‹ Les pêcheries du CanadaChapitre 8 sur 28 · LA PÈCHE A LA LIGNE · texte numérisé non relu

LA PÈCHE A LA LIGNE

I love to see the man of care

Take pleasure in a toy ;

I love to see him row or ride,

And tread the grass with joy,

Or throw the circling salmon fly As lusty as a boy.

Lecteur, aimez-vous la pêche ? Etes-vous homme à devancer l’aurore, muni de votre perche et de votre panier, comme le faisait anciennement un éloquent prélat qui maintenant ne réside pas à cent lieues de Trois- Rivières, lequel se hasardaït sans façon dans un frêle canot sur les eaux du lac Saint- Charles (Comté de Québec) pour y voir en pêchant lever l’astre radieux du jour ; et si, comme lui, vous n’êtiez pas mu par des considérations de santé, auriez-vous le courage et la patience de vous embusquer pendant des heures entières sur la rive d’un ruisseau, pour y tenter avec votre hameçon perfide l’appetit de rusés poissons ? En un mot vous sentez-vous capable de vous arracher aux pavots de Morphée à l'heure où sortent les lutins, à l’heure où les sorciers commencent leur sabbat, à minuit

sonnant, puis d’avaler un hâtif repas ; cela fait, de vous aventurer, à la lueur des étoiles dans les sombres sentiers des Laurentides, connus à Gabriel et à Sioui seuls, ces guides amphibies du lac St.-Charles, comme le fait cet ancien du barreau de Québec, (que je ne nommerai pas, mais que tous connaissent) afin d’être prêt à jeter votre ligne à deux heures et demi du matin ? Si vous ne vous sentez pas ce courage antique, je vous dis, moi, que loin d’oser vous croire capable de jamais capturer le monarque de nos rivières, le saumon argenté, ou même la truite saumonée, Isaac Walton, (*) le père Isaac, comme le nomment tous les bons croyants, eut-il à distribuer les rôles parmi ses disciples, croirait vous honorer encore que trop, en vous préposant pour pécher des goujons ou dela barbotte dans un puits de six pieds de diamètre. Si au contraire, vous avez bon bras, bon œil, bonne jambe ; si vous ne craignez pas de vous plonger dans Veau jusqu’à la ceinture en pêchant; si les moustiques ne vous inspirent aucun éffroi, si même vous vous moquez des maringouins ; si après une fatiguante course, vous trouvez

(*) Isaac Walton vivait au seizième siècle en Angleterre, ses exploits de pêche à la mouche, ses écrits l’ont immortalisé.

qu’une truite fraîche et bien rôtie est un met exquis, digne de Brillat-Savarin, alors tapezlà, vous êtes des miens. Je vous dis moi, qu’eussiez-vous vécu aux beaux jours de Rome, Ausone, Oppien, Ovide vous eussent consacré des hexamètres et que, si, aujourd’hui, votre mérite ést méconnu, inapprécié, c’est un signé infaillible du malheur des temps, une preuve manifeste de la dégénération de l’espèce humaine.

Je suppose donc que sous l’influence du feu sacré, vous méditiez la capture de saumons, de truites et de carpillons et que vous vous adressiez à moi pour une feuille de route. Appartenez vous à la grande ville batie au pied du Mont Royal? je puis vous assurer que vous trouverez pour votre amusement favori, de magnifiques rivières, des lacs fort poissonneux dans les cantons à l’est de Montréal.

Les Iles du Saint-Laurent, le lac Champlain, le lac George et les affluents de l'Outaouais vous procureront de bonnes pêches, maïs je n’ose en dire trop sur un territoire que je ne connais qu'imparfaitement. Appartenez vous au district de Québec? voyez l’ample moisson, qui vous attend sur la côte qui s’étend de Québec au Labrador d’un sens et de Québec à la Baïe des Chaleurs de l’autre, D'abord il faut s'entendre, n’allez pas croire

que je vous méprise parcequ'il ne vous a pas été donné de capturer à la mouche, une fois dans votre existence un saumon du poids de quarante livres. Pour prétendre à une telle félicité qui donne une idée des joies célestes, il faut avoir de la vocation, une vocation toute particulière; il n’y a pour cela qu’un petit nombre d'élus, comme dirait cet éloquent, (*) cet excentrique pêcheur d'hommes et.... de poissons que j'ai déjà cité et qui prit pour texte d’un fort beau sermon qu'il prêcha à l’équipage de sa goëlette mouillée en juillet 1846, au Saguenay ces paroles de l’évangeliste St. Jean chap. 21, Verset 3. “Je vas pêcher.”

