CHAPITRE IX
verre et le frappa de sa main potelée pour faire mousser le Champagne qu'elle but à petites gorgées.
— Où va Fontac? demanda Thérèse penchée à l'oreille de Cantelou.
— Quïl aille au diable! répondit Tivrogne; qu'il aille au diable !
— Où va-t-il? répéta Thérèse furieuse.
— II va retrouver sa femme, l'imbécile... A boire... le gosier me brûle, je suffoque... oh!
Finance s'élança vers Thérèse qui secouait l'usurier par le cou, et lui dit à voix basse :
— Est-ce que tu l'étrangles?
— J'en meurs d'envie ; tiens , s'il ne répond pas, cette fois, je finis!
— Nous l'avons belle, ma chère, les domestiques dînent, et il est connu que l'ivresse asphyxie...
— Me diras-tu où va Fontac? s'écria une dernière fois Thérèse en approchant son monrhoir des lèvTcs de Cantelou.
L'avare fit entendre un grognement, ouvrit la bouche, bâilla de toute la force de ses mâchoires, et articula péniblement :
— Il est avec Ferez, pardieu ! avec la bande. Ce sera un joli petit contrebandier, quoiqu'il s"v mette un peu tard...
— Et sa femme , où sera-t-elle ? demanda Thérèse.
— A Miguelgorry... J"ai vendu Miguelgorry, chère Finance, c'est-à-dire je lai donné pour un morceau de pain, quoi !... Mais j'ai mon plan... Je voudrais bien un verre de kirsch ?
LES prciiES Mir.:<o:«s
lf»2 i.Ks l'ficiiÉs jnr.:\o\s.
— - 5I()i aussi j"iii mon plan, répondit Thérèse Kellcr, laisse-moi travailler... Et tu vas sans doute faire massacrer labbé de Brionnc dans ce charmant pajs? ajouta-t-clle en se retournant vers Tusurier, Ah ! quel homme adorable tu fais ! et qu'il est beau d'avoir à ton âge le cœur aussi vif, aussi chaud ! Je t'aime, entends-tu?
— Oui... oui... c'est ça, aime-moi... Quant à Claudius, l'assassin de mon estimable père el mon ancien l'ival, faudra bien que je trouve un moyen de... tu comprends... suffit...
— C'est facile à trouver un moyen.
— - Eh ! oui, j'ai mon plan pour Claudius et pour Fontac, mais c'est l'exécution qui mcndjarrasse; faut un homme sur.
— Ou une femme !
— Ou une femme, ça vaudrait encore mieux... Le vieillard , après avoir vidé de nouveau un
verre de liqueur, perdit entièrement la raison. Il ne donna pas signe de vie pendant i)lus d'une heure ; soulagé par les soins de Thérèse, il recouvra ses sens et s'endormit d'un profond sommeil.
— Je te laisse, dit Thérèse à son amie; prèlemoi cin(j francs pour mon fiacre; je serai ici demain matin à huit heures...
Théx'èse se jeta dans la première voiture (pi"clle j'cucontra, et se fit mener rue Saint-Jac(pies. 11
CUAIMIRK \. 185
('•tiiil |)irs (le doux Ik-uits lorsquCllc ih\\)[y.\ clicz .•Ile.
Le cerl)!-!'!' ilii u" ")7 , eiiiluisqué derrière sa |)(»rle, deinaïula lurce exijlicalions, avoe loiilc la rigidité diiii faetionnaire plaeé sur le pont-levis diiue eiladelle, et fit grincer ses verrous.
— M. Alfred est-il chez lui?
— Oui... non... attendez... Alil que je suis hète ! il est sorti entre huit et neuf, et m'a chargé de vous remettre un hillet... Venez jusqu'à la loge, madame... Tenez... bien le bonsoir; vou lez-vous ma chandelle?
