‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 26 sur 78 · IL · texte numérisé non relu

IL

— Vous n'avez pas beaucoup travaillé pendant ce trimestre , mon cher Aamendabura ; le métier devient mauvais, à ce que je vois... Se relâcherai t-on dans votre troupe?

Le Basque répondit à ce reproche en déboutonnant sa veste, puis il posa Tindex de sa main droite sur une large cicatrice , et joignit à ce mouvement Tun de ces sourires dédaigneux qui donnaient à sa physionomie un caractère étrange, à la fois railleur, mélancolique et hardi.

130 LES PÉCHÉS MIGXOIVS.

— Oui, je comprends, se hâta de dire le vieillard. Vous avez fait ce que vous avez pu , et bravement payé de votre personne... Enfin , passons : l'été sera plus productif. Voyons les dépenses.

Ferez reprit avec son impertui-bable sangfroid :

Étrennes aux douaniers d'Es-

pagne fr. 23,000

Idem aux douaniers de

France

3Iunitions de guerre.

Costumes , travestissements.

Solde de vingt-cinq compa-

gnons

Faux frais.

Chirurgien et drogues.

Enterrement de Pichibirrv.

— Jésus ! monsieur ! voilà un mort qui me coûte plus cher que quatre vivants! Vous lui avez donc fait des funérailles de roi ?

— Ce mort-là valait toute une troupe à lui seul , répliqua le Basque d'une voix douce, et si l'audace faisait les rois, il eût été empereur.

- Tout cela est bel et bon ; mais tâchez de

CHAPITIlt VII. loi

lie vous pas faire tuer, mon garçon, on mettrait mon dernier sou dans votre fosse... Somme toute, que trouvez-vous?

— Quatre-vingt-onze mille cinq cents francs, reprit le contrebandier.

— Ah ! que c'est cher ! c'est effrayant ! vous avez gaspillé.

Ferez releva les boucles noires et brillantes des longs cheveux qui voilaient la moitié de son front, et montra, sans dire un mot, une balafre qui contournait sa tempe droite.

— Eh! mon cher... je vous plains sincèrement, repartit Cantelou, mais j"ai envoyé depuis cinquante ans plus de dix mille soldats aux armées , qui se sont fait égorger pour quelques mauvaises livres tournois... Cependant... cependant..., ajouta l'avare, qui avait baissé les yeux sous le regard brûlant du Basque , j'approuve tous vos actes... C'est donc un bénéfice net, pour ce trimestre, de trente-sept raille cinq cent quarante-deux francs.

— Qui sont encaissés en billets de banque.

— Très-bien... Et vous allez faire le partage, n'est-ce pas?.., il nous faut bien venir à ce diable de quart d'heure de Rabelais... Savez-vous, mon bon Aamendabura, que vous exercez là une jolie profession? Ce trimestre, qui est un mauvais trimestre , vous rapporte clair et net dix-huit

152 lES PÉCHÉS .HIGIVOIVS.

mille sept cent soixante et onze francs, sans que vous ayez rien risqué.

— Ah! je n"ai rien risqué!... Ces deux blessures me sont donc venues comme la manne aux Hébreux?

— Je veux dire sans risquer de capitaux, sans engager une obole... puisque je fais toutes les avances.

— C'est juste ; aussi, jaime mon métier.

— Je le crois... Vous avez donc compté pour ma part...?

— Dix-huit mille sept cent soixante et onze francs en billets de banque qui sont dans ce portefeuille...

— Très-bien. Avez-vous quelque idée ponile placement de ces fonds , mon cher Ferez ? Je n'aime pas l'argent mort , quoiqu'on me dise avare... Voyons, qu'allez-vous faire de votre magot?

— J'espère le placer on ne peut mieux... affaire d'or.

— Bah! contez-moi cela... je vous dirai, après, ce à quoi j'avais pensé.

— Dites d'abord.

— Peuh! c'est assez piètre, quinze pour cent... mais solide.

— Enfin?

— Vous connaissez le baron de Ccrfènes?

CIIVPITI'.E Ml. lôô

Est-ce le mari de la belle dévote?

Oui.

De la mystérieuse cloîtrée de Saint-Nico-

— Précisément.

— Je le connais un peu... Après?

