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VIT

Quoique nous nous permettions de nous moquer un peu du talent de l'artiste chargé de décorer le man-

teau de Ma-totoh-pali, on ne peut méconnaître que ce fut là un guerrier rudement trempé. Le trait qui précède en fait foi; nous en appelons au suivant.

Une bande de cent cinquante guerriers de la tribu des Sbiennes, en maraudant pendant une nuit autour du village des Mandans, avaient enlevé un nombre assez considérable de chevaux, et même tué un Indien dont ils emportèrent le scalp. Le lendemain au matin, Mah-to-toh-pah qui était alors fort jeune, mais fort bouillant, réunit une cinquantaine de guerriers et partit à la poursuite de l'ennemi qu'il n'atteignit que le second jour. Entendant galoper derrière eux, les Sbiennes se retournèrent et firent feu. Les Mandans,qui ne savaient pas devoir avoir affaire à si nombreuse partie, hésitèrent et voulurent tourner bride. Ma-to-toh-pah , la rage dans le cœur, poussa son cheval entre les détachements, et après avoir planté sa lance en terre :

— Eh quoi? — cria-t-il, en s'adresant aux Mandans, — avons-nous donc suivi pendant deux jours la trace de notre ennemi comme un chien celle du gibier, pour fuir devant lui au moment où nous le rencontrons? La lance de Ma-to-toh-pah^ qui s'est rougiedans le sang des braves vous a conduit à l'ennemi, vous voilà en sa présence; si vous voulez vous enfuir, partez donc ! Mais la terre où la lance de Ma-to-tohpah est enfoncée maintenant boira son sang avant qu'il ne se décide à tourner les talons. Si vous m'abandonnez, je combattrai seul.

Ces paroles étaient parvenues jusqu'aux Shiennes aussi bien qu'aux oreilles des Mandans. Le chef de la petite troupe s'avança alors :

— Qui donc es-tu, toi, qui t'offres à combattre seul contre nous? demanda-t-il.

— Je suis Mah-to-toh-pah, le chef en second des braves et vaillants Mandans.

— J'ai ouï parler de toi comme d'un fameux guerrier, répliqua le Shienne. Eh bienl veux-tu accepter un combat avec moi seul, et nos hommes nous regarderont?

— Est-ce un chef qui s'adresse ainsi à Ma-to-tohpah?

— Regarde^ répondit l'autre, les scalps qui pendent à la selle de mon cheval, et ma lance ornée de plumes d'aigle.

— Tu m'en as dit assez! répliqua Ma-to-toh-pah. Les deux guerriers se placèrent, à cheval, aux deux

extrémités de la plaine qui s'ouvrait devant eux, et alors commença un de ces combats comme on n'en trouve de traces que dans les poèmes de l'antiquité, ou qui n'ont de pareils que les duels du moyen âge. Ce fut d'abord au fusil que commença la lutte; quand les munitions furent épuisées, les deux adversaires, jetant leurs armes, prirent l'arc et les flèches; mais aucun des deux n'avait encore été atteint assez grièvement pour que le combat dût cesser. Il menaçait même de se prolonger trop longtemps au gré des deux Indiens. Simultanément ils sautèrent à bas de leur

cheval, et coururent l'un sur l'autre. Le Shienne lira son couteau; Ma-to-toli-pah porta la main à sa ceinture, et s'aperçut que soit qu'il l'eût oublié, soit qu'il l'eût perdu dans ses évolutions, il n'avait point le sien. Il se servait alors de son arc pour parer les premiers coups de son adversaire ; puis le saisissant tout à coup à bras le corps, il le renversa, et ces deux sauvages se roulant sur le sol, luttèrent alors, l'un pour conserver, l'autre pour avoir ce couteau qui devait terminer cette bataille de bêtes féroces. Ma-to-tohpah parvint à arracher l'arme des mains du Shienne, et la lui plongea dans la gorge.

