‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 25 sur 78 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— A nous deux, monsieur, en quoi pnis-je vous obliger?

— Avez-vous rappelé vos souvenirs? Me recon-

naissez-vous

— Confusément... autrement dit, oui et non.

— Je suis le vicomte de Fontac.

— Ah ! ah ! parfaitement ! M. de Fontac la Paluze... Hé! quinze années nous changent de belle façon, M. le vicomte, et puisque vous voilà, recevez mes félicitations... Aamendabura, cherchez la feuille 17 du l'egistre 4, s"il vous plait.

— Voilà, dit le Basque,

— Veuillez nous lire la note écrite en marge à l'encre rouge, je vous prie.

— u D'où il résulte, lut paisiblement le commis, que M. le vicomte de Fontac la Paluze nous doit, tant en capital qu'en intérêts relevés jusqu'à ce mois d'avril 1836, tant en frais d'huissiers qu'en débours judiciaires, la somme totale de soixante-neuf mille quatre cent vingt-six francs nonante-trois centimes, sauf erreur ou omission.;.

Le vicomte éclata de rire.

— C'est sans doute pour règlement de tout compte que vous m'avez fait l'honneur d'une visite, monsieur? ajouta le négociant.

— C'est en effet pour un règlement définitif que je suis venu... vous l'avez deviné; mais nos chiffres ne sont pas d'accord...

— Sauf erreur OU omission, répéta le vieillard; nous allons collationner. .. Aamendabura, prenez le folio B.

— Vos jongleries vont-elles durer longtemps? s'écria le vicomte avec impétuosité, et me prenezvous pour un filou de votre espèce? En deux mots, voici ce qui m'amène. Vous m'avez volé trois terres magnifiques en exploitant l'usure la plusrévoltante; ces terres, je vous les abandonne, mais je ne sortirai dici que possesseur des titres du domaine de Goncelin que vous m'avez escroqué en 1820.

— Attendez donc... je me rappelle cette affaire... Ah! j'y suis... Lors de votre séparation de corps et de biens avec madame la vicomtesse de Fontac-Verneuil , en août 1820 , vous me transportâtes tous vos droits à la rente viagère qu'on devait vous servir par acte authentique et contrat de mariage ( rente de dix mille francs) , moyennant la somme ronde de cent vingt mille francs une fois payés. N'est-ce pas cela ?

— Oui , continuez.

— Votre rente était garantie par le domaine de Goncelin , évalué à environ deux cent trente mille francs. Madame la vicomtesse de Fontac , votre femme , désirant s'abstenir de toute espèce de relations avec vous , fit vendre ce domaine. En d'autres termes , rachelcnr acquit, de ma-

CHAPliRE VI. 1 l!>

flarae la vicomtesse, le donuiine do Goncelin, movenn.'int la charge de vous servir votre rente viagère. . . Ce fut une mauvaise aH'aire pour Tacheleur, car vous voilà gaillard et dispos après quinze ans.

— Mais, misérable ! quel était cet acheteur?

— Cétait un nommé Michelot, un bon et honnête homme, de qui je touche exactement, par semestre et davance , votre rente de dix mille francs.

— Infâme menteur î... je vais achever votre histoire. Vous m'avez acheté mon titre cent vingt mille francs , c'est vrai ; madame de Fontac a vendu Goncelin à un certain Michelot, c'est encore vrai ; M. Michelot vous sert intégralement ma rente , rien de plus exact ; mais , ce que vous ne dites pas, c'est que ce Michelot est un homme de paille , Tune des vingt créatures que vous avez mises en avant pour cacher vos rapines ; finalement, c'est sous ce nom d'emprunt que vous avez acquis de ma femme le domaine de Goncelin , lorsque vous vous étiez déjà assuré la libre jouissance de mes revenus, pour une somme modique une fois payée ; donc , vous avez eu tout à la fois , et ma jouissance viagère de dix mille francs pour cent vingt mille comptant , et la terre de Goncelin pour rien. Comment nommez-vous ce coup de commerce?

— Je le nomme un trait de génie , répondit Ferez en se frottant les mains négligemment.

— Je ne vous parle pas, répliqua le vicomte.

— Je me parle à moi-même , monsieur, et je peux me passer de vos observations... M. de Nonanville est un phénix en affaires.

— Mon avis est qu'il a dépassé les plus adroits filous , reprit M. de Fontac. Quel est le vôtre, M. Cantelou ?

— Je suis trop modeste pour me prononcer en cette occurrence, M. le vicomte.

— Ah ! ah ! continuons. Des cent vingt mille francs que vous me deviez compter, j'en ai reçu soixante et dix mille , et cinquante mille en valeurs sur Saint-Pétersbourg... Ces valeurs étaient-elles solides ?

