CHAPITRE XII
flroit vers le pont, le franchit, et tourna à gauche sur la route de Vierzon.
En apercevant une grande maison dont les murailles noires se détachaient d'un massif de tilleuls, le baron jeta un éclat de rire dont il frissonna lui-même, et il enfonça par un mouvement nerveux ses éperons aux flancs de sa monture. Max se plaignit de nouveau, coucha les oreilles, manqua des pieds de devant, s'abattit, et ses regards s'éteignirent sur son maître avec une expression de tendre reproche qui semblait dire : " Que fai-je fait? i>
Dans sa préoccupation, le cavalier ne donna pas un regret au serviteur fidèle qui mourait pour lui; il se débarrassa lestement desesétriers, et pressa le pas en se dirigeant vers la maison, qui n'était plus qu"à dix minutes de là.
Cette maison, achetée par une communauté religieuse, avait été dédiée à saint Nicolas, dont elle portait le nom, et transformée en un hospice destiné aux voyageurs malades ou blessés. Cet hôpital, enrichi par madame de Certènes depuis qu'elle s'était retirée du monde, c'est-à-dire depuis i 825, était tenu et administré par des dames dégagées, comme la baronne, des liens de la société. Madame de Certènes, étant mariée, n'avait pu obéir entièrement à ses penchants en prenant le voile et en prononçant des vœux ; mais elle
-ioU LES PÈCHES MIG>0>?.
avait eu la pieuse pensée de se vouer au service du pauvre et de Tinfirme tout en conservant sa lil)ertc , et de se faire sœur de charité selon son cœur.
N'ayant pas d'enfants et maîtresse de sa forlune, elle en avait fait deux parts égales, Tune pour son mari dont le luxe effréné avait sans cesse besoin d'aliments, l'autre pour Dieu, qui paye les malheureux avec les dons du riche.
Le baron, comme nous la appris M. de Nonanville, avait longtemps résisté à la détermination de sa femme ; il traitait de caprices les instances qu'elle renouvelait sans cesse pour fuir le monde; il ne pouvait se résoudre, lui qui avait vécu jusqu'alors dans une douce quiétude conjugale, à se séparer d'une compagne aussi facile, aussi aimable, aussi commode, pour laquelle il n'avaitaucuns frais à faire, aucune prévenance à imaginer, aucun compliment à tourner, aucune caresse à forcer; une compagne qui lui laissait, tout à son aise, cliiens, chevaux, voitures, livrées, amis, soupers, jeu, maîtresses; et à côté de laquelle il s'était tout douillettement ruiné sans qu'elle en prît la mouche, sans qu'elle en fût simplement contrariée. Pour ce viveur de haute volée, le mariage avail été une association dans laquelle l'homme avait apporté son nom, sa protection et ses revenus; la femme, son cœur, son dévouement, sa grâce, sa beauté, ses rentes et sa vertu. M. de Certènes
CHVPITRE XII. 231
('lait habitué au concert de félicita lions (juc lui attirait sa femme ; partout on vantait les talents et la beauté, la réserve et l'esprit, la charité et la modestie de la baronne.
IN'ulle femme ne faisait mieux les honneurs de sa maison et ne secondait mieux son mari dans ces fêtes splendides qui ébranlaient et sapaient sa fortune. Aussi cet homme heureux, cet insouciant dissipateur crut-il rêver lorsque sa femme lui annonça, un beau matin, qu'elle désirait vivre dans la retraite et consacrer ses dernières belles années à la bienfaisance; ce jour-là, le bai'on se mit à rire franchement et de tout cœur, puis il courut conter la nouvelle à qui voulut Tentendre. Le lendemain, la baronne réitéra sa demande, et son mari la crut folle. Chaque jour même instance , même refus ; mais M. de Certènes s'attrista et négligea tous ses amis; on ne le vit plus au club, au bois, aux Bouffes; son médecin le crut malade. Il était malade en effet ; une révolution subite s'était opérée dans son cœur avant de bouleverser ses habitudes. Obéissant à la loi qui régit notre faible et capricieuse nature, le baron s'était épris de sa femme au moment même où elle voulait se détacher de lui. Alors, seulement il apprécia comme autant de trésors les vertus dont il avait à peine tenu compte au de\oir ; il contempla, pour la première fois,
2o2 LES PÉCHÉS ÎIIGNOIVS.
avec charme, ce visage angélique, ces yeux voluptueux, ce corps souple et gracieux qui avaient fasciné tant de papillons mondains et qu'il avait été le dernier à remarquer, à admirer. Il entendit avec trouble vibrer cette voix mélodieuse, applaudie dans tous les concerts, et la première l'ois qu'il l'entendit ce fut pour apprendre qu'il n'était pas aimé ! Une clarté brilla tout à coup dans ses esprits, un jet de cette flamme divine qui rattache la terre au ciel, et planera sur l'humanité jusqu'à la fin des siècles, pénétra dans son coeur... Il sentit ce cœur frappé d'un choc violent, et de ce choc jaiflit l'étincelle électrique qui nous nourrit, nous dévore, nous fait vivre et nous tue.
Le baron trouva sa femme plus belle que toutes ces malheureuses recherchées et payées par ses brutales passions. En un jour, en une heure, en un instant, il comprit qu'il avait été à la fois le plus riche et le plus aveugle des hommes, et ses yeux ne s'ouvrirent que pour contempler sa ruine et sa désolation. Comme tous ceux qui n'ont d'autre dieu que le plaisir, d'autre fierté que l'orgueil, M. de Certènes avait d'abord compté sur ses propres forces pour ramener la baronne à d'autres sentiments ; mais sa suflîsancc, bientôt vaincue, fut pusillanime dans sa défaite. Il avait toujours attribué la vertu de sa femme, sévère