoup déclamé contre le Gode noir, sans trop savoir ce qu'ils disaient. Ils ont bataillé contre un mot, et rien de plus.

Le Gode noir n'a accordé aucun pouvoir extraordinaire au maître sur l'esclave, c'est la société qu'il a armée de toutes les rigueurs pénales contre le nègre coupable de crimes que la conscience humaine , la philosophie et la religion excusent et légitiment à distance des époques, des mœurs et loin du milieu social où règne la loi. Le Code noir, au contraire, impose des devoirs au maître, définit et limite ses pouvoirs, ses droits. Ge n'est pas contre le Gode noir que l'esclave se révolte, c'est contre l'esclavage. L'esclavage a rabaissé une race humaine, l'a dégradée, asservie; la loi a pris le nègre en cet état, et l'a couvert de son bouclier protecteur, en prévenant les abus, mais en le tenant toujours dans une condition inférieure au blanc ; l'esclavage a fait le nègre la propriété du blanc, propriété intelligente, active, susceptible conséquemment de toutes les passions ; passions d'homme libre d'abord, puis passions d'esclave. Sans une loi également protectrice, le maître pouvait commettre autant de crimes sur la personne de l'esclave que l'esclave sur la personne du maître.

Tous les pays à esclaves ont eu leur Code noir, soit qu'il ait été une loi unique, soit qu'il ait été la réunion de toutes les ordonnances, ou règlements spéciaux concernant l'esclavage. Partout ce Code noir a été le même, ou du moins le même esprit l'a inspiré ; à peu de chose près, aux États-Unis, dans l'Amérique méridionale, aux Antilles, ce sont toujours les mêmes obligations réciproques, la même omnipotence d'un côté, la même soumission, les mêmes humiliations, la même dégradation de l'autre ; partout le nègre est l'esclave et le blanc est le maître; partout l'esclavage porte à ses rameaux des fruits amers.

LE GOBE NOIR. i>80

Il est bon que le lecteur prenne une idée de ces codes noirs; il aura ainsi la clé de bien des faits que j'ai consignés dans le cours de ce volume, et de quelques traits qu'il me reste à rapporter de la vie des esclaves.

J'emprunte au Code noir d'un des États à esclaves de rUnion américaine^, ses principales dispositions.

2î)0 LES FEAUX NOIRES.

.Le Code nozr garantit aux esclaves la jouissance du dimanche; toutefois, le maître peut les faire travailler ce jour-là, moyennant une indemnité de quatre schillings. Cette disposition du code n'est applicable ni aux domestiques de maison, ni aux cochers, ni aux esclaves employés dans les hôpitaux, ni à ceux qui portent des légumes au marché.

Le Code noù^ assure à Tesclave un baril de maïs par mois, une pinte de sel, une chemise et une paire de pantalons de coton, pour Fêté; une chemise de flanelle, une paire de pantalons de laine, une casaque pour Fhiver, et une pièce de terre à cultiver. Les esclaves infirmes, âgés et aveugles, doivent être habillés, nourris et soignés aux frais du maître, sous peine pour celui-ci d'une amende de vingt-cinq dollars pour chaque infraction à cette disposition do la loi.

Le maître ne peut pas se débarrasser de la charge d'en-

tretenir les esclaves en leuï* accordant un jour pour travailler à leur propre compte.

Les enfants au-dessous de dix ans ne peuvent être vendus sans leur mère.

Il est interdit aux esclaves de rien posséder^ ni de rien vendre^ d'avoir des armes ou de chasser sans la permission du maître ; ils ne peuvent ni se porter parties, ni témoigner dans aucun procès civil ou criminel.

Tout esclave rencontré à cheval sans la permission de son maître, peut être arrêté, et puni de vingt-cinq coups de fouet .

Nul ne peut frapper un esclave au service d'un autre maître, sous peine d'une amende de vingt-cinq dollars ; néanmoins toute personne rencontrant un esclave, hors de la circonscription de la plantation do son maître, est autorisée à l'arrêter, à le punir, et même à le tuer en cas de résistance.

Toute personne a droit de faire feu sur un esclave marron, ou sur un esclave qui, sommé de s'arrêter, s'y serait refusé.

Quiconque est blessé par un esclave marron, en cherchant à se saisir de lui, reçoit une indemnité de l'État, et en cas de mort l'indemnité est allouée à ses héritiers.

Tout propriétaire d'esclave marron a le droit de le rechercher ou de le faire rechercher par le ministère de personnes blanches, même sur les plantations des autres planteurs, sans la permission de ces derniers, excepté dans l'intérieur des maisons ou dans tout autre lieu fermant à clé.

Le maître qui maltraite ses esclaves ou qui leur refuse la nourriture et l'habillement, est traduit sur la déclaration d'une ou de plusieurs personnes, devatit la justice de paix, et condamné à une amende de vingt-cinq dollars par chaque délit.

