‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 42 sur 78 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

lain, mais elle est sans répluiue. Qui l'ait bien aujourd'hui, lait souvent mieux plus tard; et les souvenirs sur lesquels vous vous arrêteriez à moitié route pourraient être bafoués par ceux (juc vous ramasseriez en poussant plus loin.

— Vous êtes un homme d'action, Aamendabura, vous ne connaissez pas les bizarreries du cœur, vous vivez par la tête... nous ne nous ressemblons pas, malheureusement.

— Je vous comprends, vous n'êtes qu'à vos regrets amoureux , et votre imagination ne caresse que les femmes qui ont charmé votre jeunesse... Bah! je ne vous donne pas trois mois de vie active, entre la corde et les galères, pour chasser tous ces rêves creux. A mon avis, la plus belle des femmes est moins belle qu'un noble cheval, et la meilleure est moins fidèle que mon stylet. Sur ce, défonçons notre pâté, il a un \ entre d'alcade.

— Quel tapage font-ils donc de l'autre côté ?

— Ils se grisent... Les jeunes gens sont charmants quand le vin les met en train ; voilà de ronds gaillards, comme il m'en faudrait deux cents pour don Carlos, et autant pour Christine. Ah ! ce serait un beau coup de filet. En deux mots, voici l'histoire du baron de Certènes. Sa femme... Avez-vous connu sa femme?

— Oui, un peu.

'il'i IKS VÉ'JIÉS MIGNO'VS.

— Je VOUS souhaiterais de lavoir connue beaucoup, sa femme. Donc... Mais chut! écoulons un peu ce joli vacarme. Un de mes secrets pour tout savoir, voulez-vous le connaître?

— Volontiers.

— C'est de tout écouter... vous voyez que je suis de l'école du logique la Palisse.

— Ainsi, vous mettez l'oreille aux portos?

— Mon cher monsieur, en guerre quelques vices sont vertus, et vous apprendrez bientôt que les contrebandiers sont en guerre permanente... Si cela vous plaît, faisons silence pendant quelque temps et revenons à ce pâté.

Les deux compagnons se turent et prêtèrent une grande attention à ce qui se disait dans la pièce voisine : le vicomte d'un air soucieux, Perez sans perdre ni faim ni soif.

— Faites-nous grâce de vos prouesses, s'écriait l'un des convives ; nous tirons à mitraille, depuis une heure, sur les renards, les clievreuils et les sangliers; on nous prendait pour des Nemrods, à nous entendre, et nous n'avons pas tué un mauvais lapin ; parlons d'autre chose.

— Cusac a raison; admettons qu'il n'y a plus de gibier en France, et buvons... Je porte un toast à l'émancipation des chiens courants.

— Voilà (pii est parler. Messieurs, il a été prédit par saint Ihii)crr (|u"en 1840 on classerai»

IIIAPIIKK XI. 213

les renards et les lièvres p.u-ini les animaux antédiluviens...

— Messcigneurs , dit une voix <}ui fit tressaillir le vicomte de Fontac, croyez bien que je suis désolé de vous avoir fait laire une si triste chasse; il a beaucoup trop plu pendant la nuit, la terre est détrempée; mais je soutiens que ma meute est de premier rang. . . Bref, je bois à ma confusion.

— Vive le baron! Je vote pour que nous jugions la meute en conseil de guerre.

— Bravo ! le baron présidera ; commençons par les piqueurs.

- — Vous me faites singer Brutus.

— Bah! messieui's, une chanson, dit un vieux gentilhomme , c'est par là que tout doit finir en France.

— Va pour la chanson... Hé, Ihùte ! comment vous nomme-t-on, sil vous plaît?

— Bénard fils cadet, Bénard Athanase pour vous servir, mes gentilshommes, répondit l'honnête aubergiste qui avait glissé sa tète joviale par la porte entre-bàillée, pour voir si son service marchait bien.

— A la gloire de votre enseigne ! père Athanase ; je parlerai de vous au roi : on vit chez \ous comme chez lui.

— Messieurs, à propos de chanson, \oilà notre

214 LES l'ÉCHÉS MICIVO>S.

affnirc; je vote pour que ce grand rôtisseur nous chante cent couplets sans desemparer

— Oh ! messieurs, cent couplets !

— Allons, quatre-vingt-dix-neuf?

— Je n"ai jamais chanté que Fleuve du Taç/e et la Parisienne... Je vous conterai plutôt une jjctite histoire fort luronne , si cela vous est agréable.

— Écoutons sa prose , ce gaillard-là parle français comme un Turc, il va nous auuiser.

— Nous y sonunes, M. Bénard, dit le baron de Ccrtènes , venez vous mcltre là, près de moi.

— Non, sur la table ; un fauteuil sur la table en face du trophée.

— Bravo... Voilà le fauteuil, hissons M. Athanase.

— Ah ! messieurs, que dhonneur!

— Un verre de Champagne dans la main droite et un verre de xérès dans la main gauche.

— Ah! messieurs, que de complaisances!

— La couronne du gâteau de Savoie sur le front... c'est cela.

— Par où voulez-vous que je commence, M. le baron ?

