CHAPITRE XI. r?(t
j)orto l'imago assez fidèle d'une maison mise à sac.
Ce ne fut, pendant un gros quart dlieure, (ju'appels, ooups de sifllet et eoups de fouet, ruades, hennissements, jurons, ordre et désordre, le tout dominé par les longs hurlements que jetaient à pleine gorge les chiens entassés dans une écurie.
Les maîtres se déharrassèrent de leurs pardessus, et parurent aux veux émerveillés des villageois sous de j)impants habits de chasse qui, rouges, blancs, verts, bleus, noirs, les uns galonnés, les autres unis, tous éclatants, firent tourner la tète au joyeux aubergiste fort empressé de saluer à droite, à gauche, en face, et à grands coups de bonnet.
— Eh bien! M. Bénard, soutiendrez-vous la réputation de votre père? dit Tun des chasseurs en fouettant sa botte molle dune lourde cravache, nous sommes morts de faim.
— C'est à M. le baron que j"ai Ihonneur de parler?
— A lui-même.
— M. le baron sera servi en prince, mieux qu'un prince.
— Très-bien... Où nous mettez-vous?
— Je vais vous conduire au n° 3, mon plus bel appartement... Si ces messieurs daignent monter, cest au premier.
— A table ! cria le baron. Plqueurs, sonnez la eurée... Messeigneurs, venez découdre.
Les chasseurs suivirent l'amphitryon, qui marchait lui-même sur les talons de Thôte.
La chambre n° o était décorée avec tout le luxe imaginable à Artenai : un trophée d'armes surmonté d'un superbe bois de cerf tenait la place du lit qu'on avait enlevé. Lhistoirc complète de Diane tapissait les murs, déjà tendus d'un vieux velours qui avait servi aux bals civiques de 4830. Un feu réjouissant pétillait dans l'àtre d'une vaste cheminée; une table richement mise, où les cristaux et l'argenterie rivalisaient d'éclat, tenait le milieu de la pièce, tandis que les angles étaient garnis de buffets, devant lesquels des valets en habit noir et cravate blanche se tenaient droits et fixes comme des Prussiens à la manœuvre.
Les contrevents étaient fermés, les rideaux tirés. Cent bougies jetaient leurs flots d'étincelles sur la table assiégée par quinze lurons, jeunes pour la plupart, tous gais et bons vivants, élégants de ton et de tenue; intrépides cavaliers, pleins de force et de santé, alfaniés comme des chasseurs et d'un entrain irréprochable.
— Il n'y a plus de village, s'écria l'un des convives, on croit tomber chez un gàte-sauce, oi> entre chez Chevet.
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— Tudit'u! la belle idée, baron, dit un aulre, nous voyons les étoiles en plein midi.
— Ce gueux de soleil nous a fait faux bond, répliqua le baron, et j"ai voulu lui apprendre que nous pouvions nous passer de lui.
— Charmant!
— Très-bien !
— Délicieux ! A quoi sert le soleil, depuis l'invention du gaz?
— Son règne est fini ; il est vieux comme la lune.
— Bravo! Mais prenons place, j'ai le ventre au bout des dents.
— Branle-bas, et feu partout ! cria l'amphitryon, cassons les bouteilles et ne mangeons pas les plats.
La chambre n" 5 n'était séparée, si on se le rappelle, que par une cloison de la chambre n" 6, qu'occupaient Ferez et M. de Fontac.
Nos deux voyageurs prêtèrent quelque attention au tapage de la bande joyeuse, et le vicomte retomba bientôt dans ses rêveries.
— Ces messieurs nous apprennent qu'il faut nous glisser nos secrets à loreille, dit le Basque à voix basse, et ce chien d'hôtelier ne se presse pas de nous monter à déjeuner.
Ce disant, il donna trois violents coups de sonnette : Ihôtelier se présenta.