— On ne peut plus solides, murmura le vieillard en baissant les yeux et se rapprochant de son commis.

Dans ce moment, Ferez alluma une bougie et cacheta plusieurs paquets.

— Eh bien ! vous êtes le plus effronté menteur qui soit au monde... Aucune des maisons sur lesquelles vous aviez tiré n'a fait honneur à votre signature ; toutes ont failli... je nai jamais été payé.

— Que m'apprenez-vous là? Pourquoi ne pas m'avoir adressé vos réclamations?

CHM'ITRE VI. 121

— Misérable ! n'est-ce pas ce ([ue j"ai fait, en pure perte, et sans cesse?... Y avez-vous une seule fois répondu ?

— Je n'ai rien reçu , et j'ai toujours cru que vous aviez mis mes mandats en réserve... D'ailleurs , je suis dès longtemps retiré des affaires , c'est mon secrétaire qui gouverne ma maison... Vous avez mené une vie nomade ; moi-même j'ai souvent fait des voyages...

— En voilà assez... J'avais juré de ne plus revenir en France, et c'est à ce serment que vous devez de n'avoir pas eu plus tôt ma visite. Tous les gens d'affaires que j'ai mis à votre poursuite mont mal servi ou se sont laissé jouer par vous. D'ailleurs , vous avez changé de nom ; et certes , personne ne devinerait, sans vous voir, l'avare et vil Cantelou sous son pompeux pseudonyme. Aujourd'hui je me présente... il me faut cinquante mille francs à la minute.

— Veuillez me faire voir les lettres de change, dit le négociant d'un air doucereux.

— Les voilà.

Le vicomte ouvrit un portefeuille et en tira plusieurs billets.

M. de Nonanville les prit , les examina , les tourna , les retourna et les passa à son secrétaire sans dire un mot. Le Basque mit un soin scrupuleux à vérifier chacune des valeurs , puis les ras- 2. Il

122 ItS PECHES MIGIVONS.

semblanl. en paquet, il les présenta à sa l)ou£;ie et y mit le feu.

— Brigand ! s'écria le vicomte en se jetant sur le bras du contrebandier, brigand !

— Plaît-il? répondit le Basque avec un flegme impassible. Vous dites?

— Que je suis dans une caverne , et que justice sera faite.

— Pardienne ! M. le vicomte , vous avez la parole un peu trop brusque, et vous devez vous rcyouir d"avoir affaire à des gens pacifiques. N'est-il pas tout naturel que j'anéantisse ces billets en les acquittant?

— J'avoue qu'il faut beaucoup de bonne volonté pour vous juger autrement que sur la mine,

— Ce ne sera pas toujours votre avis, répondit Perez négligemment.

Et, faisant à la liàte quelques calculs , il présenta une feuille de papier à son patron, qui signa, après mûr examen.

— Voici une quittance, M. le vicomte, reprit le Basque , qui vous dégage des soixante-neuf mille quatre cent vingt-six francs quatre-vingttreize centimes que vous deviez à M. de Nonanville, y compris indemnité et intérêts pour les mortes valeurs que vous avez eues en portefeuille pend.inl (|uin/p ans. N'èles-vous pas satisfait ?

cnxpiTRE VI. ]-2Z

— Mais cette dette n'a été contractée que par surprise, et c'est le produit de l'usure.

— Les tribunaux n'ont pas été institués pour rien, monsieur, dit le patelin Cantelou, ayez recours à leur décision.

— Oui , et sans tarder. Adieu , tu auras bientôt de mes nouvelles, juif indigne!

— M. le vicomte, j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble.

Aamendabura se rapprocha de 31. de Fontac, qui tenait la porte, et lui dit :

— Ne faites aucune démarche avant notre rencontre.

— Je suis revenu de mes intentions, répliqua le vicomte avec dédain. Je vous prenais pour un aventurier, pour un brave bandit, lorsque je vous ai demandé raison de votre insulte; maintenant, je vous connais et vous méprise : le honteux complice d'un gueux n'a sa place qu'aux galères.

— Le moyen est ingénieux , mais la phrase est un peu longue. Dites donc tout simplement que NOUS avez peur.

— Moi, peur de vous!... fit le vicomte en sentant ses joues s'animer. En efîet , j'ai peur de salir mon épée.

— Qu'y voulez-vous faire ? la peur est une maladie nerveuse... A tout prendre, vous n'a-

124 l.ES PÉCHÉS MIG^O.'^.

vez pas tort ; je vous eusse tué, foi d'honnête homme.

— Eh bien ! je veux voir jusqu'où va votre forfanterie... mais tuez-moi, car je serai sans pitié.

— A ce soir, donc, brasserie flamande, neuf heures sonnantes.