— Ce mauvais sujet, qui est devenu amoureux de sa femme lorsque sa femme s"est imaginé de renoncer au monde et d'entrer dans un couvent, met, depuis une dizaine d'années, sa fortune à feu et à sang ; il crève des chevaux , donne des fêtes et laisse loin de lui tous les Sardanapales <\e l'antiquité. C'est en vain que ce belitre cherche le plaisir , ou au moins la distraction ; il a toujours sa femme en tête , et il sera ruiné comme Job qu'il rêvera encore à sa sainte nitonche.

— L'homme est ainsi, il lui faut ce qu'il n'a pas... Après?

— Le baron a acheté près de Janville, dans l'Orléanais, un charmant petit castel où il pend la crémaillère demain. Il y aura partie de chasse échevelée, festin au bois et au logis, toute la gentilhommerie du pays y sera... Cependant je n'ai qu'à dire un mot pour faire avorter ces beaux projets. Le baron, criblé de dettes, n'a pas de quoi payer le dernier terme de son acquisition, et c'est ce soir même que tombe le délai fatal. Si

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je refuse ce soir cinquante mille francs à M. de Certènes, les huissiers seront demain de la partie... Quel dessert pour les convives! quelle fanfare pour les chasseurs! hein?... Mais venons à votre idée... Quel est votre taux?

— Deux cents pour cent.

— Mordieu ! et vous me laissez conter des histoires de l'autre monde?... J'en suis... Mais, entendons-nous bien... bonne hypothèque, cautionnement solide, toute garantie... hein? J'attends... le nom. Le nom, mon cher ami? Tenez, j'ai fait aujourd'hui une méchante affaire; il était temps de la réparer ; je me suis laissé aller à certain mouvement... Mais vous saurez cela plus tard... Bref, je n'ai pas vendu Miguelgorry, je l'ai donné.

— Peste! vous avez gagné cent mille francs sur cette vente.

— Eh ! bon Dieu ! je devais gagner cent mille écus, mais... je les rattraperai, murmura le vieillard en ricanant d'une singulière façon. Avec qui traiterez-vous, mon cher Aamendabura ?

— Avec le vicomte de Fontac.

— Farceur !

— Je parle sérieusement.

— N'allez-vous pas le tuer entre neuf ef dix heures, ce soir?

— J'en doute.

r.lIACITRF. VII. 1Ô3

— Comment, vous on douiez? s'écria M. de Nonanville en pâlissant.

— M. de Fontac est aussi brave que moi, et sans doute aussi habile.

— Mais alors, si vous ne le tuez pas, ce sera lui qui vous tuera?

— Peut-être.

— Comment! peut-être? Allons, mon ami, ne commencez pas à me parler par logogriphes, vous me donnez la chair de poule... N'oubliez pas que ce Fontac est mon ennemi mortel, et que ses criailleries peuvent me jouer un vilain tour.

— Je le sais parfaitement.

— Eh bien donc?

— C'est pour cela que je veux lui fermer la bouche pour toujours.

— A la bonne heure... mais rien ne ferme mieux la bouche qu'une belle estocade, vous ne l'ignorez pas. Dans tous les cas, expliquez-moi comment VOU& comptez faire pour tirer deux cents pour cent de ce noble en guenilles.

— En lui prêtant dix mille francs à moi, et dix mille francs à vous.

— Au diable si vous tirez un liard de mes griffes !.. . Vrai, vous avez la berlue ; et comment vous remboursera-t-il?

— En devenant notre associé.

— Saint Borromée ! à quoi pensez-vous?

loG LtS PECHES .niG\()!\.S.

— A ma l'ortune. Si le vicomte accepte mon traité, je trônerai dans la montagne, je passerai de France en Espagne et d'Espagne en France, comme vous de vos étables à votre basse-cour ; je me soucierai des douaniers comme vous des recors, et des galères ou de la potence comme V ous de la probité. . .

— Chut!... mon fils, ne prenons pas de ces privautés. Le vicomte mangera nos vingt mille francs, et se rao(iuera de nous... il nous plantera là.

— Lorsquil aura vidé le sac, nous le remplirons.

— Ouais!... faites à votre guise, je ne suis pas du jeu.

— A merveille, mais je prélèverai deux cents pour cent de mes avances, sur les prochains bénéfices.

- — Non pas, non pas.

— Je l'ai dit : je ne mens jamais... Vous êtes libre de rompre notre association.

— Ah ! mauvaise tête, vous en venez là bien vite... Quoique vous fassiez une folie, je veux vous imiter; voilà dix mille francs... mais sil refuse vos offres?

— Alors... Eh bien ! je le tuerai.

— Il a le bras solide et la main souple...

— Tant mieux, ce sera plus amusant.

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