LES NATCHEZ. 2S
tifiaient, pour de là inquiéter la colonie. Délogés de nouveau de plusieurs de ces points, ils errèrent de côtés et d'autres par groupes de cent à deux cents guerriers cherchant asile partout, mais n'abandonnant point leurs projets de vengeance.
Ils vinrent un jour au nombre de trente demander l'hospitalité aux Tunicas, dont le chef, d'après les instructions du gouverneur français, leur déclara qu'il ne les recevrait qu'à la condition qu'ils rendraient leurs armes; ce qu'ils firent. Bientôt après en survinrent cent autres, qui se soumirent comme les premiers aux exigences desTunicas, «qui leurdonnèrenl à manger.» L'après-midi se passa en danses, et vers le soir, sur un signal, les Natchez se jetèrent à l'improviste sur les armes des Tunicas, et commencèrent à les massacrer, aidés par une bande de Cihickassas qui s'étaient cachés dans les environs pendant toute la journée. Les Tunicas prirent la fuite en désordre. Ralliés enfin à la voix d'un de leurs chefs, ils vinrent faire l'assaut de leur village, qu'ils ne reconquérirent qu'après un combat acharné de cinq jours et de cinq nuits.
Oh ! le bon et poétique peuple c'était que les Natchez I
Rudement frottés dans cette affaire, ils s'éloignèrent et l'on n'entendit plus parler d'eux de quelque temps. Cette tribu, jadis si forte et si unie, s'était morcelée; et en 1733 , Bienville avait appris qu'elle était divisée en trois bandes : l'une, retirée dans des pays impraticables, ne comptait pas alors plus de cinquante
290 Li:S PMAUX ROUGES.
guerriers; la seconde un peu plus considérable, habitait les bords du Mississipi; et enfin la troisième avait trouvé asile chez les Chickassas.
Ces derniers étaient devenus le point de mire des attaques des Français. M. de Bienville dirigea contre eux une expédition (1735) qui eut les plus tristes résultats-. Nos troupes, après des marches pénibles, furent mises en déroute^ laissant sur le champ de bataille un grand nombre d'officiers, au nombre desquels se trouvait un jeune homme d'une grande valeur, Diron d'Artaguette, neveu de celui dont j'ai cité plusieurs fois déjà le nom.
« Blessé de trois coups de feu, raconte M. Gayarré, « il fut pris avec quelques-uns de ses officiers, blessés (( comme lui, avec le père Sénac, quelques soldats et « habitants; le tout au nombre de dix-neuf. Une sau- (( vagesse avoyelle, qui était esclave chez les Chickas- (( sas, s'étant sauvée, rapporta que M. d'Artaguette, le « père Sénac et les autres prisonniers furent divisés « en deux lots et brûlés vivants. Deux prisonniers fu- « renl épargnés pour être échangés contre un guer- « rier chickassas, qui avait été fait prisonnier au com- « mencement de la guerre. »
En 17ZiO,les Chickassas demandèrent eux-mêmes la paix, en livrant quelques Natchez, et en s'engageant à détruire le reste de la tribu réfugié chez eux.
Les Chickassas ne tinrent pas la parole donnée en cette occasion. — Devait-on s'y attendre? — Ce ne fut que bien longtemps après qu'on parvint à les sou-
LES NATCIÎF.Z. 291
meltre. — Mais on n'avait plus entendu parler des Natchez, dont les débris ne résistèrent pas aux derniers assauts qu'ils subirent, et à la trahison des Chickassas.
L'histoire de celte tribu, comme de toutes les autres, est un assemblage monstrueux de meurtres, de trahisons, d'incendies, de déprédations.
Le sort qui lui était réservé ne pouvait pas être douteux.— Des représailles, qu'on doit blâmer, ont peutêtre terni la conduite de ceux qui avaient mission de les châtier, mais il n'était pas nécessaire de poétiser cette horde de sauvages au détriment des colons français, qui mouraient sous le poignard et le tomahawk de ces barbares.
