‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 13 sur 78 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

voilà en quoi vous ni'allez aider tout d'abord.

— Enlever deux leninies et un homme ou deux, ceci n'est qu'une bagatelle... Faites vos plans, dix heures sonnent, je pars. Demain , entre huit et neuf heures du soir, vous me trouverez à la même place.

— Mais deux mots pour vous expliquer pourquoi...

— Je ne m'embarrasse jamais de savoir pourquoi j'agis... Je ferai tout ce qu'il vous plaira... Dans ce moment, il m'est impossible de vous donner une minute de plus... Garçon!... voilà votre affaire, cinq pots et huit sous de tabac... Au revoir, l'ancien, à demain...

M. de Fontac suivit des yeux pendant quelque temps son nouvel ami, admira les justes proportions de son corps, la vigueur et l'élasticité de ses membres, la grâce naturelle de ses mouvements, et la lierté de son maintien ; puis, se levant à son tour, il s'achemina vers la porte, vit le Basque monter dans un cabriolet de remise qui semblait l'attendre à cinquante pas de la brasserie et se dit :

— Je me sens revivre! cet homme me sauvera!... ou du moins il rendra quelques beaux jours à ma jeune vieillesse... Mon Dieu ! auriez vous eu pitié de mes douleurs... |)i(ié de mes remords?.,.

78 LES PÉCHÉS MIGlVOiVS.

M. de Fontac s'achemina lentement vers le pont Louis XV, gagna et descendit le quai de la rive gauche, prit la rue du Bac, la rue Saint- Dominique, et tira vers Saint-Sulpice. Arrivé sur la place où le vieux monument projetait ses omhres gigantesques, le vicomte s'arrêta, puis savançant jusque sous le porche il regarda de tous côtés pour s'assurer qu'il n'avait pas été suivi ; et se voyant seul, il s'agenouilla sur les dalles, frappa sa poitrine et murmura une courte prière :

<i Mon Dieu ! voilà quinze ans que je souffre ; depuis quinze ans j'expie les fautes de ma jeunesse; ne me relèverez-vous pas de la honte sous laquelle je fléchis? Seigneur, je fais amende honorable ; mon cœur est déchiré ! Le bonheur que je dédaignais autrefois serait, si vous me le rendiez aujourd'hui, le trésor de ma vie. Ah ! délivrez-moi ! délivrez-moi ! donnez-moi la force de me débarrasser de cette vipère qui s'attache à mon sein et me dévore. Faites que je redevienne libre, et que j'emploie ma liberté à reconciuérir tout ce que j'ai perdu!... Mes enfants, mes enfants, où sont-ils? Les femuu's sans tache (pie j'ai abreuvées de chagrins, et dont je n'ai jamais été digne, où sont-elles? Hélène, chère hlle abandonnée, je n'ai encore retrouvé que loi, et ta vue ma fait rougir. Oh ! prie, prie dans ce temple où lu viens tous les jours, prie pour Ion pauvre père...

tlilAPlTIlE IV.

Ton père est un monstre, toi tu es un ange. •> Les impies ne s'adressent au ciel que quand le malheur les frappe sans miséricorde ; et même alors ils se cachent pour s'humilier devant le maître suprême, comme s'ils commettaient une mauvaise action. Le vicomte, battu depuis quinze ans par d'affreux orages, ne s'était souvenu de son Dieu que lorsqu'il était à bout de voie, et que l'âge avait éteint ou amorti ses passions les plus vives. La prédiction de l'abbé de Brionne était réalisée; le remords et la honte étaient entrés dans le cœur de ce malheureux, marié deux fois à deux anges de vertu, et sans autre compagne qu'une femme perdue, complice de ses scandales ; père de nobles et beaux enfants qu'il lui était défendu d'embrasser, millionn;iire autrefois, misérable à cette heure.

Et la vanité du cœur, hélas ! est tellement stupide et ridicule, que, dans ce moment de douleur et de désespoir, le vicomte divisait en deux parties sa pensée ; l'une montait au ciel chargée de contrition, l'autre restait parmi les hommes gonflée d'un sot respect humain.

M. de Fontac se releva, regarda soigneusement si on ne l'avait pas vu en prière, remonta la rue Garancière, et, s'asseyant sur une borne qui faisait le coin de la rue de Vaugirard, il croisa ses bras, attacha ses regards sur la maison de

l'abbé de Brioiiiie, et demeura longtemps comme en extase.

Que de pensées tumultueuses et poignantes durent agiter le vicomte et meurtrir son cœur ! Toute sa vie était là, écrite en lettres de feu sur le front noir et calme de cette maison, asile des plus nobles vertus.

Il est des souvenirs tellement vivaces , (juils semblent appartenir aux temps les plus proches en dépit des dates. M. de Fontac; se rappelait la soirée et le souper de M. de Brionne , quoique dix-huit années se fussent écoulées depuis; quoi- (|u"un gouffre sans fond le séparât de cette grille autrefois toujours ouverte pour lui. Madame de Ravenstein, Marie de Verneuil, Hélène, le vieil abbé lui apparaissaient comme des ombres glacées ou menaçantes !