Quelles sont donc nos rivières et noslacs, dans le voisinage de Québec ? nous avons, le lac St. Joseph, ou l’on prend aussi l’achigan : le lac Sept-Iles, son voisin, le lac aux Grenouilles, le lac Perth, le lac au Chien, le lac à la Truite rouge, tous ces lacs sont dans les environs du lac St. Joseph ; le lac Blanc, le lac Sud Ouest, le lac St. Vincent, le lac Thomas, le lac des Neiges, le lac Malbaie ; le lac Claire, le lac Macxenzie, le lac Jaune, le lac Sagamité, le lac Burns, le lac Bonnet, le lac St. Charles, le lac Beauport, les sept derniers forment une chaine de lacs fort poissonneux. Ensuite viennent le Montmo-

(*) Salmon Fishing in Canada.—Page 121.

rency, le Jacques-Cartier, le Ste. Anne, le St. Charles, l’Etchemin, la Chaudière, à peu de distance l'un de l’autre. Les lacs Philippe et St. Joachim fournissent de belles truites. Le lac Gravelle à la Malbaie, produit quelquesfois des pêches prodigieuses ; le Grand lac et ses voisins sont moins bons qu’ils ne l’étaient par le passé, mais en descendant l’amateur peut jetter sa ligne dans la rivière Murray pour le Saumon.

Sur la rive Sud du fleuve vous trouverez des stations de pêche fort attrayantes. Descendez des chars à la gare de Sommerset, puis rendezvous à loisir au Lac Joseph, au Lac Guillaume, au Lac à la Truite, au Lac Anglais :

n'oubliez pas les cours d’eau dans 1a direction du Lac Noir; ne vous occupez pas du Lace Etchemin, il est trop fréquenté !

Etes vous tenté de cotoyer la rive du St.

Laurent jusqu’à la Rivière-du-Loup? La Rivière du Sud et le Bras St. Nicholas, à St.

Thomas, vous fourniront de la truite et des brochets ; la petite rivière des Perdrix qui débouche dans le bras St. Nicholas fourmille de petites truites. Quand vous aurez exploré toutes ces rivières, descendez jusqu’à Cacouna. Mais si vous êtes jeune et beau garçon, gardez vous de séjourner trop longtemps, sous prétexte de prendre les eaux, à ce Biarritz du

Canada que la présence des beautés de la capitale pendant la belle saison, rend si dangereux.... pour les célibataires. ‘En ce cas fuyez, fuyez, dis-je, fuyez bien vite ces syrènés plus à redouter que ne l’étäient celles de l'Ile de Calypso!... à leurs côtés vous courez risque d'oublier qu'à une journée de marche dans le bois, repose l'onde erystalline du Lac Saint- Simon : les pêches que l’on fait dans le Lac St. Simon ont quelque chose de miraculeux.

Ayant donc dit adieu à tout le beau monde de Cacouna, enfoncez-vous dans le bois après vous être muni de deux morceaux de lard:

lun, rôti sur la braise appaisera les tiraillements de votre estomac ; avec l’autre vous vous.enduirez la figure ! ce synapisme onctueux, vous prémunira contre les attaques des moustiques qui en août, ont au Lac St. Simon, un appétit vraiment sanguinaire — cela fait, passez au moins six heures sur le lac à pêcher, puis vous me direz si un seul cheval a suffi pour transporter votre pêche à l’hôtel.

Avez-vous des aspirations plus élevées ? la truite saumonée vous tente-t-elle ? Aïmeriezvous quelques bouffées du salin que l’on hume sur la côte nord du St. Laurent? Faites-vous traverser à Tadoussac: un magnifique hôtel, vous ouvre ses portes: vous aurez votre choix : voici le Saguenay ou le St. Laurent, où voulez-

vous, pêcher ? Si vous êtes fatigué de capturer les grosses truites de mer et que vous aimiez à prendre deux ou trois cents truites de lac, allez jeter votre mouche dans les lacs aux Canards, le petit Saguenay, la rivière St. Jean, la, Grande Bay, le lac Kenogami : les truites que vous y prendrez non seulement sont fort grosses, mais elles semblent se réjouir de se faire capturer. Vous en rempliriez. une chaloupo ; mais je me trompe fort ou vous reviendrez bien vite sur les bords du grand fleuve, tenter la voracité des grosses truites de mer.

Le, climat du Canada diffère de eelui d'Europe : le froid ne permet pas de pêcher à la mouche pendant l'hiver ; le temps de la pêche dure à peu près du ler juin à la fin de septembre: rarement peut-on pêcher pendant le mois de mai,—On ne peut d’après la loi prendre le saumon après la fin d’août; le meilleur temps pour cette pêche comprend la période depuis le 10 juin à la fin de juillet— la localité la moins éloignée où le public peut capturer avec la ligne le saumon, c’est la rivière Bersimis, vingt-six lieues plus bas que Tadoussac : la Bersimis fournit le plus gros poisson, de toute la côte du nord, la rivière Moisie exceptée : on peut aller pêcher le saumon dans un de ses tributaires, à dix

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lieues de son embouchure sur sa rive gauche : il se tient dans une multitude de bassins, dont le dernier est à une demie lieue de la chute ; à dix ou douze lieues plus bas vous rencontrez la rivière Mistassinni, cours d’eau peu important et peuplé de saumons de moyenne grandeur, fort agréables à prendre:

ensuite vient la rivière Betsie ou Sheldrake.— Puis vous rencontrerez la rivière Godbout, la Moisie et toutes les rivières mentionnées au chapître V; aussi les rivières Watscheeshoo, Washicootai, Olomanoshsebo.