Les indigènes des îles de l'Amérique ont disparu Ircs-rapidement après la prise de possession régulière de ces pays par les Européens, et après l'organisation des gouvernements.
Aujourd'hui, il ne reste plus de traces de ces populations primitives, ou du moins c'est à peine si, dans tout l'archipel des grandes et des petites Antilles, on compte un millier de Caraïbes disséminés par pelils groupes, dans deux ou trois colonies.
Les mêmes faits qui ont signalé le contact des blancs avec les Peaux Rouges sur le sol du continent américain se sont produits dans le cercle plus restreint du territoire des Antilles. Ce sont les mêmes luttes de la Civilisation contre la Barbarie, la même obstination de la part « des Peaux Rouges, » de cette partie de l'Amérique à ne vouloir point subir le progrès moral et
LES caraïbes. 293
matériel auquel les Européens les appelaient à participer.
Le sort subi par les Caraïbes est donc celui que l'avenir et un avenir très-prochain, paraît réserver incontestablement aux Indiens du continent, c'est-àdire que ces derniers sont destinés, comme les premiers, à disparaître sans laisser non plus de traces sur cette moitié du globe dont ils ont été les inutiles possesseurs.
Les Caraïbes, actuellement existants dans des coins isolés de l'archipel des Indes-Occidentales, n'offrent aucun caractère particulier. Ils vivent aujourd'hui comme des parias, dans la paresse et l'abrutissement, insensibles au mouvement de la civilisation, insouciants et inattentifs à tout ce qui se passe autour d'eux.
A Saint-Vincent, une famille de cent cinquante environ de ces individus, retirée dans le petit village de Sandy-Bay, vit de lapêche et du produit de la fabrication de nattes et de paniers. Dans les temps de grosse mer, les habitants les emploient à conduire les canots qui transportent à bord des navires mouillés en rade, les chargements de sucre, — car ils sont habiles marins se jouant des tempêtes et des caprices de l'Océan.
Celte besogne exceptionnelle une fois faite, ils retombent dans leur apathie et dans leur somnolence habituelles.
A Cuba, ils occupent le Pueblo de Caney, dans une admirable situation du côté de San-Iago, et y vivent dans un état absolu de fainéantise.
A Sandy-Bay, comme au Pueblo de Ganey, les Caraïbes ont toujours été libres; et même, à Cuba, ils ont été décorés du titres de nobles^ ce qui ne les a pas peu flattés.
Le passé de leur histoire, en racontant leurs mœurs primitives, leur caractère, leurs superstitions, dira tou^ ce qu'il y a d'intéressant à savoir sur cette famille des « Peaux Rouges. » — Le présent est muet.
Voici comment le père du Tertre, de l'ordre des Dominicains, un des chroniqueurs des premiers temps de nos colonies, s'exprime sur leur compte :
« Comme dans les siècles passés, dit-il, plusieurs « ont cru que l'air de la zone torride n'était, s'il faut « ainsi dire, composé que de feu, de flammes et d'ar- « dcurs; que la terre qui est dessous n'était qu'un « désert affreux si stérile et si brûlé qu'il ne servait (( qu'à ensevelir ceux qui le voulaient habiter; que (( toutes les eaux y étaient chaudes, croupies et enve- « nimées; en un mot que c'était plutôt un séjour « d'horreurs et de supplices qu'une demeure agréable « et charmante. De même à ce seul mot de sauvage, « la plupart du monde se figure dans leur esprit une « sorte d'hommes barbares, cruels, inhumains, sans <( raison, contrefaits, grands comme des géants, velus « comme des ours. »
Cela posé , le père du Tertre définit le climat des
LES caraïbes. 295
Antilles le plus pur, le plus sain, et la terre «un petit « Paradis terrestre toujours verdoyant et arrosé des « plus belles eaux du monde.» Nécessairement le second objet de sa comparaison doit se ressentir de son enthousiasme, il établit donc que les « sauvages do « ces îles sont les plus contents, les plus heureux, les « moins vicieux, les plus sociables, les moins contre- « faits et les moins tourmentés de maladies de (outes les nations du monde. »
Le vénérable chroniqueur, comme on voit, ne procède que par le superlatif. — Ce n'est pas moi qui jamais contesterai la magnificence du climat des Antilles et la riche beauté du sol; mais en bonne conscience l'enthousiasme du père du Tertre va un peu trop loin; et lorsque, l'histoire à la main, on étudie la conduite des Caraïbes envers nos premiers colons, trop faibles pour avoir cherché à leur faire la guerre, et très-heureux, au contraire, des moindres témoignages de sympathie qu'ils en recevaient, — on ne peut se défendre de taxer d'exagération la vive admiration du Révérend pour les sauvages.