Au second étage, Thérèse décacheta la lettre du vicomte et lut :
u Quand vous recevrez ce billet , il sera plus de onze heures , et j'aurai cessé de vivre. Ne croyez pas que je succombe au désespoir; ma fin aura été meilleure (jue je ne devais Tespérer : j'échappe à la misère et à la honte, en vous pardonnant, mais en vous méprisant. J"ai trop sou- \ ent suivi vos détestables conseils pour que vous ne mettiez pas à profit celui que je vous donne du fond du cœur, dans ce moment suprême. Oubliez-moi, ou allez vous noyer! Adieu. •
De grosses larmes tombèrent sur le papier ([uc
iTi\a
184 LES PÉCHÉS .MIG!N()!N.S.
juscjiià SU mansarde en s'appuyant à la rampe, et lorsqn'elle se fut enfermée dans sa chambre, elle éclata en sanglots.
— Les hommes sont féroces , murmurait-elle en relisant le billet du vicomte; ils sont lâches dans le malheur, ingrats, injustes, oublieux... Moi aussi je lui pardonne, car il n'avait pas sa tête, car la pauvreté l'a rendu fou. . . Non, je n'irai pas me noyer ! Non , je ne l'oublierai pas I Je le suivrai dans sa plus obscure retraite... Ah! je tiens à vivre, car l'amour et la colère, l'amour et la haine, la vengeance et l'espoir, m'attachent à la vie.
Deux coups frappés avec discrétion à la porte de la mansarde arrachèrent Thérèse à ses méditations.
— Qui est là? Que voulez-vous ?
— Madame, j'avais oublié une seconde lettre qu'on a remise pour vous , à la loge, vers onze heures et demie... C'est le même jeune homme qui avait apporté la lettre de M. Alfred qui a remis celle-ci; il parait que c'est pressé... Bien le bonsoir.
Thérèse reconnut l'écriture du \iconite, et lit sauterie cachet en toute hâte.
«1 Ma chère amie, disait M. de Fontac, dans le cas où vous auriez négligé l'excellent conseil
CHAPITKE \ 185
(lue je vous ai donné, je m"empresse de \ ous apprendre que les dangers dont j'étais nienaeé ont été détournés par un heureux ou malheureux hasard, mais je nen suis pas moins mort pour vous. Je quitte la France pour toujours; toutes \ os démarches pour me rencontrer seraient vaines; épargnez-vous-k's. Je mets sous ce pli trois billets de mille francs qui vous serviront à payer notre loyer. Si vous voulez vivre honnêtement, vous le pouvez, en employant ce qui vous restera à quel(iue honorable industrie... Repentezvous, c'est ce que je vous souhaite. ■>
— Dieu est juste!... murmura Thérèse. Je serais morte, si je n'avais pas dîné chez Finance, si j'avais reçu ces deux lettres sans voir le Fumeron... Ah! M. de Brionne, vous me payerez tout ce que vous me devez, depuis votre sermon sur la route d'Orléans et ma détention aux Madelonneltes , jusqu'à cette nouvelle équipée ! Quelle joie de vous tenir tous sous la main!... Quelle rage ! et comme je vais fondre sur ce nid de serpents!... La Fontac et le curé! la Fontac et son fds s'il existe , Alfred et le vieux Cantelou... Haine et jalousie, amour et richesse!... il faudrait, pour ne plus rien souhaiter, que la Ravenstein fût de la partie... Oh ! mais le démon sait son métier!
Tlicièse se coucha et dormit duii soiiiiiicil agile. A liiiil heures elle était debout, à neul elle entrait chez Finance.
— Eh bien! où est-il? dcinanda-t-elle à la courtisane.
— Il n'ose pas me regarder en face, il est honteux, abasourdi... Il est d'ailleurs cliarmant.
— Et tu l'as bien soigne, bien choyé?
— Comme un ange.
— Laisse-moi entrer seule...
Thérèse trouva Tusuricr assis près d'un bon feu. Il avait la tète basse, son visage était défait, son front humilie. Lorgie de la veille avait laissé des ti'aces hideuses sur cette face décrépite.
— Vous pouvez vous vanter d'avoir un ftimeux tempérament, mon cher M. de Nonanvillc... une santé de fer... Comme \()us voilà gaillard ce matin !
L'avare se leva, et salua, de la main, a\('c autant de courtoisie qu'il en savait mettre.
— Je gage que vous ne me recoiniaissez pas, poursuivit Thérèse en s'asseyant sans façon |)rès du feu et tàtant le pouls du vieillard.
