CHAPITRE PREMIER
d'arrestation pour mettre fin aux désordres de sa fdle.
— C'était là, sans doute, le prétendu procès de Marceline, dit madame de Ravenstein à l'abbé.
— Et comment avez-vous pu conduii'e tout cela, vous si jeune? ajouta 31. de Brionne en regardant Faust avec attendrissement.
— Avant d'user de l'autorité que la justice lui avait donnée, ma mère a laissé à Thérèse tout le temps du repentir. Aujourd'hui, j'ai supplié ma sœur de venir fermer les yeux de celle dont elle a causé la mort; je lui ai dit qu'en nous faisant rencontrer, elle et moi, le ciel semblait vouloir la rappeler à ses devoirs... Je me suis mis à ses genoux, dans le couvent des Repenties, où vous m'aviez ordonné de la conduire. 3Ies prières ont fait couler les larmes des étrangères présentes à cette scène... Thérèse m'a refusé de voir sa mère... elle m'a repoussé.
— Et alors?...
— Alors, j'ai été chercher mes deux cousins, les deux plus proches parents de mon père, deux honnêtes ouvriers établis à Bercy, et j'ai imploré leur assistance pour faire enfermer ma sœur... Elle est là pour six mois... Dans six mois, nous verrons ! . . .
— Mais votre pauvre mère semblait ne vouloir plus sévir, car elle dit avoir pardonné.
— Je n'ai pas pardonne, moi! earje m'appelle Faust Keller !
Après avoir prononcé ces mots avec une farouche énergie, le jeune homme se retourna vers sa petite nièce qui pleurait au chevet de sa grandnière, et il la couvrit de baisers.
— Allons, monsieur, venez-vous-en, dit mademoiselle Marthe. Dieu me pardonne, voilà assez de secousses comme cela, vous ne tenez plus sur vos jambes...
— Viens avec moi, ma petite amie, interrompit M. de Brionne en prenant la main d'Hélène. II faut laisser en paix ta maman.
— Elle dort, n'est-ce pas, M. le curé?
— Oui, ma mie, elle dort; il ne faut pas la réveiller... nous reviendrons... viens!
Le lendemain, Ihumble convoi du pauvre conduisait à son dernier asile le corps de 3Iarceline Keller.
Madame de Ravenstein ramena 31. de Brionne et Faust dans sa voiture. Le jeune lionune était en proie à une sombre et muette tristesse.
— Toutes vos réflexions sont-elles bien faites, Faust? demanda madame de Ra\ensteiii; je pars cette nuit pour les États-Unis; me suivez-vous?
— Non, madame, je reste.
CHAPITKE PREMIER. 17
— Qui VOUS relient en France?
— Mon père et ma mère !
II fut impossible de tirer une autre réponse du jeune Alsacien, qui vint embrasser sa nièce chez Tabbé, salua ses protecteurs, sortit et ne reparut plus.
Madame de Ravcnstcin partit pour lAmérique, comme elle l'avait dit. La petite Hélène resta chez labbé de Brionne, maison de charité, s'il en fut.
Le 6 mai 1856, vers sept heures du soir, au moment le plus gai de ces journées printanières qui couvrent le pavé de Paris de fringants équipages, les trottoirs et les jardins de promeneurs élégants, les boulevards et les boutiques de bouquets embaumés , deux femmes accostèrent, à peu près en même temps, un fiacre stationné dans la rue de Provence. Ces deux femmes étaient du même âge, et quoi qu'elles fissent pour le dissimuler, elles ne trompaient que de loin, et sous le voile. De loin, à leur démarche alerte, à leur mise, à leur maintien, on leur eût donné trente ans au plus; de près, elles touchaient à la
20 LES PÉCHÉS MIGPîOrfS.
redoutable quarantaine, dont Dieu garde les coquettes qui nous liront !
Le fiacre accosté étant seul sur la place, le cocher descendit lourdement du siège où il dormait, et, s'entendant appeler par deux pratiques à la fois, assuré de sa course il en prit à son aise, selon l'usage antique de ses gracieux confrères.
— Rue Saint-Jacques, dit la femme qui, étant arrivée la première, se hâtait de prendre possession du carrosse.
— Rue de Lille, dit Tautre.
Le cocher regarda les deux dames dun an* narquois, et, en un clin d'œil, sa résolution fut arrêtée. Écartant de sa main rude et rouge Tune des postulantes, il dit à l'autre avec complaisance :
— Allons, rue de Lille; montez , bourgeoise. Le brave homme avait, d'un regard, toisé son
monde; la bourgeoise qu'il avait favorisée au mépris de toute justice était mise avec élégance; un mantelet de dentelles noires fort hautes couvrait ses épaules ; elle tenait dans ses mains finement gantées un mouchoir brodé et une bourse charmante. L'autre, quoique vêtue avec goût, avait une toilette plus que simple; et on devinait que l'industrie en avait fait tous les frais ; cela se voyait si bien, que le codu'r pbysionomiste ne s'y était pas trompé.
