CHAPITRE XII
en dépit des tentations qui l'environnaient, à sa supériorité sur les tentateurs; et il crut, dans sa fatuité superbe, l'emporter sur Dieu lui-même, lorsque Dieu appela cette jeune femme à lui par le repentir.
Alors, riiomme vain et dissipé entreprit courageusement une conquête formidable; il s'efforça de plaire à celle qu'il avait autrefois lassée par ses froideurs. Il fit des prodiges pour sortir victorieux de la lutte, et succomba. Plus ses soins étaient assidus, pressants, multipliés, plus sa femme paraissait résolue et inébranlable dans sa résolution. Il congédia sa fastueuse livrée, réforma ses écuries, sa meute, déserta Paris et s'enferma dans une campagne solitaire, pour se plier aux goûts de sa compagne ; sa compagne le remercia les larmes aux yeux, mais ne fut pas satisfaite ; elle voulait n'appartenir qu'à Dieu et ne songer qu'à son salut.
Le baron, irrité de tant d'échecs, fît comme les enfants et les impies , il se mit dans des colères furieuses et blasphéma contre la prétraille qui avait, disait-il, détourné l'épouse de ses vrais devoirs, et l'avait coiffée d'église. A ses sorties violentes madame de Certènes opposait une dignité froide et une douce résignation qui le désarmaient. Poussé dans ses derniers retranchements, M. de Certènes se servit de la loi comme d'un
554 LKS PÉCHÉS }|IG\<)?(S.
bouclier, et l'opposa obstinément aux prières de la baronne; il était le maître, on lui devait respect et obéissance , et , loin de le quitter , on devait vivre et mourir partout où il lui plairait de poser sa tente.
Pendant un an que dura cette nouvelle campagne, le baron s'aperçut que sa femme dépérissait à vue d'œil ; sa santé s'affaiblissait, ses joues se fléti'issaient, son front s'inclinait, et elle ne se plaignait que de ne pouvoir pas mourir dans la paix du couvent et du Seigneur. Comme ses jours étaient sérieusement menacés, M. de Certènes s'avoua vaincu, lui tendit la main, lui donna toute sa liberté, la conduisit jusque sur le seuil de la maison de Saint-Nicolas fondée depuis peu, lui fit des adieux déchirants, et prit la fuite... Le malheureux aimait avec cette chaste passion que la jeunesse verse à flots dans nos cœurs.
Rentré dans le monde, le baron voulut s'étourdir; il se rejeta avec furie dans le tourbillon qui avait emporté ses folles années. Il retrouva ses anciens amis et en lit de nouveaux; il essaya, lutteur intrépide, d'étouffer la sourde pensée qui bouillonnait dans son cerveau. Insouciant et prodigue par calcul, il dépassa, du premier élan, l'étourdi dissipateur dont on avait tant vanté les exploits et les faux trionq)hes; mais il était arrivé à se ruiner entièrement, sans avoir cessé de souf-
CHAPITKE XII. 535
ïviv un seul instant de la plaie toujours saignante dont son eœur était atteint.
Deux fois , en 1828 et en 1834, le baron était allé à Saint-Nicolas l'aire visite à sa femme ; il lavait trouvée au chevet des malades et livrée aux plus saintes occupations. Madame de Certènes, dont les vœux étaient comblés, avait pris force et courage, et, quoiqu'elle ne fut plus jeune", son visage, encore beau et toujours noble, n'avait pas vieilli pour son mari. A chaque visite, le baron avait lintention bien arrêtée de tenter un nouvel effort pour arracher sa femme de sa retraite; mais il n'avait pas osé troubler tant de bonheur; et il était sorti de Thospice la mort dans Tàme, plus épris que jamais de celle quil appelait sa sainte ! En effet , pour le malheureux , entraîné, sur une pente qu'il maudissait, c'était une sainte que cette femme dont la jeunesse avait été si pure et dont la vie s'achevait si près du ciel.
M. de Certènes, comme Cantelou lavait appris à Ferez, avait été obligé d'emprunter à taux d'usure pour. effectuer le premier payement du château qu'il avait acheté près d'Orléans, et où la baronne avait passé une partie de son enfance. Ces deux raisons expliquaient suffisamment l'acquisition ruineuse par laquelle le baron portait un dernier coup à sa fortune.
Arrivé devant la porte de l'hospice, M. de Cer-