IIÎ
Ce que le père du Tertre aime en eux, c'est leur grande simplicité et leur naïveté. « Us sont, tous « égaux, dit-il, sans que l'on connaisse presque aucune « sorte de supériorité ni de servitude; et à peine peut-
« on reconnaître aucune sorte dercspcci, même entre « les parents, comme du fils au père. Nul n'est plus « riche ni plus pauvre que son compagnon, et tous « unanimement bornent leurs désirs à ce qui est utile (( et précisément nécessaire, et méprisent tout ce qu'ils « ont de superflu comme chose indigne d'être possédée.»
Voyez jusqu'à quel point ce sont là des êtres qu'il faut regretter d'avoir troublé dans leur quiétude animale! — Car, selon le Père du Tertre, ils n'avaient d'autre vêtement que « celui du quel la nature les a « couverts. » — Or, comme la nature n'a donné à l'homme aucun vêtement — cela revient à dire que les sauvages étaient nus; déplus ils mangeaient et buvaient quand ils « avaient soif et faim; » travaillaient ou se reposaient quand il leur plaisait; — « ils n'ont, » continue le Père du Tertre, « aucun soucy, je ne dis (( pas du lendemain, mais du desjeuner au disner, ne « peschant ou ne chassant que ce qui leur est préci- « sèment nécessaire pour le repas présent, sans se « mettre en peine de celuy qui suit, aymant mieux se « passer de peu, que d'acheter le plaisir d'une bonne « chère avec beaucoup de travail. »
Et quand on songe que c'est pour conserver de si belles et si bonnes habitudes que ces indigènes se sont opposés à l'implantation de la civilisation européenne sur le sol et ont refusé de se mêler aux populations blanches!
Voici, sur leur constitution physique, ce que dit le Père du Tertre :
LES caraïbes. 297
« Ils ne sont ni velus, ni contrefails; au contraire, « ils sont d'une belle taille, d'un corsage bien pro- « portionné, gras, puissants, forts et robustes, si dis- « pos et si sains, qu'on voit communément parmy eux (( des vieillards de cent ou six vingt ans, qui ne sçavent « ce que c'est de se rendre ny de courber les épaules « sous le faix des vieilles années, et qui ont fort peu « de cheveux blancs, et à peine le front marqué d'une (( seule ride. »
Quant aux chassieux, aux chauves, aux boiteux, aux bossus, on n'en connaissait point parmi les Caraïbes, ajoute le chroniqueur. Les débris de cette race qui ne s'est point croisée avec les nègres ni avec les blancs portent effectivement, encore aujourd'hui, ces signes de force et de beauté physiques.
Sur le continent de l'Amérique du Nord, il existe une tribu d'Indiens à la face aplatie et au front pointu ; il paraît que quelques familles caraïbes se faisaient remarquer par les mêmes signes caractéristiques. Au dire du Père du Tertre, cela ne provient pas d'un défaut de nature, mais du fait des mères , « qui mettent « leurs mains sur le front de leurs enfants pour l'a- (( platir et l'élargir tout ensemble , croyant que par « cette imposition des mains, ces pauvres petits reçoi- « vent toute la beauté de leur visage : et parce que cette « première figure imprimée dès la naissance de l'en- « faut changerait avec l'âge, les mères tiennent fort « souvent leurs mains appliquées dessus le front de u leurs petits, de peur qu'elle ne change. »
L'applatissement du visage dealndiens (le l'Amérique du Nord est dû à la même cause volontaire, avec cette différence que c'est au moyen de petites planchettes appliquées et fortement serrées sur la face, que les mères obtiennent ce beau résultat.