208 LES i'éi;hes migî^opis.
— Croyez-vous que le déjeuner de ces messieurs nous nourrisse, messire Bënard?... Faites-nous servir à Tinstant, s'il vous plaît.
— Mon Dieu ! messieurs, veuillez m'excuser, j'ai la tête un peu fêlée par tout ce tintamarre... Vous allez être obéis.
— Hé ! l'hôte, avant de descendre, voudriezvous me dire, je vous prie, demanda le vicomte, le nom du cavalier qui mène la cliasse?
- Vous voulez parler de celui qui donne le déjeuner?
— Oui.
— Monsieur, il porte une culotte noire en peau de daim, un frac noir, un couteau à manclie d'ébène, une loque...
— Je ne vous demande pas de le déshabiller... Son nom?
— Monsieur, c'est le baron de... Ma foi, ce nom m"échaj)pe, et je crois que je ne le sais pas; il n'est pas de ce pays... Bon, voilà qu'on sonne de tout côté... Messieurs, je vais vous faire servir... On y va!
L'hôte descendit son escalier comme un homme en déroute.
— Vous désirez connaître l'amphitryon, notre voisin, demanda Perez. Eh bien ! mon cher camarade, que ne me le demandiez-vous plutôt qu'à ce pauvre Bénard, qui a certainement mis
CHAPITKE M 20!)
.'uijourdliui sa cervelle dans (iiiel((ii(î casserole?
— Quoi ! vous savez... !
— Je sais tout... ou à peu près. Ce gentilhoninie en habit et culotte noirs se nomme le baron de Certènes.
— Le baron de Certènes ! répéta M. de Fontac en étouffant sa voix, le baron de Certènes!
— Oui... encore un qui prend votre chemin, encore un qui se coule; j'espère bien lui faire passer les Pyrénées l'hiver prochain ; ce sera une bonne aubaine ; c'est un ancien olOcier , fort brave et de belle mine. Mais qu'avez-vous donc? vous voilà tout déconfit.
— Le hasard est un grand maître, il donne des leçons sévères !
— Oh ! oh ! nous tournons au noir... Bah' c'est la pluie qui en est cause, vous êtes nerveux. Moi, je n'ai que des muscles; je vis par le sec, et je chante par la pluie; l'air des montagnes vous fera du bien. Est-ce que le baron de Certènes serait de vos anciens amis?
— Oui.
— Faites-lui visite.
— Je m'en garderais bien.
— Alors déjeunons, voilà le couvert.
— Au diable les souvenirs !... Je ne suis |)lns (le ce monde, vivons.
— Voulez-vous que je vous donne un conseil ?
210 LES PÉCHÉS JIIGNOSS.
— Certainement.
— Eh bien! faites litière de votre passé; la mémoire est une triste faculté pour tout homme encore jeune, elle ne convient qu'aux vieillards réduits à tisonner au coin du feu. Tant quon a de l'avenir devant soi , on lui vole le temps donné au passé. On ne peut, à la fois, marcher à reculons et en avant, et c'est se priver de bon nombre de souvenirs que de perdre des heures entières dans l'inaction et la réminiscence des faits accomplis. Quand notre vie sera à peu près close, et que nous ne pourrons plus mettre un pied devant l'autre, nous n'aurons rien de mieux à faire que de regarder en arrière, et, alors, ce sera tout plaisir que de compter avec Dieu el le diable. Jusque-là, marchons sans tourner la tète.
— 3Iais il y a des souvenirs qui sufïiscnt à combler toute une vie.
— Fadaise! nul n'est sorcier, pas même moi qui sais tant de choses et fais tant de métiers ; quel homme peut répondre de son lendemain, et prédire ce qu'il fera? Bonaparte premier consul serait-il devenu empereur en marchant à reculons ? Dieu fait toujours des merveilles ; pourquoi? Parce qu'il est éternel, parce qu'il n'aura jamais de vieillesse, et qu'il sera ce qu'il est, infiniincnl puissant dans les temps inlinis! Cette citation me fait conclure couime un sacris-