‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 31 sur 78 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

— llenUons donc à la brasserie, dil le basque. El, prenant son épée par la poignée, il la lança

à tour de bras dans la Seine ; puis, se retournant vers le vicomte, il lui dit :

— Que le souvenir de notre duel soit à jamais perdu, comme cette arme... Est-ce votre avis?

31. de Fontac serra la main du contrebandier, et celui-ci fit signe à son camarade dapprocher.

— A nous trois, dit-il en tenant les mains du vicomte et dOrrochordoqui, nous ferons plus de bruit dans les Pyrénées que Tavalanche et la tempête; à nous l'Espagne, à nous la France... Venez.

M. de Fontac suivit cet homme étrange dont le geste, la voix et le regard le fascinaient et le bouleversaient. Les trois compagnons s'attablèrent en demandant, les Basques de la bière et du tabac, le vicomte un verre d'eau sucrée.

— Je vois que nous nous entendons sur toutes choses, dit Ferez, excepté la pipe et la bière.

— Comment se fait-il que vous aimiez cette affreuse boisson, que l'on connaît à peine dans votre pays?

— D'abord, mon cher ami... Vous permettez que je \ous appelle ainsi, n'est-ce pas?

— Certainement.

— D'abord, je ne sais trop de quel pays je suis ; j'ai toujours fait la contrebande et j'ai débuté dans cette noble carrière sur les bords du Rhin ; c'est de cette époque que datent mes relations avec M. de Nonanville et ma passion pour l'essence du houblon.

— Vous n'êtes pas Basque?

— Je ne le crois pas.

— Comment ! vous ne le croyez pas ?

— Ne vous ai-je pas dit que je ne savais pas le nom du pays où je suis né? Je peux avoir vu le jour dans un canton basque tout aussi bien qu'en Chine ou aux grandes Indes. Partant, l'univers est ma patrie. Ceci vous explique pourquoi j'exerce mon commerce sans aucune espèce de répugnance. Mais laissons la causette pour nos heures de loisir, venons au sérieux. Vous avez besoin d'argent?

— Moi?

— Oui, vous. Mettons de côté tout amourpropre : entre amis, lorsqu'on s'est gêné une fois, on ne se gêne plus.

— Certes j'ai grand besoin d'argent, et si j'en trouvais à emprunter. . .

— Ah ! ah ! ah! emprunter, mon cher, et sur quoi?

— Sur parole donc.

— C'est juste, et c'est aussi sur parole (jue je

CHAPITKE VIII. 11)1

viiis VOUS prêter ce que vous nie demandez. Combien vous faut-il? Dix, vingt mille francs ? Les yeux du vicomte étincelcrent.

— Vingt mille francs! secria-t-il, si j'avais vingt mille francs...

— Que feriez-vous?

— Ah ! je les reverrais, je les retrouverais, je les aimerais, je renaîtrais, je... je deviendrais fou !

Ferez ouvrit son portefeuille, en tira vingt billets de mille francs, et les mit dans la main de M. de Fontac, qui tressaillit de la tète aux pieds.

— Voilà, dit-il ; maintenant signez-moi ce petit traité.

Et il prit dans un rouleau qu'il portait sur lui une feuille de papier, un encrier et une plume, qu'il présenta au vicomte.

— Qu'est-ce ?

■ — Lisez tout bas.

.( Je m'engage, lut le vicomte, à partager les périls et la vie aventureuse de Ferez Aamendabura,en fidèle compagnon, et j'en fais le serment solennel.

« Ce pacte, qui me lie pour cinq années, à dater de ce jour, me met au même rang qu'Aamendabura, pour tous profits ou pertes dans ses entreprises. »

152 I.LS PÉCHÉS JUIGNOPIS.

— Vous me jurez, dit le vicomle, que votre bande ne eommet jamais de rapines, jamais d'assassinats, qu"en un mot, elle fait la contrebande à main armée, il est vrai, mais ne se sert de ses armes que pour se défendre ?

