CHAPITRE VII
encore le vicomte en faisant siffler le fer et prenant une demi-allonge comme pour s'essayer. Je dois avoir la main bien g«îtée, le pas lourd et Toeil endormi... Une... deux... trois... prime... seconde... coupé dessus, dessous... enveloppez... Hé ! hé 1 pas trop mal, vraiment, et ce rustre montagnard trouvera à qui parler... 11 faut niattendre à des bonds, des écarts, des glissades... Il attaquera sous la garde... alors demi-cercle, et à fond, les ongles endessus. Huit heures et quart... en route.
Le visage du vicomte, qu'un rayon subit a^ ait éclairé pendant quelques minutes, s'assombrit tout à coup; il cacha soigneusement son arme sous son paletot, et sortit. En passant devant le portier, il lui donna un billet et le pria de le remettre à Thérèse s'il n'était pas rentré lui-même à dix heures et demie.
Après avoir traversé la place Saint- 31ichel, M. de Fontac gagna les arcades de l'Odéon, et se dirigea machinalement vers la maison de M. de Brionne. Les fenêtres de cette maison étaient fermées, depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux lucarnes.
— Elle est sans doute au sermon, il faut que je la voie, pensa le vicomte; la mort me sera plus douce, si je dois mourir ce soir.
Et il entra à Saint-Sulpice. Les fidèles étaient
groupés autour de la chaire sacrée; les yeux du malheureux père cherchèrent en vain dans la i'oule; Hélène n'était pas à sa place habituelle, la tête blanche de l'abbé de Brionne manquait parmi les têtes vénérables du chapitre... Que se passaitil donc? Le sang du vicomte séchaulTa, il redouta quelque catastrophe, et regagna le porche avec précipitation, pour courir, sans sarrêter, jusqu'à la brasserie.
Neuf heures sonnaient au faubourg du Roule, lorsque M. de Fontac mit le pied sur le seuil de la taverne. Les salles étaient pleines comme de coutume; partout mêmes physionomies, mêmes costumes, même fumée, nouspouvons ajouter: même conversation.
Le Basque était assis , comme la veille , à la petite table du fond; un jeune homme d'une mise élégante, quoique négligée, lui faisait face et fumait une cigarette, tandis que lui chargeait sa pipe.
— On voit bien que vous avez été militaire , M. le vicomte, dit Ferez en se levant, saluant et se rasseyant ; vous êtes exact comme un bon soldat.
— Je suis de parole, voilà tout... iv. n'ai jamais eu l'honneur de servir.
— En France, non, mais en Russie, c'est-àdire dans le Caucase.
i;h\pitre VII. 141
— 11 est singulier, monsieur, que vous soyez si instruit de toutes mes actions.
— C'est mon métier de savoir bien des choses.
— Votre métier?
— Pardieu ! oui ; je suis à la recherche de tout ce qui est brave, hardi, intelligent, puissant, riche, pauvre, ambitieux... Voilà pourquoi je vous sais par cœur... Prenez-vous une chope avec nous?
— • Merci , monsieur, je ne suis pas venu ici pour trinquer, dit le vicomte avec dédain et en reculant d'un pas.
— Je ne vous ferai pas violence... Orrochordoqui, ajouta le Basque en se tournant vers le jeune homme, à ta santé... et, cependant, ne croyez pas que vous vous ravaleriez en vidant ce pot avec nous ; monsieur que voilà est de vieille souche, les Orrochordoqui ont trois cents ans de date dans la commune de Cambo; les ancêtres de ce brave compagnon ont tour à tour fait la guerre pour l'Espagne et pour la France ; son grandpère a été tué à l'armée du maréchal Suchet , et son père a été tué dans la bande de Mina en 1823. Ne trouvant dans Ihistoire de sa famille aucun profit à servir la France ou l'Espagne, mon ami a pris, comme moi, le parti de servir les deux peuples à la fois, c'est un rnde contrubandista .. . \ous le verrez à l'œuvre.
142 LES PÉCHÉS MIGIVOÎSS.
— L'heure est passée depuis longtemps, monsieur... trêve de railleries, s'il vous plaît.
— Vous le voulez donc, absolument?
— Absolument.
— A la bonne heure... Garçon, cria Ferez en se levant, laisse-nous tout cela en place, je vais revenir.
Le jeune' Basque alluma une nouvelle cigarette , renversa sa chaise , ainsi que celle de Ferez, pour indiquer que la table était retenue, et suivit les deux adversaires.
— Vous avez donc pris un témoin? demanda le vicomte d'un ton railleur.
— Pour vous être agréable.
— Je vous remercie... C'est sans doute aussi pour m'être agréable que vous avez annoncé au garçon votre prompt retour et retenu vos places au café?
— Vous l'avez dit.
— Ah! nous verrons qui réglera le compte.
144 LES PÉCHÉS JIir.NOiNS.
— Ce sera moi , je vous le jure.
— J'ai dans l'idée que ce sera moi, tout au contraire, répondit le vicomte, qui, se baissant, ramassa son épée au pied d'un arbre.
— Vous en seriez bien empêché, M. le vicomte.
— Et la raison, s'il vous plaît?
— Fouillez dans vos poches... Vous n'avez pas le sou.
— Insolent !
— Pauvreté n'est pas vice. Fouillez , fouillez. M. de Fontac n'avait pas, en effet, cinquante
centimes sur lui.
— Finissons-en, reprit le vicomte, si vous êtes le diable j'ai hâte de m'en convaincre.
— Un pauvre diable... mais encore jeune; l'avenir est à moi!... Tiens... j'ai perdu mon arbre... Orrochordoqui , le souviens-tu de la place où j'ai laissé mon épée?
— Ici, je crois... non... Ma foi, je suis déconcerté, la nuit est si noire.
Le vicomte se croisa les bras, et sourit avec une joie orgueilleuse à l'embarras de son ennemi. Le rodomont est à bout, pensa-t-il.
— Vous verrez que je serai obligé de prendre un bâton, murmura Ferez , mon arme favorite.
— Je crains que vous ne trouviez ni épée, ni bAton, interroujpit M. de Fonlac.