CHAPITRE IV
rouges ces mois : Brasserie flamande, au pot et à la chope, il ordonna au cocher d'arrêter, paya mieux qu'un millionnaire, et, poussant du pied la porte d'entrée de rétablissement, il y entra le chapeau sur la tète , et non sans quelque dégoût. Un nuage de fumée, épais et gris comme un brouillard marin , obscurcissait les grandes salles de la brasserie : on ne s'y voyait pas à quatre pas, et il fallait aux garçons toute leur habitude et leur dextérité pour traverser, sans avaries, cette brume où les fumeurs vivaient comme poissons dans Teau.
31. de Fontac toussa à plusieurs reprises : chevalier des vieilles traditions; fine fleur de l'ancienne compagnie qui avait horreur des fracs boutonnés, du tabac et des jurons anglais; homme galant, qui avait donné toute sa vie aux femmes, le vicomte n'avait jamais approché un cigare de ses lèvres. Il fit un pas en avant et deux en arrière. Un garçon vint à sa rencontre et lui dit:
— Il faut attendre un moment , s'il vous plait, on va faire de la place là-bas dans le fond.
— Là -bas dans le fond , murmura le vicomte.
Toutefois, mettant son mouchoir sous son nez , il se hasarda à pousser en avant ; malgré le picotement qu'il éprouvait dans les yeux , il se
fit peu à peu à ratniosphère de la Uiverne , et, côtoyant les tables , s"arrêtant à chaque pas pour examiner les curieuses physionomies qu'il rencontrait et chercher son homme à la ceinture rouge, il atteignit insensiblement lextrémilé de la première salle.
En jetant les yeux dans une petite pièce carrée attenante à cette première salle , le vicomte aperçut un homme de petite taille , assis seul à une table devant l'un de ces grands verres qu'on appelle chope en Alsace, et quatre pots en grès de la contenance d'une pinte environ chacun.
Cet homme avait la poitrine large , les épaule* carrées et puissantes, les bras un peu courts ; sa taille svelte était serrée avec une écharpe de soie rouge unie ; il portait une veste ronde en velours grenat, couverte, des poignets aux coudes et du collet à la ceinture, dune foule de petits boutons à grelots ; un béret blanc, orné d'un flot ou pompon bleu, était incliné sur son front, et donnait un air résolu à sa figure basanée. Son nez effilé , son menton relevé , ses yeux pétillants avaient un caractère de hardiesse intrépide et de loyauté.
M. de Fontac s'approcha de la table où ce personnage, semblable en tout point à celui qu'Antoine lui a\ait signalé, fumait avec la gra-
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\il('' diia TiD'c, 011 pliifôl dun liullaiidais , stiiis liiire un gt'sie et sans mouvoir la tète.
Se voyant ainsi examiné de près, le fumeur se retourna légèrement, semcloppa d"uije épaisse bouffée de tabac , et dit :
— Monsieur, vous êtes vicomte, n"est-il pas vrai?
■ — Oui , monsieur... et vous êtes Basque?
— Cela se voit... Voulez-vous a^oir la complaisance de me dire votre nom ? En vous donnant votre titre, jai fourni la moitié du mot dordre.
— Mais il n'est pas besoin de tant de mvstère, je suis le vicomte de Fontac.
— Très-bien !... et vous demeurez rue Saint- Jacques, n" 57... Veuillez être assez bon pour vous asseoir, ajouta le Basque en se levant avec courtoisie. ( Et il offrit une chaise au vicomte en face de lui. ) Monsieur, voilà cinq soirées que je passe ici à vous attendre... Que puis-je faire pour votre service?
— - Mais , pour le moment , absolument rien.
— Fumerez-vous une pipe avec moi ?
— Mille grâces ! . . .
Et le vicomte toussa vertement.
— Nous allons toujours boire quelques pots ensemble. Garçon , un verre !
M. de Fontac s"inclina : il était trop brave pour
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iiavoirpas pris son parti, quoique Tune des pintes que vidait le Basque lui fît une affreuse peur.
— De quoi s'agit-il donc? demanda le Basque.
— Ma foi , repartit le vicomte en souriant malgré lui de l'originalité de cette question , il ne s'agit de rien, que je sache.
L'homme au béret regarda M. de Fontac avec finesse , et se mettant à rire sans éclat :
— Si je ne vous suis bon à rien , pourquoi venez-vous donc me chercher ici ?
— Pour avoir l'honneur de faire votre connaissance; rhonneur et le plaisir... n'est-ce pas suiïisant ?
— Écoutez... je m'appelle Aamendabura... Si ce nom vous semble un peu rude , vous m'appellerez Perez , c'est plus court , je réponds aux deux. Je suis roturier dans toute la force du terme et vous êtes un grand seigneur.
Le vicomte jeta un triste regard sur ses pauvres vêtements.
— Ainsi, continua le Basque, vous ne devez guère vous honorer d'avoir fait ma connaissance. Quant au plaisir que peut vous procurer cette connaissance , il sera tout entier dans le besoin que vous aurez de moi ; dès lors , entendons-nous; je suis prêt à tout faire pour vous être agréable.
— Vous me donnez uiu' idée, M. Perez.
CHAPITKE IV. 71
— Jen suis heureux... Mais, de vous à moi, j)as (le monsieur, s'il vous plaît. Je suis Ferez tout court.
— Vous devez être brave?
— Je le crois.
— Hardi , audacieux ?
— Je l'espère.
— Vous êtes homme à tout faire?
— A peu près.
— Vous pouvez donc maider dans une rude entreprise ?
— Je le savais bien... Allez , j'écoute...
— Il s"agit d'enlever deux femmes.
— N'est-ce que cela?... Je devais m'y attendre... Pourquoi pas trois?
— Il parait qu'Antonio vous a bien renseigné sur mes habitudes?
— Il n'a pas été votre valet de chambre pour rien.
— Oui, mais... j'ai changé de conduite.
— Hum... il n'y paraît pas.
— Peut-être serons-nous obligés d'enlever un homme avec ces femmes.
— Ce sera mieux.
— Peut-être deux hommes...
— Débrinn-bicha'ia ' ! ce sera tout à fait bien...
' nébrinn-bicliaïa ( figure du diable)! juron favori des Ba«-
riUCS.
/2 LES PÉCflÉS MIGÎVOJfS.
Le Ba.S(jue s'accouda sur la table , posa sa pipe (le caporal à côté de son verre, |)longea sa tête dans ses deux mains et dit :
-Il est dix heures moins un quart, vous pouvez parler pendant tout un quart dheure, je ne perdrai pas un mot.
Et où irez-vous après?
— A mes affaires,
— Étes-vous susceptible?
— Cela dépend... pourquoi?
— Parce que j'ai besoin de vous questionner avant de vous confier mes projets , et je ne voudrais pas vous sembler indiscret.
— Seriez- vous méfiant, par hasard ?
— Moi... pas le moins du monde, mais il m'est venu une seconde idée.
— A la bonne heure, et cette idée?
— Est le complément de la première ; si vos réponses me sont agréables, je vous donnerai la main, et nous serons les meilleurs amis du monde, pour tout le temps qu'il vous plaira.
— Questionnez, répondit Ferez en chargeant sa pipe et se versant à boire.
— Que faites-vous? Quel est votre état?
— Je suis conmierçant.
Le vicomte se bâta de réprimer un |)etit sourire dédaigneux , ([ui n'é('ba])pa ccpcndanl |)iis à lœil rapide du Basque.