Le silence qui régnait dans ce lieu désert , la majesté de la nuit , l'immobilité des ombres , remplissaient Tàme du vicomte de remords , de terreur et de jalousie. Il savait que sa fdle vivait dans cette maison , et cette maison lui était interdite par sa propre conscience; il savait que sa fdle donnait sous ce toit hospitalier, et il n'avait, lui, aucun abri à offrir à son enfant. Hélène se croyait orpheline, quand son père, en élevant la voix, pouvait se faire entendre d'elle! Alors le niidluMircux , perçant de ses regards effarés la

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iiiuraillc qu'il contemplait avec rage et douleur, voyait la jeune orpheline clans son sommeil et mêlait aux boucles blondes qui cou\Taient son front le souffle d'un soupir et le feu d'un baiser; puis , des pensées plus calmes succédant à son vertige, il parlait à son enfant et lui disait :

>c Amie , reste près du saint vieillard qui a dirigé ta belle enfance , ne cherche jamais ton père parmi ceux qui te suivent des yeux quand tu sors, quand tu vas à Téglise... Ce pauvre père fadmire, mais Dieu lui défend de te parler!... Reste dans cet asile qui est ton nid de colombe... tu n"es au monde que pour bénir, à mes côtés tu maudirais! »

La lune s'était levée , un nuage d'argent passait sur son front, et bientôt ses lueurs molles et nacrées firent scintiller les vitres du deuxième étage de la maison. Alors le vicomte entendit glisser un rideau sur sa tringle, et Tune des fenêtres subitement éclairée s'ouvrit. Hélène s'appuya sur la balustrade et regarda le ciel où resplendissait l'astre souverain des nuits. L'air était tiède et embaumé , les rossignols cachés dans le feuillage du Luxembourg s'appelaient et se répondaient, et leurs mélodieux accords chantaient l'amour et les fleurs.

L'orpheline, émue, charmée, s'abandonna sans résistance à la pente mélancolique où l'entrai-

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nait son âme, et, sans quitter des yeux la \oùlo sublime, elle dit d'une voix troublée :

— Oh ! ma mère ! ma mère !

Le vicomte se leva vivement, et, faisant (juclques pas dans la rue, il sécria :

— Et ton père ! enfant, ton père !

Hélène se jeta en arrière , comme à la vue d'un reptile : la fenêtre fut refermée en toute hâte.

Un nouveau nuage éteignit les feux du ciel ; l'ombre et le silence j)lanèrent sur la rue.

— Je lui ai fait peur, murmura le vicomte en s'éloignant. Oh ! malheur sur moi ! je ne [jcux plus inspirer que la honte ou la terreur!

Il était près de minuit lorsque M. de Fontac entra dans sa chambre , rue Saint-Jacques. Il frissonnait de la tête aux pieds. Son front était brûlant, la fièvre l'étreignait avec fureur.

— Ah! que vous m'avez causé d'inquiétudes, Alfred!... dit Thérèse. Vous voulez donc vous tuer?

— Il est trop tard pour me tuer... , répondit le vicomte d'un ton farouche. J'aurais dû y penser et le faire il y a aujourd'hui vingt-deux ans! . . . Souvenez-vous ! . . .

Et il se jeta sur sou lit sans ajouter un mot.

— Je me souviens!... murmura Thérèse; le r» mai 4814 , je chassais madame de Ravcnsicin

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(le Ion cœur!... La maîtresse triomphait de l'épouse... Jour de bonheur ! jour d'ivresse!... Oh! oui, je me souviens !

Quand le soleil déchira la brume dont Paris s'enveloppe pour dormir, le vicomte sevcilla en sursaut ; et, tournant la tète, il vit Thérèse, l'aiguille aux doigts, les yeux gonflés et rouges de larmes* alors il se rejeta la face au mur.

Thérèse avait passé la nuit au travail.

Labbé de Brionne était, selon sa propre expression proverbiale, réglé comme un papier de musique, u C'est là , ajoutait-il , le secret de ma vieille santé. i> Il se levait bon matin , se couchait tôt, et ne manquait jamais de citer ce dicton aux amis qui se plaignaient de le perdre de trop bonne heure :

Lever à cinq, coucher à neuf, Font vivre, d'ans, nonante-neuf.

Quand le temps était au beau , l'abbé prenait 2. 8

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sa canne et courait à ses pratiques , c'est-à-dire à ses pauvres. Lorsqu'il ne sortait pas, il donnait audience. Or, les pauvres connaissaient la vie de leur saint, et leur premier souci était, au point du jour, de consulter le ciel. Mais le ciel était toujours clément pour eux ; à cette seule condition, toutefois, que par la pluie, la grêle ou la neige , c'étaient les pauvres qui prenaient leurs besaces pour aller rue de Vaugirard, et que, par les temps calmes et les matinées radieuses, c'était le chanoine qui battait le pavé , la charité au cœur et la bourse à la main.

Pour la moitié de Paris, les pratiques de M. de Brionne n'eussent pas exposé leiu' bon père à enjamber un ruisseau ou à mouiller un cheveu de sa perruque blanche.

Or, le 7 mai 1850 , nous croyons lavoir dit, le soleil dora de grand matin la majeure partie des cheminées de notre capitale. I/abbé , ses prières achevées, savoura une tasse de café noir, s'enveloppa d'une douillette, descendit l'escalier à petit bruit, pour ne pas éveiller sa fdle adoptive, et fut fort étonné lorsque, en passant devant la claire-voie qui donnait sur le jardin, il aperçut Hélène assise au pied d'un lilas, et tenant sur ses genoux un livre ouvert.

Le vieillard secoua la tète avec chagrin et attendit un niouveuuMit de lorpheline pour se

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