‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 40 sur 78 · CU\PITRE X · texte numérisé non relu

CU\PITRE X

Le fiacre dans lequel il était monte avec Orrochordoqui s'arrêta près du Luxend)()urg, et le jeune Basque vint sonner à la grille de l'abbé de Brionne. Après un formidable carillon, Ursule se présenta, une lanterne à la main, et parlementa avec le visiteur, sans lui livrer passage.

— M. labbé de Brionne, s'il vous plaît?

— De quoi s'agit-il, monsieur?

— D'un malade qui va rendre l'àme, et qui appelle à grands cris le saint homme.

— Hélas! monsieur, vous venez trop tard, juon bon maître n'est plus à Paris , il est parti pour Bordeaux depuis deux heures au moins, et il sera désolé... Adressez-vous à 31. Galinier, le vicaire de Saint-Sulpice , un brave et digne homme ; c'est vrai qu'il y a encore de la différence avec 31. le chanoine; mais, je vous le répète, la maison est vide.

— C'est un grand malheur. Bien le bonsoir, ma bonne dame.

— Partis, dit le contrebandier en revenant au vicomte.

Le fiacre s'arrêta devant un café borgne de la rue Saint-Jacques. 3L de Fontac demanda de quoi écrire. Orrochordoqui alluma une cigarette et but du punch. Le vicomte écrivit à Thérèse la seconde lettre, qui contenait, sous enveloppe, trois billets de mille francs, et se hâta de la por-

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Ivvh son îulrt'ssc. 11 ne fut pas peu élonnc dapprcndrc! que Thérèse n'était pas encore rentrée, mais il secoua les pensées sinistres qui venaient lassaillir, et rejoignit son compagnon.

Une demi-lieurc après ces deux expéditions, les trois contrebandiers étaient réunis rue de la Paix, hôtel Mirabeau. Un excellent briska attelé de trois chevaux, lanternes allumées, postillon en selle, attendait dans la cour. Le vicomte lui jeta en passant un regard de convoitise et d'amateur.

Ferez était couché sur une bergère, et sifllottait un fandango en battant la mesure avec ses pieds sur un fauteuil. Il avait changé de toilette du haut en bas; sa veste ronde avait été remplacée par une élégante redingote de voyage ; son béret par une casijuette anglaise à visière basse et rabattue; un caban doublé en velours amarante était jeté sur ses épaules ; et son charmant visage, pétillant desprit et de vivacité, n'avait rien perdu à cette métamorphose.

— Nous sommes-nous fait attendre? demanda Orrochordoqui.

— Non, seigneur, je ne suis ici (pic d<>puis vingt minutes; il m'a fallu du temps pour avoir les clicvaux, le tailleur et le reste... Mon cher vicomte, si vous voulez passer dans ce cabinet, vous y trouverez toute une garde-robe; j'ai fait

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|)irii(li'c cela chez Blin en courant. Ne soyez pas trop dillicilo... il y a de (juoi clioisir.

M, de Fontac entra dans le cabinet.

— Tu as bien retenu mes instructions, n'estce pas, mon brave? dit Perez au Basque. Tu continueras à voir le monde; il nous faut absolument (luclqucs jeunes gens de famille ; il n"en manque l)as chez les carlistes. Le courage est tel, dans cette vieille France, qu'on y trouve dix champions j)Our un prêts à prendre parti pour le faible contre le fort. D'ailleurs, la cause de don Carlos est celle des légitimistes français, et les cadets qui boudent la révolution de juillet ont grand plaisir à s'aller faire tuer pour le prétendant. 11 ne nous faut donc que des soldats pour ce parti... Mais pour Christine, nous avons besoin d'officiers, d'hommes de tète, d'hommes d'avenir. Paris regorge de ces gens-là. Je parie que le trente et quarante, le whist et la bouillotte nous en préparent cinquante par nuit, l'amour cinquante autres , la gloire au moins deux, la folie vingt; total, cent vingt-deux! Cent vingt-deux héros à lancer dans les deux camps et Féternité? Soixante et un pour don Carlos, soixante et un pour Christine , je ne demande pas mieux... Qu'on s'arrange, et surtout que cela ne finisse pas. 11 ne s'agit donc que de rencontrer ces héros au moment où ils rêvent bataille, pour me les

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envoyer à la frontière. Je compte sur toi. Tes dernières recrues ont fait merveille.