Vous pourriez, faire comme j'ai fait moimême, traverser à l'Ile d’Anticosti : on vous montrera les phâres, la maison, la plage, où Gamache, le mystérieux pirate du St. Laurent a passé tant d'années. Les rivières au Saumon, à la Loutre, Jupiter, à la Cheloupe vous fourniront d’agréables et fructueuses pêches.— Un séjour de quelques semaines au bassin de Gaspé et dans les environs, a ses avantages.

Quelles magnifiques truites de mer, n’ai-je pas moi-même prises à l'embouchure des rivières de Gaspé ? elles variaient en pesanteur de une livre et demi à trois livres et demi.

Je ne puis conclure cette étude sur la pêche sans avertir que vous ne devrez pas partir sans prendre un attirail complet de pêche, tel que couvertes de laïines, paletots, chemises de flan-

nelle, pardessus de caoutchouc, gants forts, tente pour camper, casque d’hiver, et une muititude d’autres effets dont vous devrez vous munir, vous rappelant que sur la côte nord du golfe, les nuits et les jours sont même pendant la belle saison quelquefois froids à l'excès. Encore un mot, me dites-vous avant d'en finir ?

Quelles mouches doit-on employer dans toutes ces rivières, pour capturer le saumon et la truite? Sachez, jeune ‘homme, qu’un habile pècheur, sait remplir son panier de poisson avec n'importe qu'elle mouche, noire, rouge, dorée, blanche, brune ; la couleur n’y fait que bien peu—bien entendu qu’il faut s'adapter aux endroits et aux temps qu'il fait : si vous désirez avoir quelque chose de plus précis, voici ce que le Giand Ononthio (*) des pècheurs de saumons écrit. Je le laisse en langue anglaise, parceque les marchands de mouches, lignes, etc., à Québec, à Montréal, à New-York ne parlent tous que l’anglaïs.

“ Les meilleures mouches pour le saumon sont :

No. 1, or Louise ; an extremely beautiful fly, having the wings composed of fibres from the golden pheasant’s topknot, breast feather and tail, with springs from the green parrot, blue macaw, and

(*) Salmon Fishing in Canada. Page 50.

king fisher ; the body is of fiery brown mohair with gold twist ; the head of orange mohair : the tail a single feather from the golden pheasant's topknot, reddish brown hackle, and jay legs.

No. 2, Edwin, is a much more simple fly and often equally efficacious amongst the fins, the wings being composed of the golden pheasant’s tail feather with a dash of yellow macaw ; the body yellow mohair, ribs of black silk, head black mohair, tail golden pheasant topknot, hackle yellow and scarlet silk tip.

No. 3, Forsyth. Wings of yellow macaw with a slight dash of Mallard wing at each side ; yellow mobhair body, with black ribs ; head black, tail gol. den pheasant topkuot, hackle yellow, with light blue silk top.

No. 4, Stephens. Wings of golden pheasant breast feather, with a slight mixture of Mallard ; body of reddish brick coloured silk gold twist, head black ostrich, tail golden pheasant topknot ; hackle red to match the body, tip blue silk.

No. 5, Ross. Wings of Mallard and peacock's herl ; body cinnamo2-coloured gold twist ; no head ; tail green parrot, red and black hackles, and black tip.

No. 6, The Parson. This a beautiful and efficient fly. The wings are mixed, and very similar to those in no. 1, but have a slight mixture of wood duck in them ; the body is ofa very dark claret silk with gold twist ; head black ostrich ; tail golden pheasant topknot, hackle dark claret; legs blue, with a tip of yellow and gold.

No. 7, Strachan. Mixed wing chiefly of golden pheasant tail, yellow macaw, and jay’s wing ; body of crimson silk with gold twist ; head black ostrich ; tail golden pheasant ; black hackle with jay’s wing ; legs tip yellow and gold.

No.8, Langevin. Wings, body, tail, hackle, legs, tips all yellow ; made of the dyed feathers of the white goose ; the head of black ostrich and the twist of black silk.”

Quand à cette dernière, appelée d’après celui qui l'a inventée (notre respecté compatriote M. Chs. Langevin), j'ose croire qu’il lui est redevable du plus grand nombre des saumons qu’il pêche chaque été dans le Jacques Cartier.

Je conseillerais aux amateurs de se procurer les matériaux et d’attacher eux mêmes leurs mouches.

“ La pêche à Ia ligne retrace à l’enfant, ses jeux ; à l’âge mur, ses loisirs; à la vieillesse ses distractions ; au cœur sensible, le ruisseau voisin du toit paternel ; au voyageur, le repos occupé des peuplades dont il a envié la douce quiétude ; au philosophe, lorigine de Part.”

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