Ce combat échevelé est représenté sur le manteau de Ma-to-toli-pah au moment où apparaît le fameux couteau. La naïveté du dessin est poussée à un tel point que les deux implacables ennemis paraissent se serrer cordialement la main.

Après les épisodes que je viens de rapporter, les autres illustrations du manteau de Ma-to-toh-pah n'olfrent plus qu'un intérêt secondaire. Pour être exact, je dirai que ces illustrations sont au nombre de douze. Le lecteur voudra bien m'épargner une appréciation quelconque au point de vue artistique sur ces dessins que j'ai vus fidèlement reproduits. Ils sont d'une naïveté au-dessus de toute expression, c'est là ce qui fait leur grande valeur à mes yeux.

LE 1)EI\.MI-.U DES rJAND.iNS. 269

Ma-lo-loh-pah était chef des Mandans au moment où, en 1838, la petite vérole éclatant dans la tribu les dévora tous. Cette atroce malîidiey fut introduite, disent les uns, par des trafiquants; les autres prétendent que le capitaine d'un steamboat, ayant eu deux hommes à son bord attaqués des premiers symptômes, les débarqua au village des Mandans.

La destruction fut rapide comme celle d'un incendie. En moins de huit jours, il resta tout au plus une quarantaine de ces malheureux, qui furent faits prisonniers par les Ricarees.

Un traper (chasseur) qui se trouvait au Désert, à cette époque, a raconté à ce propos la fin de Ma-totoh-pah. Ce chef avait vu toute sa famille tomber autour de lui, et sa maison était pleine des cadavres de ses femmes et de ses enfants. Il couvrit cet amas de corps de peaux de buffle, et s'achemina sur une petite colline voisine du fleuve, oii il demeura six jours en prière et en jeûne. Quand il ne lui resta plus que juste assez de force pour gagner son village dépeuplé, il rentra dans sa case, s'enveloppa dans son fameux manteau-musée, se coucha à côté des cadavres des siens et y mourut le neuvième jour de celte abstinence qu'il s'était imposée, quel qu'efforts que fissent, pour le consoler, les trafiquants et les chasseurs témoins de ce drame épouvantable.

270 LES PKAUX ROUGES.

La petite vérole, quand elle s'introduit dans les tribus indiennes, y fait de si horribles ravages que les rapports des agents américains constatent qu'une fois, dans le court espace de quatre ou cinq mois, vingtcinq mille de ces malheureux ont succombé au mal.

On sera peut-être tenté de demander comment le gouvernement américain ne prend pas de mesures pour introduire la vaccine au milieu de ces tribus. Le gouvernement a fait à cetégard tout ce qu'il était possible.

« Pendant mon séjour dans le haut Missouri, raconte « M. Catlin, plusieurs médecins ont été expédiés aux « agents américains^ et j'ai assisté à toutes les tenla- « tives infructueuses qui ont été faites auprès des (( Indiens. Ils ont une confiance aveugle dans la puis- « sance de leurs jongleurs. En voyant qu'une simple « piqûre au bras garantit efficacement les blancs des << atteintes du mal, ils semblent tout d'abord se déci- « der à subir cette petite opération ; mais ils se ravi- « sent bien vite, s'imaginant que c'est un moyen que « les blancs ont à leur disposition pour prendre de (( l'influence sur eux; et ils se refusent obstinément à u toute opération. »

C'est donc une affaire de superstition.

J'ai dit que le^ quarante Mandans à peu près qui

survécurent aux ravages de la petite vérole avaient été faits prisonniers par les Ricarees.

Ces derniers nettoyèrent le village de tous les cadavres qui y étaient amoncelés, et s'emparèrent de la position, excellente sous beaucoup de rapports. Les Sioux, qui convoitaient également le village des Mandans, vinrent attaquer les nouveaux possesseurs installés depuis un mois environ dans leur conquête.

