‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 5 sur 78 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

VOUS. Mon ami, n'étiez-voiis pas fou, insouciant cl prodigue? Aujourd'hui, si le malheur nous frappe et nous éprouve, eh bien ! je ne songe pas à mes propres soulTrances , et je ne pleure dans mes veilles que parce que ces veilles sont stériles ou à peu près , et ne peuvent pas suffire à vos besoins.

— Vous parlez comme saint Jean , la bouche ouverte, ma chère amie ; mais vousme harassez!... Autrefois vous étiez jolie et assez amusante ; maintenant, vous êtes peu gracieuse et fort maussade... Passons à votre troisième besogne : que vous a dit le notaire?

— Le notaire m'a dit quïl avait fouillé dans tous les cartons de son prédécesseur et qu'il n'avait trouvé aucun des titres dont vous avez besoin. La terre de la Paluze a été vendue et revendue depuis vous, et elle appartient à un M. de Nonanville...

— Nonanville !... qu'est-ce que cela? Vous souvenez-vous d'un nom pareil ?

— En quinze ans Paris se renouvelle presque.

— Ce M. de Nonanville habite Paris?

— Quatre mois de l'année ; il passe le reste de son temps dans ses domaines. On le dit fort riche.

— Et où est-il maintenant?

— A sa ferme de Vitremont , tout près des BatignoUes.

— Vitremont ! Vilremont... Nétait-ce pas le joli baron de Corey qui avait cette ferme autre- Ibis?

— Précisément.

— Bien, écrivez-moi cette adresse, là... sur ce calepin... j'irai chez ce M. de Nonanville... Et puis après, l'avez-vous vue elle ?

— Oui, mon ami, oui, je Tai vue, elle était toujours à la même place , troisième chapelle à main droite en entrant, la chapelle de la Vierge, à ce que je crois... Qu'elle est belle , mon Dieu ! comme c'est le portrait vivant de son père!

— Dites-moi plutôt si elle a l'air bien portant, si son visage n'est pas fatigué...

— Ses joues sont rosées , sa taille svelte et droite, ses yeux vifs et doux.

— C'est bien... laissez-moi dormir maintenant et allez où vous voudrez , je pense pouvoir dès demain vous épargner la corvée de faire mes commissions...

— Toujours injuste ! . . . murmura Thérèse humblement. Vous appelez corvée le bonheur que j'éprouve à vous servir, le bonheur que j"ai à revoir...

— Pas de discussions, s'il vous plaît; j'ai la tète brisée; laissez-moi un peu de repos... La soirée doit être magnifique , si je m'en rapporte

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aux bouffées d'air tiède qui m'arrivent par ces vitres brisées... Allez faire un tour, ma chère, allez... Je suis encore plus ennuyeux qu'ennuyé.

— Mais vous n'avez encore rien pris depuis midi?

Le malade se retourna du côté de la muraille, et ne répondit plus.

Thérèse alluma une ^veilleuse et sortit de la chambre en étouffant le bruit de ses pas.

— Pardonne-moi, chère amie, ce n'est pas ma faute si...

— Oui , certes , je te pardonne , ma belle ; ne crois-tu pas que je vais te gronder comme ton ours?

— Mais, qui t'a dit...?

— Ne vas-tu pas faire des mystères avec moi? ça tirait bien... Tu crois donc que je suis restée là les bras croisés entre ta chaise sans paille et ton plomb qui empoisonne?... pouah! J'ai entendu parler de l'autre côté, et je me suis permis d'écouter aux portes... là j'en ai entendu de belles... Mais tu n'as donc plus de sang dans les veines pour te laisser mener ainsi ?

— Je l'aime, mon amie, je l'aime tant que pour être plus tôt près de lui ce soir, tu m'as vue prête à prendre un fiacre, dépense qui est maintenant bien au-dessus de mes moyens...

— Tu es la plus bètc des femmes. Pardonnemoi ce compliment, car c'est un compliment; il est toujours beau de dominer, toi tu domines par...

— Tout ce que tu pourras me dire n'y fera rien... Je ne suis pas une fillette, ce n'est pas une amourette que j'ai dans la tête, c'est un amour violent, une passion tei'rible qui bouillonne dans mon cœur, c'est une rage que tu ne connais pas, dont tu ne te doutes pas; elle me brûle, me ronge, m'abîme, et cela depuis vingt-deux ans... Ris tant que tu voudras , mais sache que je préfère mes tortures, ma maison dégoûtante, le rôle rampant que je joue ici, à toutes tes jouissances, à ton luxe, à tes galants... que je donnerais tout ce que tu possèdes, si j'en pouvais disposer, pour acheter l'une des douleurs que je subis sans cesse auprès de celui dont l'amour est mon trésor.

■ — Mais il te méprise, lui, il ne t'aime pas , il le hait, il te traite comme une...

— Il m'aime ! . . . interrompit Thérèse avec feu. Faible contre Tadversité, abattu par sa ruine, outragé dans sa fierté depuis que nous sommes revenus à Paris , parce qu'il y renconti-c une foule de faux amis qui l'ont autrefois dépouillé et le dédaignent maintenant, il se prend à regretter ce qu'il appelle les folies de sa jeunesse;

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