Au moral, le Père du Tertre peint des Caraïbes à leur donner des points de ressemblance frappants avec les Indiens de l'Amérique du Nord.
« Ils sont, dit-il, grands rêveurs, et portent sur leurs « visages une physionomie triste et mélancolique. Ils « passent des demi-journées entières assis sur la pointe «d'un roc, ou sur la rive, les yeux fichés en terre ou (( dans la mer, sans dire un seul mot. Us ne savent ce (( que c'est de se promener, et rient à pleine têtelors- « qu'ils nous voyent aller par plusieurs fois d'un lieu à « l'autre sans avancer chemin, ce qu'ils estiment pour « une des plus hautes sottises qu'ils aient pu remar- « quer en nous. »
Ils se piquent d'honneur, dit quelque part le Père du Tertre, depuis qu'ils ont vu parmi les blancs qu'il y avait des personnes auxquelles on témoignait plus de respect qu'aux autres. L'un d'eux, raconle-t-il, ayant vu un jour le gouverneur de la Martinique, du Parquet, portant au cou une cravate, s'imagina que c'était à cette cravate qu'étaient attachées la considé-
ration et Tautorité dont jouissait ce chef. H ramassa aussitôt un morceau de toile à voile qu'il s'entortilla autour du cou, et s'en alla disant partout qu'il était l'égal de son compère (son ami) Du Parquet. Mais si fort que fût chez les Caraïbes le désir d'être honorés, ajoute du Tertre, ils n'avaient pas de point d'honneur qui résistât à la tentation d'un petit couteau, d'un grain de cristal, d'un verre de vin ou de brusle-venire, comme ils appelaient l'eau-de-vie.
Sous le rapport de leur origine, les Caraïbes n'en savaient pas plus long que les Indiens de l'Amérique du Nord. Cependant, ils avaient au moins cet avantage de n'expliquer leur existence par aucune généalogie fantastique. Ils avouaient descendre des Galibis, peuplades de la Côte Ferme, qui abordèrent aux îles où existait une autre nation nommée lesYgneris, dont ils massacrèrent tous les hommes et ne laissèrent vivre que les femmes.
Ce qui donnait une parfaite créance à cette tradition, c'est d'abord qu'elle était unanime chez les Caraïbes de toutes les îles.
Une preuve matérielle venait ensuite à l'appui : c'était le double langage, l'un propre aux hommes, l'autre particulier aux femmes caraïbes.
11 dut résulter de là beaucoup.de contes et de superstitions relativement à ces Ygneris. Tout d'abord
on ne manqua pas d'être convaincu qu'il en existait un certain nombre dans les montagnes, qui en sortaient de temps en temps pour venir causer de grands ravages. Les premiers colons établis aux îles purent le penser, mais comme ils n'en rencontrèrent nulle part, dans leurs excursions à travers toutes les parties du pays, cette croyance cessa bientôt parmi les blancs, à la grande contrariété des Caraïbes qui ne manquaient pas, à l'occasion, de mettre sur la conscience de ces fantastiques aïeux beaucoup de dévastations, de vols, et autres délits qu'ils commettaient sur les établissements européens.
A la Guadeloupe, cependant, il se passa quelques faits dont les Caraïbes furent eux-mêmes victimes, et qui attestaient bien la visite d'ennemis étrangers. Ainsi, un jour, ces Ygnerls ou prétendus tels, surprirent une jeune négresse, l'écorchèrent avec une adresse bien merveilleuse, à coup sûr, et enveloppèrent de sa peau le tronc d'un arbre. Les Caraïbes, exaspérés de cet acte de cruauté, se m.irent en campagne, et après une marche longue et difficile, ils aperçurent au fond d'un bois épais une cabane dont ils entreprirent l'assaut. Quel fut leur étonnement, à cause de la résistance qu'ils éprouvèrent, de ne trouver dans cette cabane qu'un homme qu'ils firent rôtir et mangèrent, plus une femme et un enfant qu'ils ramenèrent esclaves !