Les gens de couleur libres qui manquent de respect à un blanc, qui prétendent à traiter d'égal à égal avec lui. qui rinsultent ou le frappent., sont punis de la peine de Femprisonnement selon le degré de l'oflense.

L'esclave accusé d'un crime est jugé dans les trois jours qui suivent son accusation, par un tribunal composé de trois ou cinq personnes libres ; ni le propriétaire de Tesclave, ni aucun de ses parents jusqu'au quatrième degré ne peut faire partie de ce tribunal.

Tout homme de couleur, libre ou esclave, est puni de la peine capitale pour le crime d'incendie, d'empoisonnement, d'assassinat ou de viol sur une femme blanche.

Tout homme de couleur libre qui aide k l'évasion d'un esclave, est condamné à deux années de travaux forcés, et à payer la valeur de l'esclave ; s'il ne peut satisfaire à cette dernière peine, la première est doublée.

L'esclave qui blesse volontairement son maître, sa maîtresse ou leurs enfants, est puni de la peine de mort.

Pour un esclave condamné à mort, le maître reçoit de l'État une indemnité de 300 dollars. (1,500 fr.)

Le maître qui favoriserait l'évasion d'un de ses esclaves arrêté pour crime, est passible d'une amende de 200 dollars ; si le crime peut entraîner la peine capitale , l'amende est élevée à 1,000 dollars. '

L'esclave convaincu d'avoir frappé pour la troisième fois une personne blanche, est puni de la peine de mort.

Le maître accusé de sévir contre ses esclaves avec barbarie, est passible d'une amende de 200 à 300 dollars.

L'esclave qui dénonce un complot ou une insurrection, est récompensé par l'octroi de sa liberté.

Aucun esclave ne peut être affranchi avant l'âge de

LK CODE NOIH. i93

trente ans^ et encore faat-il qu'il se soit toujours bien conduit, qu'il n'ait jamais été condamné pour marronnage, vol, ou aucun autre crime pendant les quatre années qui précèdent son émancipation. Est exempt de ces conditions, l'esclave qui a sauvé la vie à son maître, à sa maîtresse ou à quelqu'un de leurs enfants.

Y a-t-il dans les dispositions de cette loi, si terrible par son nom, autre chose que ce que j'ai indiqué ? Protection réciproque, obligations sérieuses d'une part, soumission absolue de l'autre ; humiliation, dégradation, suprématie de la race blanche Jibre sur la race noire esclave.

J'ai dit que partout ce code était le même, moins les détails : j'en citerai un qui met le comble à l'abaissement de l'esclave devant le blanc; c'est une ancienne ordonnance qui, aux colonies, interdisait aux nègres de porter des souliers. Plus tard, quand cette ordonnance fut rapportée ou tomba en désuétude, le nègre s'était si bien accoutumé à ne plus porter de chaussures, que dans ses jours de grande toilette, il mettait ses souliers dans sa poche.

!^y4 LES PilAUX NOIRES.

La protection assurée à Fesclave par le Code noir est tellement la loi générale et a si bien pénétré au plus profond du cœur de la race blanche, que toute infraction aux obligations imposées aux maîtres soulève facilement rindignation publique. Pour rendre justice au bon esprit des propriétaires d'esclaves, j'ai, dans le cours de ce livre, rappelé que la loi n'avait jamais épargné les mau^ vais maîtres, et que la vindicte populaire les avait forcés à prendre la fuite.

Voici un fait à Tappui :

En 4837, vivait à la Nouvelle-Orléans une femme qui occupait le premier rang dans la société créole; la plus grande estime l'entourait, elle et sa famille. L'aventure qui l'a précipitée du haut de la considération dont elle jouissait, a fait assez de bruit et de scandale pour que je n'aie pas besoin de taire le nom de cette dame : elle s'appelait madame Lalaurie.

LE CODE NOIP.. 295

Un incendie se déclare chez elle, un soir. Au niiiieu du désordre de ce grave accident^ et alors qu'on désespère, malgré tous les efforts, de se rendre maître du feu, le bruit se répand qu'un^bâtiment où les flammes commencent à atteindre renferme des esclaves. Il s'agit de leur porter secours. M. Canonge, juge de la cour criminelle, et que son zèle de citoyen a appelé sur le lieu du sinistre, réclame de madame Lalaurie les clés de ce bâtiment; celle-ci se trouble, hésite, balbutie de mauvaises raisons, assure qu'on se trompe, qu'aucun esclave n'est enfermé dans ce bâtiment. Le juge insiste, madame Lalaurie refuse obstinément de remettre les clés. Un soupçon trop bien justifié traverse l'esprit de M. Ganonge qui, aidé de quelques personnes, enfonce les portes du bâtiment. Un horrible spectacle s'offre à sa vue. Sept esclaves sont là, dans une pièce obscure et privée d'air, couchés sur la terre, le carcan au cou, des chaînes aux pieds et aux mains, — sept cadavres encore vivants, lacérés de coups, les épaules sanglantes, les membres tuméfiés, le corps dévoré par la vermine. L'un de ces malheureux déclara qu'il subissait ces tortures depuis cinq mois, et qu'il avait vu mourir à ses côtés plus d'un de ses camarades.