— Je l'aurais parié.

— Le détachement livré aux christinos et chargé de protéger un convoi s"est fait écharper jusqu'au dernier par le détachement passé aux carlistes, dont il ne reste plus que quelques hommes. Tu surveilleras Nonanville ; je crois que ce vieux cuistre nous roule... Il nous envoie des soldats pour rire , des gringalets qui n'ont pas une campagne dans le ventre... Ne perds pas de vue ce grigou, c'est le plus fin handit qui soit au monde. Quand je suis près de lui, je m'attends toujours à sauter, comme si j'étais sur une sainte-harbe, ou sur un glacis miné. Je ne serais pas surpris de le voir filer à l'étranger, après nous avoir vendus à la police... En ce cas, mon cher, tu sais ton métier... deux pouces de stylet dans le gosier... ce ne sera qu'un chien de moins.

— Sois tranquille, il est entre bonnes mains, débrinn-bicha'ia !

— J'ai idée que nous allons faire une belle, bonne et rude saison... notre nouveau camarade nous sera d'un grand secours... que pensestu de ce gaillard-là? demanda Ferez à voix basse.

— Hum ! il n'est pas très-fort à l'épcc.

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— Aussi ncst-ce p;ts uiu' v\n'v (|ut' je lui destine.

— Il faut voir... je ne dis pas non... le voilà.

— A la bonne heure I dit Aaniendabura ; voilà ce qu'en France on appelle un gentleman, depuis qu'on a la fureur d"v mal parler anglais.

— J"ai à peu près trouvé à m'accoutrer, répondit le vicomte, qui, sous une toilette aussi simple que de bon goût, semblait rajeuni de ([uinze ans.

- Descendons, dit Ferez. Ab ! un instant, sachons qui nous sommes. Vicomte, écoutez. Vous ne connaîtrez personne jusqu'à nouvel ordre du nom d'Orrochordoqui. Je vous présente don Garcia y Alvarez, riche Mexicain, allié aux Miraflores de Grenade par les femmes. Moi, je suis el senor Ferez Monténégro jusqu'à Bordeaux , profession de faccioso ' ; c'est un état meilTèiir qu'un autre en Espagne. De Bordeaux à Bayonne, je m'appelle Ferez tout court, et je suis commis voyageur en cacao; à Bayonne et jusqu'à la frontière, je m'appelle Aaniendabura et je suis cuntrabiutdisdi : c'est le métier de tous les braves gens dans le pays basque , depuis la préfecture jusqu'à la chaumière, en passant par la douane et la gendarmerie. A Urdach, je rc-

' Faclieux, séililieux.

(Icvirns Pcrcz, ;iinsi de suite; vous savez le reste. Il n'y a que vous (|ui soyez invarial»lement le vicomte de Fontac dici à Urdaeh; le briska (|ui nous attend est à vous, et vous me faites liionneur de me conduire... Vous n'avez pas de passeport?

- Non.

— Don Garcia y Alvarez, vous prendrez demain un passe- port pour notre camarade, et vous nous l'adresserez à Bordeaux , hôtel do France, avec votre premier pacjuet.

— Oui.

— Vous n êtes pas du voyage, monsieur ? demanda le vicomte au Basque.

— Je vous rejoindrai avant j)eu , je suis utile

— Mais c'est donc un gouvernement que notre communauté? demanda M. de Fontac.

— C'est un gouvernement moins les gendarmes... institution médiocre.

— Je vais vous donner mes nom et prénoms, âge et qualité, pour le j)asse-porl.

— C'est inutile, dit Orrocliordoijui eu l'aisanl un pas vers la porte.

— Comment, inutile?

— Don (îai'cia estmmii de huit ceLi, cliei' camarade.

— Vous m'étounez.

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— Dans noire goiiM'riicincnt, l't'pondit Aiimciiilabura, en incitant la main sur le bouton de la porte, nous savons tout ce qui se passe, nous avons tous les renseignements utiles, et n'avons pas de gendarmerie.... C'est économique, n'estce pas?... Décampons.

— Quoi ! dit le vicomte en \ oyanl Ferez se diriger vers le briska (ju'il avait admiré, cette voiture nous conduit?