— J'y serai... Adieu, Cantelou... Encore un mot : si tu dois prier Dieu , fais-le dès maintenant, car si je suis en vie demain, les tribunaux te la feront danser, mon cher, et sans violon.

Le vicomte revint à Paris à pied , acheta une vieille épée sur le quai de la Ferraille, et rentra chez lui, rue Saint- Jacques. Thérèse était sortie. M. de Fontac se jeta sur son lit, prit un portefeuille, et écrivit rapidement pendant près de deux heures.

vu

Après le départ du vicomte , le vieux Cantelou s'était approché du coutrebandier Ferez et lui avait dit :

— Je vous remercie de lappui que vous m'avez prêté; mais je regrette infiniment de vous voir embarqué dans une laide affaire.

— Bah ! une de plus ou de moins , il faut toujours que le diable ait son compte.

— Vous parlez comme un César, mon ami, mais vous ne connaissez peut-être pas Ihomme; il est aussi brave quhabile , c'est un spadassin, un raffiné.

126 lES PÉCHÉS M1G>0>S.

— Tant mieux, ce sera amusant,

— Il vous faudra déployer toute votre adresse.

— Ceci me regarde., .Vous ne serez sans doute pas fâché d'entendre sonner les cloches pour lui ?

— S"il faut vous tout dire , je ferai largesse au carillonneur.

— Préparez donc votre bourse, c"est un homme enterré.

— Ah ! mon brave montagnard , vous avez autant d'intelligence que d'audace.., A nous deux nous mettrions le globe sens dessus dessous,,. Vous irez loin,.. Mais dites-moi : comment avezvous deviné ma haine pour ce gentilhomme ruiné et insolent?

— Je vous sais rancunier, c'est tout dire.

— Moi, rancunier! mon Dieu, non, j'oublie toutes les injures , ou tout au moins je les pardonne.

— Et vous avez oublié cette petite algarade du vicomte, il y a dix-huit ans, une nuit qu'il vous prit à la gorge, et vous rançonna?

— Oublié... non.

— Pardonné alors !

— Pas le moins du monde ; mais (jui \ ous a si bien instruit?

— Est-ce ({ue je n'entends pas toutes les cloches, moi? Les contrebandiers ont i'orcille liue, c'est souvent un malheur.

(HAPITKE VII. 197

— Savez-vous , Aamcndabura , que je vous trouve extraordinaire , et que je me surprends quelquefois à avoir peur de vous?

- N'est-ce pas mon métier de faire peur aux braves gens?

— Bon ! mais moi qui vous connais et vous aime, moi que vous servez avec zèle, je ne devrais jamais vous craindre, et cependant , lorsque je vous regarde en face , je prends comme une frayeur subite.

Le Basque fit un gracieux sourire, et répondit :

— Vous me flattez, maître. Achevons de régler nos comptes, car il se fait tard, et j'ai quelques courses à faire dans Paris avant d'aller à la brasserie. Voici le relevé de nos opérations pendant ce dernier trimestre :

Deux cent mille cartouches à balles achetées aux christinos au prix moyen de trente francs le mille, et vendues aux carlistes quarante francs bénéfice net. . . . fr. 2,000

Cinquante-six mille cartouches poudre anglaise , payées aux carlistes trente-six francs le mille, et vendues aux christinos idem quarante-cinq fr. ; gain réel, ci. . . . o04

A reporter. 2,o04

1f>8 LES PÉCHÉS MIG\0\S.

Report. 2,;J04

Deux cents hommes français et polonais passés aux christinos, ci. . . . 4,000

Quatre cents hommes recrutés aux carhstes, ci. . . D,000

Quatre-vingts mulets vendus aux carlistes, à cinq cents francs pièce, ci. . . . . 40,000

Cent chevaux aux mêmes, à quatre cent cinquante francs pièce, ci 45,000

Appui donné à trois cent vingt-sept déserteurs christinos, ci. . . . . J,l)tjii

Évasion en France de cent quarante légionnaires anglais, ci :2,800

Idem, de cinquante-huit déserteurs du camp dEguia, ci. 580

Guides et espions fournis aux carlistes , ci. . . 1,000

Guides et espions fournis aux christinos, ci. . . 800

Munitions de houchc passées aux deux partis, ci. . . iJ0,0()0

A repoi'Icr. I^7,()4(>

UAPITRE VII.

Report.

l^ii

Cinquante livres de chocolat

d'Espagne vendues en France,

Vingt-neuf livres de sucre,

idem. ....

Quarante mètres de velours,

idem

Trente-cinq outres de vin

cuit , idem ....

SO

Quatre-vingts mètres loile

anglaise contrebande achetée

à Saint-Jean-de-Luz, vendue à

Pampelune, ci. .

Chaînes, bijouterie, coutel-

lerie, contrebande, idem, ci.

fr.

Total.

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