— Je le jure... Nous ne sommes pas des brigands; nous n'attaquons jamais, quoiqu'on nous attaque souvent.

— J"ai signé, interrompit le vicomte; prenez ce papier et gardez votre argent, je ne Tai pas encore gagné.

— Vous le gagnerez, soyez-en persuadé. Quant à ces vingt mille francs, s'il faut étouffer vos scrupules, je vous les prête, vous me les rendrez. Vous me demandiez tout à Ibcure si nous sommes d'honnêtes gens ; je vais vous le prouver : nous ne faisons pas comme les chartreux et les pénitents gris qui se cloîtrent lorsqu'ils ont éprouvé quelque grande douleur mondaine ou fait quelque gros péché; nous nous jetons dans la noble contrebande sans haine pour la société, sans remords, sans flétrissure, sans avides créanciers. Or, mon ami, vous devez payer demain une lettre de change de douze mille francs, et vous n'avez pas une obole.

— Comment savez-vous...?

— Je sais; que cela vous suffise. Vous devez bien encore, par-ci, par-là, quelques misères; et

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enfin des hommes comme vous ne doivent jamais rester le gousset vide : ces vingt billets ne sont pas de trop... Allons, courage; ne pensez pas que vous êtes le vicomte de Fontac la Paluze, (jue vos aïeux ont place dans toutes les pages de Ihistoire de France, que vous axez jeté l'or à pleines mains, et que vous êtes aujourd'hui réduit à mener la vie de contrebandier, en recevant les secours d'un homme obscur tel que Perez. Il ne faut s'occuper ici-bas que de deux choses : le présent et l'avenir. Les âmes viriles laissent les rêveries du passé aux femmes, aux élégiaques et aux poitrinaires. On part de ce qu'on est pour arriver à un but éloigné, élevé, couru, envié. Or, votre présent, quel est-il? La misère vous étreint de tout côté; il vous a fallu, jusqu'à ce jour, toute votre force d'âme pour ne pas tomber au dernier échelon du vice, pour n'être ni escroc, ni faussaire. Sans moi, vous deviez demain, ou entrer à Clichy pour dettes, ou vous faire sauter le crâne. C'est folie de se tuer lorsqu'on peut vivre splendidement, avec des émotions chaque jour ravivées, avec des espérances dignes des rêveurs arabes, et une activité digne de l'homme. Ah 1 quand vous serez dans nos montagnes, quand vous aurez fait bravement le coup de fusil pendant une nuit noire et orageuse, quand vous aurez joué, trompé, raillé les gendarmes de

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France et les carabiniers d'Espagne ; quand, sous prétexte de vendre dix livres de chocolat, vous aurez fait passer mille cartouches à don Carlos, comme vous gémirez sur cette jeunesse gaspillée dans l'oisiveté ! Paris, ville de bouc, d"or et d'argent, où tout est faux et artificiel, jusqu'à l'air qu'on y respire, vous semblera odieux et mesquin; et si, dans cinq ans, vous désirez reprendre le rang que vous occupiez avant votre chute, eh bien ! vous aurez reconquis votre fortune, vous serez riche, et les insolents qui vous parlent maintenant le chapeau sur la tcle s'inclineront devant vous, Nul ne connaîtra l'origine de votre fortune; à vos propres yeux, cette fortune viendra d'une source pure ; vous aurez été comme moi, comme nous, industriel, négociant, marchand, non pas marchand courbé sur un comptoir et sur des chiffres, mais l'intelligence au cerveau, l'audac»; au cœur et l'espingole au poing. Voilà ce que vous serez; aujourd'hui, qu'étcs-vous?

— Comment se fait-il que M. Cantelou soit mêlé à vos affaires?... J'avoue qu'il provoque mes dernières répugnances.

— Vous en voulez bien à ce pauvre M. de Nonanville! Je n'ai pas assez de temps ce soir pour vous expliquer l'espèce de mystère qui m'unit à ce cuistre... vous serez instruit de tout. Sachez d'abord que, depuis près d'un mois, je

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