A la vue des Sioux, les malheureux Mandans, hommes et femmes, coururent au devant d'eux, en leur criant de les tuer, — qu'ils étaient les « chiens » des Ricarees, — que leurs amis et leurs parents étaient morts, — et qu'ils n'avaient plus rien à faire sur la terre !

Les Sioux ne firent aucune difficulté d'envoyer ces malheureux rejoindre leurs amis et leurs parents dans le pays des ombres.

Il ne reste donc plus rien aujourd'hui des Mandans. Nous n'avons pas pu nous défendre cependant, en lisant dans un journal de San-Francisco (Californie) le récit suivant, de croire à l'existene de quelques souches de cette tribu qui, à travers ses nombreuses pérégrinations et ses neuf changements connus de territoire, auraient pu se séparer, peut-être aussi antérieurement, pour se reconstituer en famille dans une partie de l'Amérique.

On va, en effet, retrouver presque trait pour trait, dans la race desMoquis, dont parle le journal califor-

nien, la physionomie, les mœurs, le type des Mandans tels que je les ai dépeints dans celte nécrologie.

« Le Kio Colorado Chiquito, ou la petite rivière « rouge, traverse le centre même du grand bassin de « la Californie; il prend sa source dans les monta- (( gnes qui bordent la rive droite du Rio-Grande, « coule presque à l'ouest, et se décharge dans le Co- « lorado, à un point qui est sur la même parallèle de « latitude que Walker's Pass. A cent milles au nord « de ce point et coulant presque parallèlement avec « lui, est la rivière San-Juan; chacun de ces deux « cours d'eau a environ 250 milles de longueur ; <^ entre eux s'étend un immense plateau, coupé çà et « là par des sierras de peu de longueur, qui s'élan- « cent au-dessus de l'élévation générale.

« A moitié chemin environ, entre les deux rivières « et au centre du désert, entre le Colorado et le Rio- « Grande, est le pays des Moquis. Au milieu de la « plaine s'élève une butte d'une hauteur considérable, « dont le sommet est tout à. fait plat ; les Moquis ont « construit là trois grands villages, où ils sont parfai- « tement à l'abri des attaques des tribus féroces qui « vivent au nord et à l'est de leur contrée.

« Les flancs de ce plateau ont des pentes presque « perpendiculaires, et l'on ne peut parvenir à son « sommet que par des degrés escarpés taillés dans le « roc; autour de sa base est une plaine de terre arable « que les Moquis cultivent avec ardeur. Ils font venir « là toutes sortes de grains, des melons et des lé-

« gumes ; ils ont aussi des vergers remplis d'arbres «fruitiers; les pêches qu'ils récoltent sont surtout « fort belles. Ils ont de grands troupeaux de moutons « et de chèvres, mais fort peu de bêtes de somme ou « de gros bétail. Cesiune race douce et inoffensive y « bienveillante et hospitalière envers les étrangers, « et qui résiste peu quand on l'attaque. Les belli- « queux Navajoes, qui habitent dans les montagnes, « au nord-est des Moquis, viennent tous les deux ou « trois ans fondre sur eux et leur enlever ce qu'ils pos- « sèdent. Dans ces circonstances, les Moquis rassem- « blenttoutce qu'ils peuvent emporter de leurs fermes, « et courent se réfugier dans leurs forteresses de la « montagne ; feurs ennemis n'osent les y suivre. Quand « un étranger approche, ils se montrent au haut des « rochers et des maisons, et surveillent tous ses mou- « vements.

« Un de leurs villages, où le capitaine Walkcr est « resté plusieurs jours, a cinq ou six cents yards de « longueur ; les maisons sont généralement cons- « truites en pierre et en mortier; elles sont commodes « et comfortahles, et beaucoup d'entre elles ont « deux et même trois étages. Les habitants sont « fort avancés dans certains arts ; ils fabriquent « d'exellentes étoffes de laine, des couvertures, du « cuir, de la vannerie et de la poterie,

« Contrairement à ce qui a lieu dans la plupart des « tribus indiennes de ce pays, les femmes travaillent « dans V intérieur de leurs habitations, tan lis que

nu LES PEAUX ROUGES.