— Dame ! lui glissa le contrebandier, si nous n'avons pas mieux pour le moment , c'est que la dernière saison n'a pas rendu tout ce qu'elle pouvait rendre. L'hiver prochain, ce sera tout à ûnt bien... Après vous, vicomte, dit-il tout haut.

Et , mettant un louis dans la main d'un domestique de l'hôtel qui avait relevé le marchepied , il cria : u Touche 1... > La voiture partit.

Vers neuf heures , le lendemain , le vicomte abattit l'un des stores, et, se voyant dans un long village , il dit :

— Où diable sommes-nous?

— Ce doit être Artenai , répondit Perez , un gros bourg, où nous ferions bien de casser la croûte... Je connais là un hôtel fameux dans la province... les Trois Rois, chez Bénard...

— Je le connais aussi , murmura le vicomte en mettant la tète à la portière pour cacher son trouble.

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— Voulez-vous y descendre.

— Très-volontiers.

— L'iipp.irtement n" o, deniiuul;! le vicomte à un homme d'une trentaine d'années , à faee rubiconde et joviale, au ventre déjà rebondi et aux petits yeux chatoyants.

— Ma foi , messieurs , le n" 5 est retenu depuis avant-hier par toute une compagnie de chasseurs qui vient faire la halte chez moi , et déjeuner sans débotter ; mais si vous voulez le n" 6, vous y serez à merveille.

— Le n° 6 soit , dit le vicomte en entraînant Ferez.

Lorsque les deux voyageurs furent installés dans la chambre n" C, et devant un bon feu (les matinées étaient fraîches et il tombait depuis longtemps une petite pluie de giboulée), le Basque demanda au vicomte , qui regardait les iiiurs et les meubles avec une tristesse rêveuse :

— A quoi pensez-vous donc? vous voilà tout morose.

— Celte chambre me ra{)pelle une vieille histoire, balbutia M. de Fonfac prisa Timproviste par cette brus(pu? ([uestion.

— Et peut-on la connaître?

— >«'ul ne rai)pr(Mi(lr;i jaiuais , heureusement !

CIIVl'ITRE X. 201

Un bruit mêlé de fanfares et d"aboicjnenls annonça les piqueurs et la meute.

La cour de Ihôtel fut bientôt remplie de cavaliers , de chevaux, de ^alels et de chiens qui mirent le village en émoi.

— Ilolà ! tayaut! Bellono, Miisicot, Cornet, ici ! A bas ! à bas ! Ils sont enragés , ces voleurs-là...

• — Prends donc garde , toi , Bachu ; ton clieval me pile les talons.

— Est-ce ma faute, si tu as des talons?... Gare! les chevaux avant les chiens.

— Oui-da! c'est donc le monde renversé? De pauvres bêtes qui ont quatre heures de (juèle dans le ventre.

— Avec ça qu'ils sont frais , les efllanqués , et

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([u'ils sont fins : quatre heures de tapage , et ehou l)lanc !

— Et tes rosses... en voilà du propre! elles te valent.

— Méchant fantassin, tu es comme tes chiens: tu n"as que la langue , et M. le baron perd bien son argent à te garder... Ohé! gare, que je passe.

— Allons , hé ! pas de dispute : la chasse arrive, cria un piqueur de tête qui entra au galop dans la cour de Ihôtel et sépara les deux valets , prêts à se prendre aux cheveux. Bachu , rentre tes chevaux; Laramée , rassemble tes chiens... Hé! rhôte, le couvert est-il mis?

— Oui, M. le piqueur, n" 5, quinze couverts.

— Y a-t-il bon feu? Ces messieurs sont mouillés... Préparez labsinthc... J'entends le couplet de marche... c'est la troupe... Allons, ouvrez les portes... Fais donc taire les aboyeurs, Laramée... Viens-tu, Bachu?

Ce flux de paroles était à peine lâché ([u'un piétinement de chevaux lui succéda. Plus de vingt cavaliers entrèrent dans la cour, riant, causant, pestant, gesticulant. Les valets en livrée mirent pied à terre pour recevoir les chevaux de leurs maîtres, et rhùtel des Trois Rois présenta aux curieux assemblés sur sa large

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