Dès que madame Lalaurie vit que ses crimes étaient découverts, elle sougea à prendre la fuite. Chose étrange, inexplicable! Ce furent ses autres esclaves eux-mêmes qui aidèrent son évasion, pendant que la populace parcourait avec terreur cette ténébreuse maison, cherchant Tauteur de ces crimes pour les lui faire expier.

Madame Lalaurie parvint à gagner New-York où son mari et son jeune fils la rejoignirent. Elle s'embarqua pour la France sous un faux nom ; mais pendant la traversée, un des passagers ayant soupçonné la vérité, questionna l'enfant qui dévoila naïvement le nom de sa mère. De ce moment aucun des passagers ni des hommes de l'é-

:29r> I.EîJ PFAUX NOIRE?.

quipage n'adressa plus la parole à cette malheureuse.

Un fait à peu près analogue se passa à la iMartinique en 1820 ou 1822; il eut les mêmes résultats pour Fauteur de forfaits semblables à ceux dont madame Lalaurie se rendit coupable : comme elle, il fut obligé de quitter la colonie, en emportant la haine et Tindignation publiques.

De pareils attentats sont des exceptions ; et les châtiments qu'ils ont provoqués permettent de douter que tous les crimes de même nature imputés aux blancs dans les pays à esclaves , soient restés impunis.

Aussi dois-je faire mes réserves en rapportant ici quelques-uns de ces drames qui empruntent au moins leur vraisemblance à certains articles de ce Gode noir que j'ai rappelé plus haut. Je ne nie pas les crimes, ils sont possibles, je conteste l'impunité et surtout l'indifférence publique en présence d'infamies qui s'abriteraient derrière un texte de loi dont l'élasticité serait exagérée.

ÏV

, Les États du nord et de Test de l'Union sont , je Tai dit, un foyer de propagande contre Fesclavage du Sud. Les journaux américains «u service de la cause de Témancipation remplissent merveilleusement leur rôle et leur mission. Ils se donnent bien de garde, par exemple, d'importuner le public par des discussions philosophiques et par Texposition de doctrines dont leurs lecteurs sont déjà imprégnés. Ils sont plus habiles, et en tout cas ils ont eu dans le roman de madame Beecher Stowe, si admirable en quelques parties, un modèle de polémique ; c'est par le drame qu'ils l'ont des prosélytes , par le récit habilement arrangé de faits, faux le plus souvent, mais appropriés à la vie douloureuse des esclaves, en présentant toujours un côté vraisemblable. A vrai dire le roman de madame Beecher Stowe est une reproduction adroite et ingénieuse d'une multitude de petites histoires disséminées dans les journaux américains. On sait le

succès prodigieux du livre célèbre auquel je fais allusion , livre où, pour les besoins d'une cause toute gagnée devant le cœur, mais perdue devant les intérêts des propriétaires. Fauteur a faussé le caractère du nègre, imaginé des cruautés impossibles, exagéré et méconnu les rapports entre maîtres et esclaves.

Voici un de ces drames épouvantables dont je parlais tout à rheure , et qui m'a été raconté par un abolitionniste, tel ou à peu près qu'il l'avait lu dans un journal américain.

Je ne saurais dire si le journal en question s'est inspiré de quelques passages du roman de madame Stowe, ou bien si cette dernière a connu le fait qu'elle a développé et habilement arrangé.

La scène se passe dans la Pensylvanie , à Wilkesbarre.

Un matin, l'adjoint au marshall, nommé Roscoe, escortés de trois chasseurs d'esclaves virginiens, se présentèrent dans un hôtel de la petite ville, et s'attablèrent fort paisiblement pour déjeuner. Le service^ était fait par un jeune mulâtre nommé Bill, qu'ils savaient être un esclave fugitif de la Louisiane.

Ce Bill était un grand et beau jeune homme à figure intelligente ; il avait si peu de sang africain dans les veines qu'on l'eût pris au premier abord pour un blanc ; c'est à quoi il s'était fié pour assurer sa fuite et pour se croire en parfaite sécurité à Wilkesbarre. Bill à qui ses hôtes ne paraissaient nullement suspects, causait familièrement avec eux, lorsqu'il se sentit tout à coup frappé par derrière, et vigoureusement saisi par le cou.