— Ma foi, racontez-nous les mystères de votre hôtel, s'ils sont intéressants.

— Ah! je le crois!... Ainsi celle dunubre où

CIIAPîTKE XI. 21?»

nous sommes , ainsi ccltt' pince quocciipe le trophée (le chasse...

— Eh bien?

— Il sy passa une aventure qui fait venir l'eau à la bouche, cria Ihôte en éclatant d un i^ros rire bien épais.

— Buvez et parlez, nous écoutons... Qu'y avait-il à la place de ce trophée?

— Un lit, du temps de feu mon père, et sous mon règne, vous le voyez, un redoutable emblème.

L'hôte tendit les deux bras vers la dépouille ipii surmontait le trophée.

— C'était en 1818 , reprit le conteur; je faisais alors mes humanités au grand collège de Brives-la-Gaillarde.

— Eh bien 1 vous ne mangez plus? dit Ferez au vicomte.

— J'ai fini... Cette histoire m'intrigue.

— 3Iessieurs , dit Thôtelier , cette aventure date du temps de mon très-cher père, qui maniait aussi bien la parole que la poêle , et qui cependant ne Ta jamais racontée, parce que les personnages étaient vivants; aujourd'hui qu'ils sont morts , au diable la discrétion , et vive la joie :

— - Il a tout l'esprit de sa cave dans la tète, dit le baron.

516 I ES PÉCHÉS MIGIVOXS.

— Donc, en décembre 1818, trois voitures menées en poste arrivèrent dans notre hôtel. La première était une chaise et entra dans la cour pendant la nuit; la seconde, un coupé qui détela de bon matin; la troisième, un briska qui fit son entrée au galop vers dix heures. Dans la chaise, il y avait une jeune femme belle comme les anges, blonde, de taille moyenne, l'œil langoureux et le front romantique; elle était mise comme une princesse , et demanda le plus bel appartement de l'hôtel. On la conduisit ici. Sa femme de chambre nous dit, en anglais, que sa maîtresse attendait son mari , milord Stewart.

Le baron de Certènes pâlit tout à coup, mais les convives ne remarquèrent pas son trouble, et le conteur continua.

— Dans le coupé voyageaient un bonhomme d'abbé (qui n'a pas peu contribué à achalander notre maison, tant il rendait justice à la savante cuisine de feu mon excellent père) et une jeune femme aussi jolie que milady Stewart , sans lui faire tort. L'abbé et sa compagne de voyage se rendaient au château de Verneuil, pour assister aux noces de M. le vicomte de Fontac et de mademoiselle de Verneuil , dont on faisait grand bruit dans le pays.

•< Pendant que le prélat disait son chapelet à

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l'église, il se trouva pris d'une colique atroce, tomba en défaillance, et le médecin déclara qu'il était empoisonné par des champignons. On le soigna bel et bien , et il en fut quitte pour la peur.

« Pendant le remue-ménage occasionné par cet accident, arriva la troisième voiture, le briska dont je vous ai parlé, et il en descendit un magnifique jeune homme que je crois voir encore, quoique je fusse une espèce de bambin à cette époque. Ce jeune homme demanda milady Stewart, et on lenvoya au n° o, comme de raison.

■: L'abbé, contrarié de ne pouvoir assister au mariage du vicomte de Fontac, dépêcha un courrier au château de Verneuil , et ce fut moi qui me chargeai de la missive. Quand j'arrivai au château , Tépouseur n'y avait pas encore paru ; mais en revenant à Artenai , je rencontrai dans l'allée du parc un briska qui arrivait au triple galop avec un postillon tout enrubané. C'était mon homme.

— Quel homme? crièrent dix voix dans l'auditoire impatienté de M. Bénard Athanase.

— C'étaient mes deux hommes , voulais-je dire.

— Il se moque de nous.

— A bas l'historien !

LES PÉCHÉS M1G>0>S. 'l. i\)

218 LES PÉCHÉS MiGivors?.

— Ce briska était celui que javais vu entrer dans la cour de l'hôtel, et Tépouseur qui arrivait dans cette voiture était ce même magnifique jeune homme dont j'avais tant admiré la bonne mine.

— Lord Stewart ?

— Lord Stewart... il y avait deux hommes en lui : lord Stewart et le vicomte de Fontac ; est-ce clair?y êtes-vous?

— Je n"y suis pas , je n'y serai jamais , dit un des chasseurs.

— Silence... Marchez, mon bonhomme, vous parlez comme un gros livre.

— Comme je n'avais pas inventé la poudre en 1818...

— Allez donc, M. Bénard, allez donc, vous nous assassinez...

— Comme je n'avais pas inventé la poudre en 1818 , c'est-à-dire que je n'avais pas de malice pour un liard, je continuai ma route, sans me douter de rien. Seulement, je trouvais drôle que le mari de l'Anglaise fût le fiancé de mademoiselle de Verneuil. Le postillon qui ramenait les chevaux me rejoignit bientôt , et nous finies route ensemble jusqu'au relais; en cheminant, je lui demandai si c'était bien l'épouseur qu'il avait conduit, et il me dit que oui. Comme nous jasions sur ce chapitre, v'ianl voilà une chaise

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