Le Père du Tertre, à propos des Ygneris, raconte l'anecdote suivante :
LES caraïbes. 301
« Monsieur du Parquet, lieulenant-général pour Sa « Majesté dans la Martinique, m'a asseuré que les « Sauvages de cette Isle avoient trouvé dans des ca- « vernes certaines idoles de coton en forme d'hommes, « ayant des grains de savonnettes au lieu d'yeux, et « une espèce de casque fait de coton, sur la teste : ils « asseuroient que c'estoienl les Dieux des Ygneris « qu'ils avoient massacrez ; pas un Sauvage n'osoit (( entrer dans cette caverne, ils tremblaient de crainte « lorsqu'ils en approchoient.
« Ce Seigneur en eslant averty, y envoya de ses ha- « bitants, avec ordre de prendre ces Idoles, et de les « apporter chez luy : mais les Sauvages l'ayant sçeu, « furent saisis d'une telle frayeur et dirent tant de « choses à ces habitants, qu'ils leur communiquèrent « leur crainte : de sorte que les deux premiers qui « mirent le pied dans cette caverne s'évanouirent, (( d'où on les rapporta à demi-morts, et les autres « n'osèrent passer plus avant. Quelque temps après il (( y envoya des gens plus hardis, qui sans en parler « aux Sauvages y entrèrent, et les enlevèrent secrète- (( ment.
« Ces Idoles furent cause d'une plaisante aventure « (|ui arriva à un capitaine de Saint-Malo : car Mon- « sieur du Parquet les ayant mis dans une caisse, la (( donna à ce capitaine sans lui dire ce que c'estoit, et « luy commanda d'envoyer cette caisse à feu Monsieur « le duc d'Orléans, avec des lettres qu'il lui donna « pour ce Prince. Ce pauvre capitaine ayant été assez
Hi LES PEAUX UOUGES.
« malheureux pour être pris par une frégate de Saint- « Sébastien, il fut mené en Espagne. Les Idoles ayant « clé trouvées, il fut mis à l'Inquisition, et eût infaili( liblement expérimenté les rigueurs dues à un Sor^ « cier, si les lettres que Monsieur du Parquet écrivait « à Son Altesse Royale n'eussent fait découvrir son « innocence. »
En fait de superstitions et de religion^ les Caraïbes étaient, à peu de chose près, au niveau des Indiens du continent. Ils avaient leurs bons et leurs mauvais esprits. Ces derniers, connus sous les noms de Maboyas, leur inspiraient plus de terreur que les bons esprits de respect et d'amour. Leurs prières avaient beaucoup plus pour but de conjurer les Maboyas, que d'invoquer l'esprit du bien. Ainsi ils portaient, pendus à leur col, des petits morceaux de bois grossièrement sculptés, sous prétexte de statues, et qu'ils disaient être les figures des Maboyas qui leur étaient apparues ou leur avaient causé quelque mal.
Les Caraïbes ont laissé nombre de leurs croyances et de leurs usages en héritage à nos populations actuelles des Antilles. C'est surtout parmi les nègres que l'on en retrouve les traces. Par exemple, comme les anciens Caraïbes, les nègres ont plus de respect pour le Diable que pour Dieu, et, par crainte de ses malé-
LES caraïbes. 303
fices, ils invoquent plus volontiers le premier qu'ils ne prient le second.
