CHAPITRE II
ché; nous parlerons bas tout à notre aise, sans crainte qu'on nous entende.
Le fiacre s'arrêta au n" 57. Thérèse , suivie de son amie , monta un escalier noir , malpropre , inégal et roide, et, arrivée au quatrième étage, elle tira une clef de son sac, ouvrit une porte, et dit en montrant une pièce obscure, humide, dépouillée :
— Voilà notre salon à manger.
— Il est fameux !... Ah çà! mais je ne vols qu'une chaise, où est la table?
— A quoi sert une table quand on n"a rien à mettre dessus?
— Voyons le reste.
— Le reste, ma chère !... un grand cabinet et une mauvaise chambre à coucher sans cheminée.
— Brrr ! tu me fais frissonner et me donnes envie de pleurer... C'est là qu'habite le vicomte?
— Il y est dans ce moment avec la fiè\Te.
— Et vous pouvez vous aimer dans une turne pareille?
— Mais oui... oui! répondit Thérèse, nous nous aimons plus que jamais.
— Parlez-moi d'un sentiment de cette forcelà... il y a longtemps que j'aurais passé par la fenêtre, à ta place.
— Si tu aimais comme moi, si tu étais la seule ressource d'un être plus cher à ton cœur que la
vie... tu ne penserais pas à mourir, tu ne penserais qu'à gagner, en travaillant la nuit, le pain de la journée.
— Comment! tu travailles, toi, la vicomtesse?
— Seize et quelquefois dix-huit heures sur vingt-quatre.
— Mais c'est horrible ça!... Et Alfred, que fait-il?
— Il ne fait rien... absolument rien... Cependant, je me trompe, il écrit quelquefois.
— Et qu'écrit-il?
— Je l'ignore... Je crois que c'est un roman dont il espère tirer quelque argent... Attendsmoi là ; je vais voir si mon pauvre malade a besoin de moi... puis, je viendrai écouter ta confidence.
Thérèse passa dans la chambre à coucher, qui, au lit près, était aussi nue que la salle à manger, et elle écarta de mauvais rideaux couverts de pièces et de reprises.
---Ah! vous voilà?... dit une voix sèche et brève. Vous êtes restée bien longtemps dehors.
— N'oubliez pas , mon ami , que j'avais trois courses à faire : la première, pour le renouvellement de ce billet qui échoit après-demain ; la seconde, pour toucher les quinze francs de l'ouvrage que j'ai terminé hier ; la troisième, chez le notaire; et enfin j'ai été où vous savez.
— Eh bien ! quelles nouvelles apportez-vous?
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— Je n'ai rien de bon à vous apprendre, Alfred ; mais il faut du courage... Quanta moi, j'en suis abondamment pourvue.
— Vous avez toujours été une Spartiate, nous savons cela... les Grecs vous auraient élevé une statue ou bâti un temple... Mais , en France, on est tellement ingrat et ennemi du mérite que vous irez tout bonnement en fosse commune comme moi... Pauvre femme! c'est fâcheux !.. . Voyons, pour ce billet, qu'a-t-on dit?
— Que l'argent est rare, répondit Thérèse en étouffant un soupir, et que les rentrées sont absolument nécessaires. Ces banquiers ont un jargon auquel je ne comprends rien ; lorsqu'ils me jettent leurs grands mots, ils m'étourdissent.
— Pauvre femme ! vous étiez née pour le trône, et les misères de cette vie ne devaient pas vous toucher. Quel dommage! Ainsi, nous n'avons aucun moyen de parer cette échéance? Le mouchoir qu'a brodé votre main délicate a-t-il été payé, au moins?
— On m'a dit que l'ouvrage était mal fait, et on ne m'a remis que dix francs. Hélas! j'avais passé deux nuits au travail, et ce mouchoir avait essuyé bien des larmes.
— Ah ! que c'est joli ! vrai , vous devenez romantique, ma chère Thérèse. Faites-moi l'amitié de ne pas me casser les oreilles pour excuser
votre paresse ou votre maladresse ; vous n'êtes bonne à rien , et cependant vous avez été faite pour manier Taiguille et tricoter. Il vous sied bien , ma foi , de pleurnicher sur votre ouvrage ! Avez-vous jamais pensé au pauvre ouvrier qui , à Taide d'un travail honnête, fournissait à vos caprices tous ces jouets ruineux que brisaient vos mains d"enfant gâté? Avez-vous jamais compté combien il y avait d'heures douloureuses dans le moindre de vos bijoux ? Vous êtes-vous dit quelquefois : n Je brise et je dédaigne , et je perds et j'oublie un objet qui a coûté bien des nuits à l'artisan , qui a fait vivre plusieurs jours plusieurs familles , et qui a été acheté au poids de l'or pour payer un de mes sourires?... » Vous êtes-vous jamais dit cela? Répondez donc au lieu de lever les mains au ciel... Que vont faire là vos regards? Pensez-vous qu'il y ait quelque chose de commun entre le ciel et vous, par hasard? Regardez la terre, puisque chaque heure vous approche de l'enfer.
— Vous me demandez si, dans mon temps de prospérité, j'ai quelquefois songé aux labeurs du pauvre et de l'ouvrier. Je vous répondrai quà cette époque, comme maintenant, et jusqu'à ma dernière heure, vous avez été, vous êtes, ma seule, mon uni<[ue pensée. Si j"ai été folle, j)rodigue et insouciante, c'est que je ne vivais qu'en