Cir\PlTRE II. 21
— Montez, rue de Lille, montez, bourgeoise! Les deux femmes se regardèrent, firent un pas
l'une vers lautre, et s'écrièrent d'une seule voix :
— La vicomtesse !
— Finance!
— Et d'où viens-tu, ma chère?
— De partout... Et loi?
— De la rue Montholon... Es-tu pressée?
— Oui, et non.
— Viens chez moi, nous causerons.
— Une autre fois... Où demeures-tu?
— Rue de Lille, 24. Et toi?
— Rue Saint-Jacques.
— En voilà une idée I... Allons, je te conduis.
— Merci, merci.
— Ah! bah!... Cocher, rue Saint- Jacques... Monte, passe devant, je n"ai qu'à flâner.
Les deux amies s'installèrent dans la voiture.
— Embrasse-moi donc , dit Finance en prenant la vicomtesse par le cou... Ah çà ! ma chère, sais-tu que nous avons terriblement vieilli , depuis 181C ou 1817 que nous ne nous sommes vues?
— Depuis 1818, répondit Thérèse Keller en baissant les yeux.
— Parole d'honneur ! je te croyais dans l'autre monde, toi et mon landau.
22 LES PÉCHÉS MIG?fO!VS.
— Quel landau ?
— Mon landau, pardienne! une voiture toute neuve, une vraie berceuse qui sortait pour la première fois, lorsque tu t'en es servie pour aller je ne sais où... Qu'est-elle devenue, cette chère voiture? As-tu fait le tour du monde avec?
— Tu ne l'as donc pas revue?
— Ma foi, non; tu m'as mise à pied très-proprement; mais je ne t'en ai pas voulu. Voyons, où en es-tu ?
— Moi ?
— Oui... es-tu revenue de tes erreurs?... Comment vont les affaires ? As-tu des rentes?
— Sur le brouillard, ma chère, et de belles!
— C'est comme moi... pas un rouge liard !... Mais il faut nous ranger, je vois ça !...
— A quoi le vois-tu?
— A toutes les glaces... Ah! comme nous étions jolies, chère vicomtesse! Te rappelles-tu ta soirée rue Saint-George?... Quel temps! mon Dieu, quel temps!
— Mais tu es encore charmante, je t'assure; ce chapeau et ce mantelet te vont à ravir...
— Toi, tu es un peu ridée, un peu maigrie , mais cependant je te félicite.
— Ah! ma pauvre Finance, ça ne va pas bien (lu tout.
— Et qu'est-ce qui cloche donc?
CHAPITIIE II. 23
— Tu le vois, répondit Thérèse en jetant un regard honteux sur elle-même.
— Tu es donc sans ressources, sans espoir? Thérèse secoua la tête.
— Et lui ? demanda Finance.
— Qui, lui?
— Ah! dame! pardon, je t'ai connue si constante, que je veux toujoui's parler du même.
— Tu as raison , car il est aussi constant que moi.
— Ceci m'étonne un peu plus... Eh bien ! où en est-il, lui?
— A même enseigne !
— Aussi bas?
— Aussi bas !
— Vrai ! le vicomte ! Ce bel Alfred si brave, si aimable, si beau joueur! Comme on s'amuse à dire des bêtises ! On ma raconté qu'il avait fait un mariage superbe, quelque chose comme deux ou trois millions.
— C'est la vérité.
— Ah ! dame! si vous avez été de ce train-là, je ne vous plains qu'à moitié... Tiens, plaisanterie à part, ça me fend le cœur de te voir des gants à vingt-neuf sous et de la batiste d'Ecosse... C'est donc pour ça que tu perches rue Saint-Jacques ?
— Juste!
24 LES PÉCHÉS MIGNOIVS.
— Ail ! ma chère, j"ai mangé mon i)ain blanc le premier ! Si tu savais quel cancre !
— Qui?
— Tu nvas entendue parler queltiuefois d"un vieux cuistre qu'on appelle le père Cantelou, le père Fumeron, que sais-je?
— Oui, oui... attends un peu... un marchand de biens, un marchand d'hommes ?...
— C'est ça, un usurier. Eh bien ! c'est lui, toujours lui ! Si ce n'est qu'il a changé de nom.
— On le disait riche à faire trembler.
— Tellement riche qu'il l'est encore , malgré tout ce que j'ai fait pour le ruiner.
— Tu roules donc toujours sur l'or ?
— Ah ! ouiche ! pas même sur le cuivre . Imagine-toi que depuis trois ans il me laisse mourir de faim, et ne me donne que des guenilles.
— Alors comment fais-tu pour porter des dentelles et du barége? tu as des économies?
— Fi ! Je joue et je suis assez heureuse ; mon gain m'habille... Mais nous voilà rue Saint-Jacques... Quel est ton numéro?
— 57... Où nous reverrons-nous?
— Je ne te quitte pas, j'ai une confidence à te faire... Es-tu seule chez toi? peut-on y causer en paix?
— Alfred est à la maison, mais malade et cou-