CHAPITRE V
sieur, ([ui connaît la campagne où je veux vous exiler, vous dira que c'est un bijou.
— Un gros bijou, madame, un château et huit métairies, vingt mille francs nets d'impôts, un site délicieux, la vallée de la Nive, n'est-ce pas tout dire? Le jardin de la Navarre française.
— Ah ! ah ! c'est donc aux Pyrénées que nous allons?
— Pyrénées basques , oui , monsieur. . . En deux heures vous passez en Espagne, en deux heures vous êtes à Bayonne, en deux heures vous trouvez l'Océan... C'est un diamant, un gros diamant, que 3Iiguelgorry ; mais nous allons avoir affaire à un rude vendeur.
— M. de Nonanville?
— Précisément ; c'est le plus fin Harpagon de l'univers... Homme de rien d'ailleurs...
— Cependant son nom?
— Nom de terre... Et à ce compte, il devrait signer comme un hidalgo , car c'est un marquis de Carabas. A ma connaissance, il pourrait s'intituler sire de Nonanville, de Miguelgorry, de Vitremont , de Castelplot , de Val-sous-Ville , de...
— Halte-là ! s'il vous plaît , s'écria gaiement l'abbé.
— Mais je n'ai pas fini, Dieu merci !
— Vous dites donc que ce monsieur possède 2. 9
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la terre de Val-sous-Villc? Val-sous-Ville en Bourgogne ?
— Oui, monsieur l'abbé, avec" fermes et enclos, une terre superbe...
— A qui en parlez-vous ! je la pleure depuis cinquante ans à chaudes larmes... C'est donc un CrësusqueM. de Nonanville?
— Vous Tavez dit... Il a ramassé six ou sept millions , sou par sou , en faisant un commerce honnête dusure et de soldats remplaçants ; presque tous ses biens ont été achetés avec des assignats, et à vil prix... Nous voici à Vitremont, une grosse ferme dont il a dépouillé un jeune prodigue... Vous allez voir le Sardanapale en question... Cest, je vous en avertis, ce qu'il y a de plus malpropre et de plus laid au monde... Soyez résolus !...
— Nous ne saurions payer trop cher le château de Miguclgorry, dit la vicomtesse bravement ; d'ailleurs, je puis affronter M. de Nonanville, puisque je suis résolue à acheter sa terre les yeux fermés.
— Le mot est charmant, madame, dit le notaire, qui faisait grand cas de sa cliente.
La voiture entra dans une cour spacieuse, mal tenue, encombrée de plâtras, de fumier, et envahie par de hautes herbes.
Un vieil honnne mal accoutié, piu'lant des
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sabots et un chapeau défoncé, s'approcha du l)rillanl é<|uipngc de madame de Fontae, et demanda au cocher à qui il en voulait.
— M. de Nonanvillc, dit le valet de pied.
— M. de Nonanville est dans son cabinet ; je vais le prévenir.
La vicomtesse, donnant le bras à son notaire, monta un perron dégradé , entra dans un vestibule, et, de pièce en pièce, toutes aussi délabrées les unes que les autres, arriva au cabinet du maître.
Ce maître était le même homme que nous avons connu, en 1818, rue du Croissant; il avait Tune de ces figures qui ne vieillissent pas, tant elles sont laides dans le jeune âge. M. de Nonanville (le père Fumeron) portait toujours sa culotte de peau, son tricorne, ses bas en bourre de soie et sa lévite impérissable. Son cabinet était un réduit infect où il s'évertua longtemps pour rassembler trois chaises.
— Madame la vicomtesse de Fontae vient pour terminer l'affaire dont nous nous sommes occupés déjà , dit le notaire ; elle désire hâter les conclusions de l'acte de vente, afin de prendre immédiatement possession du château de Miguelgorry,
— Mon Dieu, madame la vicomtesse, je suis bien désolé de la peine que vous vous êtes don-
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née, repondit de sa voix de fausset le propriétaire^ mais je crains bien que nous ne puissions nous entendre. Je me fais vieux, et suis fort souffrant; mon médecin m'ordonne les bains de mer et les climats chauds ; je me vois presque décidé à ne pas vendre,
— Cela tombe à merveille , se hâta de dire le notaire pour couper la parole à la cliente, et vous voilà , madame , bien libre de conclure avec moi pour ma terre de Béarn ; vous trouverez là plus que vous ne pouviez demander à la vallée de la Nive , une pauvre vallée après tout.
— Eh bien ! monsieur, c'est chose faite aux conditions dont nous avons parlé, repartit madame de Fontac; cependant, je l'avoue, j'aurais liabité le pays basque avec plaisir... M. de Nonanville, j'ai l'honneur de vous saluer.
— Cependant, madame, si vous tenez absolument au château de Miguelgorry, il n'est rien que je ne fasse pour vous être agréable.
— lié ! hé ! mon cher monsieur, vous me faites concurrence, je crois, dit le notaire.
— Eh! monsieur, je connais votre domaine du Béarn aussi bien que vous : il est, je crois, d'un bon produit; mais quant au pittoresque il peut lutter avec une métairie de la Beauce; c'est plat, malsain, enclose... Madanu' n'y resterait pas huit jours sans y périr d'ennui.