« les hommes font l'ouvrage du dehors et se livrent « aux travaux agricoles. Comme race, les Moquis sont « d'une couleur moins foncée que les Indiens de Ca- « lifornie, qui travaillent aux mines. Les femmes sont « assez belles, parce qu'elles ne sont pas trop expo- « sées au soleil. Le capitaine Walker en vit trois toitt « à fait blanches, avec des cheveux blancs et des « yeux jaunes. Il en vit deux autres semblables dans « les villages'de Guni, plus près de Rio-Grande : c'é- « talent, sans aucun doute, des albinos ; et c'est ce qui « a donné lieu au bruit qui s'est répandu de l'existence « d'Indiens blancs dans le bassin.

« Les Moquis ont probablement aplani eux-mêmes « le sommet de la montagne pour y asseoir leurs vil- « lages. Ils ont aussi creusé dans le roc un grand « nombre de pièces spacieuses pour y fabriquer des « étoffes de laine; leurs seules armes sont des arcs et « des flèches ; toutefois ils ne font jamais la guerre « aux autres tribus. Les Navajoes les pillent impuné- « ment sans qu'ils résistent. A la différence de pres- « que toutes les autres tribus indiennes sur le con- « tinent , ils sont scrupuleusement honnêtes, Le « capitaine Walker dit qu'on peut laisser à leur por- « tée les objets les plus précieux et les plus attrayants « sans qu'ils y touchent.

« La plupart des femmes sont belles, avec des for- « mes d'une symétrie parfaite; elles sont d'une pro- « prêté extrême et ont un costume tout à fait pitto- « resque; elles portent une robe d'une couleur sombre

« avec une bordure rouge, drapée avec grâce, de ma- « nière à laisser nus l'épaule et le bras droit; elles « ont de très-beaux cheveux qu'elles arrangent avec « un grand soin. On peut reconnaître à sa coiffure la «condition d'une femme; les demoiselles séparent « leurs cheveux dans le milieu, par derrière, et en « ramènent les tresses en rond de chaque côté de la « tête comme deux énormes rosettes ; l'effet de cette « coiffure est étonnant. Les femmes mariées portent « leurs cheveux réunis en un chignon par derrière. « Les Moquis se livrent pendant le jour à des « travaux agricoles, dans la plaine, et se retirent « la nuit dans leurs villages sur la montagne. Ils « arrosent leurs terres au moyen des petits cours « d'eau qui descendent des flancs de la monta- « gne. Parfois, quand il ne neige point pendant « l'hiver dans les montagnes , leurs récoltes sont « mauvaises : aussi ont-ils le soin, dans la crainte « de la famine, de tenir en réserve un approvision- « nement de denrées pour deux ou trois ans. C'est « vraiment un peuple tout à fait extraordinaire, et « qui est considérablement en avance sur tous les « aborigènes qu'on a découverts jusqu'à présent. Les « Moquis n'ont jamais eu de relations avec les blancs, « et par conséquent leur civilisation vient d'eux- « mêmes. Quel vaste champ de découvertes offre « le grand bassin de la Californie à nn voyageur « aventureux 1 »

Ne croirait-on pas, en effet, avoir retrouvé la tribu des Mandans?

Il est fâclicux que la catastrophe de 1838 n'ait pas trente ou quarante ans de date : on aurait pu facilement supposer que les quelques malheureux Mandans échappés à la petite vérole et à l'esclavage des Ricarees avaient refait souche sur un territoire nouveau.

Il serait à souhaiter maintenant que, plus heureux que les Mandans, les Moquis se trouvassent en contact réel avec la civilisation, pour voir si elle aurait sur eux l'influence qu'elle n'a pu exercer sur aucune des autres tribus indiennes.

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