Quant aux Maboyas, le nom tout au moins en a été perpétué; et l'on désigne ainsi une sorte de petit lézard malsain, dont le contact produit souvent des gonflements à la peau. On a surnommé ce reptile Maboya, par opposition à une autre espèce de lézard de la même forme, de la même couleur à peu près, et qui est extrêmement doux, apprivoise et familier dans les maisons. Celui-là, on lui a donné le nom à'Anolû Le Maboya, donc, aujourd'hui comme jadis, signifie quelque chose de mauvais et de répugnant, — une émanation du principe du mal.
« Quand il se fait une éclipse de lune, dit le Père a du Tertre, ils (les Caraïbes) s'imaginent que Maôo?/a « la mange, ce qui fait qu'ils dansent toute la nuict, « tant les jeunes gens que les plus agez, les femmes « que les hommes, sauielantles deux pieds joints, une « main sur la teste^ et l'autre derrière le dos sans « chanter : mais jettantde temps en temps dedans l'air « certains cris lugubres et épouvantables. Ceux qui « ont une fois commencé à danser, sont obligez de « continuer jusqu'au point du jour, sans oser quitter « pour quelque nécessité que ce soit. Cependant une « fille tient en sa main une calebasse, dans laquelle « il y a quelques petits cailloux enfermez, et en la re- « muant elle tasche d'accorder sa voix grossière avec (( ce tintamare importun. Celte danse est difl'érenle « de celle qu'ils font quand ils s'enyvrent, parce que
« l'une procède de superstition, et l'autre de gaillar- « dise. ))
L'instrument dont se servaient les jeunes filles caraïbes pour accompagner les chants et les danses a été exactement conservé, et sert encore aujourd'hui au même usage (1).
« Il faut aussi, continue le Père du Tertre, rappor- « ter à une sorte de superstition les jeusnes qu'ils ob- « servent pour divers sujets : quand une fil^e a atteint « l'âge de puberté, quand un garçon entre dans l'ado- « lescence, quand les enfants ont perdu leur père, ou « leur mère, quand un mari a perdu sa femme, ou « bien la femme son mari, quand ils ont tué quel- « ques-uns de leurs ennemis dans la guerre, mais « surtout quand ceux qui sont nouvellement mariés « ont un garçon pour leur premier enfant, car c'est « là le plus solennel de leurs jeusnes, ils passent quel- « quefoïs cinq ou six jours sans manger, ny boire : « d'autres plus robustes se contentent pendant neuf « ou dix jours d'un peu de pain et d'eau, et s'ils ne « faisaient ces rigoureuses abstinences ils seraient « (enus pour des lâches. »
En fait de religion, la question de l'immortalité de l'âme n'a jamais fait de doute chez les Caraïbes, pas plus que chez les Indiens. J'ai dit de quelle façon les Indiens y croyaient : voici quelle était la doctrine des Caraïbes à cet égard.
Cl) Voir le volume : Les Femmes du Nouveau-Monde.
LES caraïbes. 305
Ils prétendaient que chaque individu avait trois âmes : l'une au cœur, l'autre à la tête et la troisième au bras, se manifestant toutes les trois par les battements du cœur, des artères et du pouls.
L'âme du cœur s'en allait droit au ciel après la mort, pour y être, disaient-ils, « bien heureuse. » L'âme du bras, comme celle de la tête, devenaient inaboyaSy c'est-à-dire méchants esprits.
Il en résultait que l'homme portait en lui, selon cette doctrine, un principe bon et deux mauvais.
Voici, d'après le récit du même auteur, une coutume des Caraïbes à peu de chose près identiquement semblable à la fameuse cérémonie des trois jours que j'ai racontée dans un des chapitres de ce volume.
11 s'agit, chez les Caraïbes, comme chez les Indiens, d'élever un jeune homme à la dignité de guerrier.