— Pardon! nous avons dîné hier ensendjlc, (;'est-à-dire j'ai eu l'honneur...
— Oui, nous avons un peu lolàlré... Dame' que voulez-vous ? on est jeune suivant son caractère, et vous avez le caractère aimable, vous.. .
cil M'ITIiK \. 187
Li's iiiiiiiis suiil Iriiiclu-s , l;i Irlc csl ciilnic ; cl I eslomac, comincnl va-l-il ?
— Assez bien... Ah çà! mais vous êtes clone médecin, madame... mademoiselle Victoire?
— Non, mais j'ai vu tant de malades dans lua vie, (jue je m'y connais un peu. Jésus! comme vous buvez sec, M. de Nonanville! on voit que \ous avez su mener joyeuse vie. C'est que vous avez le vin charmant au moins. Vous nous en a\ez dit de belles et de bonnes sans que ça y |)i!raissc.
— Je ne m'en souviens pas...
— Ah ! mais je m"en souviens , et je vais vous mettre sur la voie... Vous nous avez parlé de ce gueux de Fontac, un ennemi à moi, un ennemi acharné, puis vous nous avez raconté comment Claudius Brionne vous avait soufflé une maitresse autrefois, du temps de la première révolution, et comment il avait lait couper le cou à votre honorable i)ère...
— Est-il j)0ssib!e (|ue j'aie dit de pareilles choses, grand Dieu 1
— Il n'y a pas de grand Dieu (jui tienne, et tout cela n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd, croyez-le bien, j'ai tout retenu; je sais (jue vous seriez enchanté de Iroiixcr un liomine résolu, pour rendre à ce Brionne ce (ju'il a fait à votre père, cl |)Our dire deux mots à Fonlac
188 I.KS PÉCHÉS MIGNlli>S.
— Je n'ai pas dit. cchi.
— J'ai l'oreille fine, allez... Or, eoninie tous vos projets ressemblent aux miens , je me suis j)résentée pour accomplir vos vœux , et je viens prendre vos instructions.
Cantelou attacha sur Thérèse un regard brûlant quelle soutint sans se troubler, et lui dit :
— Il paraît que j'ai été bien imprudent?
— Ou bien sage, répondit Thérèse sans liésiter.
La conversation devint sérieuse, et ne se continua plus qu"à voix basse.
— Dans tous les cas, ceux qui, m'ayant écouté, ont retenu mes paroles, n'ont pas fait preuve de grande sagesse, peut-être.
— Qui sait? ne vous en inquiétez pas.
— Ainsi, vous détestez Fontac?
— Plus que vous ! cest tout dire.
— Et pour accomplir les projets de vengeance que vous méditez sur lui , vous consentiriez à m'aider?...
— A vous débarrasser de Glaudius Brioinic.
— Quelles sont vos prétentions?
— Aucune.
— Quoi ! rien ?
— Rien.
— Vous conqirenez et ressentez donc bien les fureurs de la haine?
i.UAPnut X. 189
— Mieux que \ ous.
— Et vous avez fait quelque plan?
— Non, j'accepterai le vôtre, s"il est bon.
— Fontac est depuis hier sur la liste des contrebandiers qui travaillent pour mon compte; avant un mois, je l'aurai fait fusiller ou pendre, ou fourré aux galères ; ce n'est pas lui qui m'embarrasse.
— Ces trois manières d'en finir avec lui sont irréprochables, répondit sourdement Thérèse, en baissant les yeux, pour cacher la fureur qui en jaillissait par éclairs. Je ne saurais trouver mieux... Et l'autre?
— Quant à Claudius, reprit l'usurier, je suis vraiment en peine, et je cherche encore.
— Pourquoi pas un bon coup de stylet? pourquoi pas un coup de fusil?
— Bagatelle que tout cela ! La balle et le couteau se payent trop cher, ma mie, et ne rapportent guère. Claudius n'est pas un homme qui me gène et dont la mort me soit utile, je n'attends pas après son héritage ; ce n'est donc pas un crime absurde et insignifiant que je veux commettre. Je veux inventer un supplice... je veux le voir mourir à petit feu, et le frapper dans tout ce qui lui est cher... Comprenez-moi donc bien, je veux me venger 1... Est-ce que ce mot-là ne dit pas tout?