Déjà son poignet droit était pris dans les menottes, lorsque, par un effort désespéré, il parvint, après une lutte terrible, à se débarrasser de ses adversaires. Malgré le peu de chances que présentait au pauvre mulâtre une lutte si inégale, il réussit à s'échapper de la pièce où on avait vainement tenté de l'enfermer.

Il sortit de la maison couvert de sang. A quelques pas de l'hôtel , se trouvait la rivière ; Bill s'y jeta, en disant à quelques personnes qui cherchaient à Ten empêcher :

— Laissez-moi! laissez-moi, j'aime mieux me noyer que tomber vivant entre les mains de mon ancien maître.

Ses adversaires , qui le suivaient de près, lui envoyèrent à deux reprises une volée de coups de carabine; mais heureusement aucune des balles n'atteignit le hardi nageur. Les chasseurs d'esclaves, passant ensuite un pont, allèrent attendre leur proie de l'autre côté de la rivière, et, au moment où le fugitif s'apprêtait à sortir de l'eau, ils le couchèrent en joue en lui ordonnant de se rendre.

— Non ! s'écria Bill, j'aime mieux mourir 1

Cette réponse, dite d'une voix énergique, fut accueillie par une nouvelle décharge, et cette fois une des balles frappa le malheureux fugitif à la tête. Il bondit au-dessus des eaux , le visage couvert de sang , et malgré sa douleur il trouva dans son désespoir des forces nouvelles pour tenter d'échapper à ses ennemis.

Cette scène avait attiré une foule considérable de spectateurs sur les bords de la rivière. La vue de ce malheureux tout ensanglanté avait échauffé les têtes et les cœurs; quelques personnes, s'approchant des chasseurs d'esclaves, leur reprochèrent avec indignation leur conduite. Ceux-ci jugèrent prudent de se retirer à quelque distance pour se consulter sur ce qu'ils avaient à faire.

Bill, ne les voyant plus, les crut partis ; et, comme il ne se sentait pas assez de force pour rester plus longtemps dans l'eau, il s'approcha du rivage. Quand on l'eût aidé à mettre pied à terre, il était si épuisé qu'il perdit bientôt connaissance. Pendant quelques instants on le crut mort.

— Eh bien! notre campagne est finie, s'écria un des chasseurs d'esclaves, un nègre mort ne vaut plus rien pour le Sud.

Le pauvre Bill ayant ensuite, contre toute attente, donné de nouveaux signes de vie, un homme de couleur nommé Rex, le prenant par le bras, se disposait à Pamenei* chez lui, lorsque les Virginiens, avisés de la résurrection du mulâtre fugitif, revinrent le pistolet au point, menaçant de tuer quiconque tenterait de leur dérober leur proie.

Cette menace écarta la foule, et Bill se vit prêt à tomber entre les mains de ses ennemis. Quoique sérieusement blessé, à peine remis de son émotion, à bout de ses forces, le malheureux n'hésita pas à se jeter de nouveau dans la rivière, et il chercha un refuge dans les petites îles boisées qui flottaient comme des corbeilles à Tancre sur ces eaux rougies du sang d^ni homme dont le crime était de courir après sa liberté.

Les cinq chasseurs d'esclaves, que la résistance de Bill exaspérait, apportaient à cette conquête du fugitif Tâpre énergie de la difficulté vaincue. Disséminés sur les deux rives, le fusil à Fépaule, Toeil aux aguets, ils cherchaient à apercevoir à travers les broussailles des petites îles le refuge de l'esclave.

L'un deux s'apprêtait à détacher du bord un canot pour explorer le fleuve, lorsque Bill, se montrant à l'extrémité de l'île où il s'était blotti , lui cria avec l'exaltation du désespoir :

— Viens, si tu l'oses ! mais je jure que nous trouverons tous les deux la mort au fond de la rivière.

Cette scène émouvante durait depuis deux heures environ ; la foule s'était de nouveau amassée ; un frémissement d'indignation courut parmi les témoins de cette horrible chasse à l'homme; le courage revint aux plus timides. La justice de Wilkesbarre, jusqu'alors insensible devant cette monstrueuse tragédie que son impassibilité semblait encourager, intervint, et le juge Collin somma les chasseurs de se retirer.

LE CODE ^*OI]l. 301

L'énergique attitude du magistrat ranima la foule qui proféra des cris de mort. Le marshall et ses trois acolytes furent obligés de battre en retraite; le pauvre Bill, mettant à profit ce tumulte /se laissa paisiblement emporter par le courant de la rivière, et alla toucher terre à un mille plus loin; là il reçut des secours, et pendant la nuit on le fit partir pour le Canada, où il trouva enfin la liberté.

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