« Le garçon se munit quelque temps auparavant « d'un certain oiseau de proie appelé mancefenily le- « quel il nourrit jusqu'au jour destiné à cette céré- « monie, lequel estant venu, le père invite les plus « signalés et les plus anciens de ses amis, lesquels « étant assemblez, il fait seoir son fils sur une sélelte, « et après l'avoir encouragé à estre généreux dans les « combats, et à se venger de ses ennemis, il prend « l'oyseau par les pieds, luy brise et écrase la leste
« sur celle de son fils ; et quoiqu'il l'étourdisse pres- « que des coups qu'il lui donne, il ne faut pas qu'il ^< (le fils) fronce seulement le sourcil, s'il veut passer « pour généreux soldat. Gela fait, le père broyé et « froisse tout le corps de l'oyseau, le met tremper « dans de l'eau avec quantité de piment : et après « avoir découpé la peau de son fils par toutes les par- « lies de son corps, et après l'avoir lavé avec cette « eau pimentée, il lui donne le cœur de ce mancefenil « à manger, afin, à ce qu'ils disent, qu'il aye plus de « courage.
« Cela fait, on luy pend un lict de coton au haut de « la case, dans lequel on le couche tout de son long, « et il faut qu'il demeure là sans boire ni manger, ny « remuer aucunement, jusqu'à ce qu'il n'en peuve <i presque plus : car ils croient fermement que si (( dans ce temps-là il se courbait, qu'il demeurerait « dans cette posture le reste de ses jours. Quand le 'X fils a passé par cette étamine, qui est si rude q^ie « quelques-uns en meurent^ il passe pour valeureux « soldat, quoique bien souvent ce ne soit qu'un « lasche. »
Je n'ajouterai pas de réflexion à la constatation de pareils faits, je risquerais de me répéter, ayant tout dit, je crois, sur les pensées que peuvent faire naître de telles mœurs, qu'on a osé mettre en comparaison avec la civilisation.
A propos de la situation de la femme au milieu de la société des Caraïbes, nous retrouvons un parallèle
LES caraïbes. 3Q7
exact à établir avec le triste état d'abjection où nous l'avons rencontrée chez les Indiens de l'Amérique du Nord.
C'est toujours le Père du Tertre que nous allons laisser parler :
« Quoy qu'on dise que les Indes sont le Paradis des « femmes, cela n'a lieu que pour nos Françoises, et <\ ce n'est pas sans exception, comme nous dirons i< dans son lieu : mais pour ce qui regarde les femmes « des sauvages, elles sont plustost les esclaves de « de leurs maris que leurs compagnes : car elles ne sont « jamais oisives. Dès qu'elles sont levées elles s'en vont « baigner, puis elles préparent le bouillon de leurs (( maris, qu'elles font avec quelques bananes bouil- « lies, et après leur en avoir fait prendre une grande ({ éculée, elles se mettent à peigner et à aiuster leurs « cheveux, et à les peindre de roucou. Gela achevé, (( elles mettent la main à la paste; et travaillent à faire « du pain pour le desjeuner (car elles n'en font qu'au (( jour le jour) ; puis elles font cuire ce que leurs maris (( ou leurs enfans leur ont apporté de la chasse ou de ({ la pesche, et le leur apportent quand il est cuit, « avec de la Cassave; mais il n'est pas vrai qu'elles « soient obligées d'aller quérir la venaison , ou ce «qu'ils ont pesché jusques dans le bois, ou sur le a bord de l'eau, comme dit le sieur de Rochefort.
'< Après cela, elles s'en vont cultiver leurs jardins a et labourer la terre avec un gros baston pointu^ qui <( est comme un épieu et ne se servent point du tout
<( de nos houes. Elles ont aussi le soin de planter les «vivres, de les cultiver, d'arracher le manioc, 4e (( grater, le presser, le passer et le faire cuire en Cas- (( save, et de faire le oùjcou dans leur grande asseni- (( blée.... Elles s'occupent aussi à exprimer des huiles (( de cohareu et de palmiste pour graisser la teste et (( les cheveux de leurs maris. — Et il faut observer (( que ce serait une infamie à un homme d'avoir (( touché le travail d'une femme. »
Le lendemain même de leurs couches, dit quelque part le père du Tertre , elles accomplissent ces rudes travaux qui leur incombent.