190 lis l'ECIIES IIIGVO^S.
Eli iKlicNiiiil ('('(le plii-ase, l'iisuriei" iri;;irtl;i Thérèse en lace, et son regard la lit Ireinbler.
— J'ai compris, murranra-t-elle en appuyani son front dans ses mains.
— Allons donc... On dit que les l'ennnes entendent à demi-mot; il ne faut pas faire mentir le proverbe.
— Vous ne seriez pas fâché de tenir lahbé en votre pouvoir et de lui faire avaleryoutte à goutte le poison dont il devra mourir?
— C'est cela... c'est tout à fait cela.
— Vous imiteriez volontiers ces hauts barons du moyen âge (jui jetaient leurs ennemis dans des oubliettes et les y laissaient mourir de faim, en les visitant deux ou trois fois par jour.
— Voilà une idée! voilà une idée! elle est d'autant meilleure (pie Claudius était un gourmand de première volée et (pi"il doit encore aimer le péché.
— Achetez donc une propriété à (ptehpies lieues de celle (pie vous avez vendue.
— J'en ai une... un vieux nid de vjuilt)ur> campé sur la frontière; cVst juste ce (piil noii'' faut, ma chère Victoire : le bon Dieu la faii exj)rès pour nous.
— Partons donc à linstant même.
— C'est à (pioi je [)ensais... Mais jai à Paris des allaires pressantes; je dois correspondre a\ec
(IIVPITKE X. lîM
mes iiciis (le l;i \ .illéc d'Urdacli , .ivcc mes coiili*clt;m(Ii(Ms , cl je ne voiix pas leur aniiniicrr mon départ.
— Gardez-vous-en bien, nous serions perdus.
— Que faire, alors?
— X'avez-vous personne à qui vous fier, à Paris'.'
— Je n"ai que mon vieux fermier de Vilremont; il est bavard comme une pie, mais il est moins sot que bavard.
— Vos lettres seront-elles adressées à Vitren^.ont ?
— Oui.
— Eh bien ! vous recommanderez à votre fermier de dire que vous faites un petit voyage, si on vient le questionner ; et vous lui ordonnerez de vous envoyer votre courrier chaque jour. Vous renverrez vos réponses, sous enveloppe, à ce brave homme qui les remettra tout bonnement à la poste. De cette façon, vous serez censé n'avoir pas quitté Paris.
— Vous avez le diable dans la tète, ma chère dame... Mais, autre difficulté... que ferons-nous de Finance? Si je la laisse à Paris, elle me ruinera ; si je l'emmène , elle nous compromettra, toute bonne fille qu'elle est.
— Il faut qu'elle nous suive, j'en fais mon affaire... Vous partez [lour respirer l'air des
192 r.KS PÉCHÉS MFGINO^S.
champs; nous allons pousser une pointe en Espagne; la pauvre femme n"v verra goutte... Allez donc.
— Bon ! parlez-moi de ça... je pars, c'est entendu... mon chapeau, ma canne.
Finance entra comme Cantelou allait tourner le bouton de la porte pour sortir.
— Ah çà ! dit-elle, je vous y prends; il paraît que je n'ai pas été bête de vous donner à dîner.
— Tu as fait un chef-d'œuvre, mon bijou, répondit l'usurier. Je vous laisse , chers enfants; dans quatre heures je serai de retour. Finance^ ma chatte, cause un peu avec mademoiselle Victoire, elle t'apprendra du neuf et du beau... Tu verras si je t'aime, enfimt gâté... Adieu... à tantôt.
— Casse-toi le cou une bonne fois, marmotta Finance à demi-voix en voyant trébucher l'avare contre la rampe de l'escalier.
Puis, revenant vers Thérèse, elle ajouta :
— Où en étes-vous ?
Thérèse raconta ce qui s'était dit , et prévint son amie du voyage projeté.
Laissons Thérèse et son estimable amie à leurs préparatifs de départ, et revenons au vicomf<' de Fontac.