CHAPITRE XII
— Ah! elle est à confesse... Eh hien, tant mieux, je ne la surprendrai pas!...
Puis il tira de son sein la croix de diamants qu'il avait achetée à l'aubergiste, ainsi que le coin du mouchoir brodé, et contempla ces deux objets avec avidité : tout à coup sa fureur s'apaisa ; deux grosses larmes roulèrent sur ses joues et se perdirent dans sa barbe. Le malheureux, attendri et torturé par ses souvenirs , pleura. Cependant, surmontant cette faiblesse, il se dit tout haut :
— Que suis-je venu faire ici?
Tout son corps frissonna.
— Soyons grand ! reprit-il; soyons digne!
Et il se dirigea vers la porte pour sortir. La porte s'ouvrit. 3Iadame de Certènes entra. Le baron resta droit et immobile, comme si ses pieds eussent été scellés au parquet. Il engagea sa main droite sous le revers de son frac, pour cacher la croix et le mouchoir , et de la main gauche il s'appuya au dossier d'un fauteuil.
— Vous êtes bien aimable , mon ami , dit la baronne, d'avoir quitté une partie de plaisir pour visiter une recluse.
— Une partie de plaisir? interrompit 31. de Certènes avec amertume.
— N'êtes-vous pas en habit de chasse?
— Et de deuil, oui, madame.
l'-l» I ES PECHES MIGNO"SS.
— De deuil ! ah ! mon ami, je vous sais encore plus (le gré de votre visite : notre famille a-t-elle quelqu'un à pleurer?
— J'ai à vous parler en secret , Clémence. Voulez-vous que nous passions dans votre appartement?
— Quand vous voudrez. Mon Dieu ! comme vous ctes pâle et défait ! vous m'épouvantez.
— Oh! calmez-vous; ce que jai à vous dire vous touchera peu... personnellement. Montons.
— Venez, mon ami, venez... je tremble comme une feuille... qu'allez-vous m'apprendre?
— Rien que vous ne sachiez; rassurez-vous. A ces mots, madame de Certènes regarda son
mari avec stupéftiction ; puis elle ouvrit la porte et se dirigea vers l'escalier qui conduisait à son appartement.
Le baron murmura en lui-même :
— J'ai lutté... Dieu lèvent!...
Et il suivit en silence.
Madame de Certènes occupait deux petites pièces au premier étage. Les fenêtres de ces deux chambres donnaient sur un jardin et sur la route ; les meubles étaient de la plus modeste simplicité, et les murs étaient couverts de toiles et de gravures dont l'histoire sainte avait foui-ni les sujets. Parmi les tableaux , on vovail une
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Madeleine pécheresse, du pcinlro Carlo Maratti, agenouillée et ramenant ses cheveux sur son visage pour essuyer ses larines et se voiler. Sous ce tableati était un prie Dieu portant un livre ouvert.
En entrant dans celte chambre, le baron porta immédiatement ses regards sur la peinture de Maratti ; il l'examina attentivement, et, se tournant vers sa femme, il lui dit avec un sourire con triste :
— Voilà un magnifique original, et vous devez y attacher beaucoup de prix !
— Beaucoup, répondit madame de Certènes en sentant un frisson glacer son cœur ; c'est le seul objet de luxe que vous trouverez ici.
— Il n'est cependant pas tout à fait à sa place, ma chère amie; le péché ne peut pas avoir d'asile chez vous.
— C'est un souvenir touchant de la miséricorde divine, et c'est à ce titre précieux que cette toile m'est chère.
— Après tout, je ne suis qu'un profane; il ne faut pas vous donner la peine de combattre mon opinion; une sainte femme comme vous aura toujours raison avec une pécheur comme moi.
— Vous êtes meilleur que vous ne le voulez paraître, répondit la baronne un peu remise de
240 LES PÉCHÉS MICIVO^S.
son trouble ; donnez -vous la peine de vous asseoir, et causons de ce qui nous intéresse. Je dis nous, car, vous le savez , pour être séparés par le monde, nous n'en sommes pas moins unis de cœur, et tout ce qui vous touche m'est sensible.
— Vous êtes mille fois trop bonne et tro|) aimable, Clémence... Asseyons-nous.
— Que faites-vous?
— Je ferme votre porte ; on pourrait nous déranger, nous interrompre.
Le baron donna deux tours de clef à la serrure, vint feuilleter le livre qui était sur la tablette du prie-Dieu , et se rapprochant de sa femme , qui ne put se défendre d'un léger tremblement, il s'assit près d'elle et lui dit :
— Vous lisez là un excellent oiivrage, plein d'enseignements.
— C'est la vie des saints martyrs; je ne connais pas de lecture plus édifiantcet plus consolante.
— Et quel est votre avis sur le martyre , ma chère Clémence ? Pensez-vous que la persécution ayant cessé à peu près partout, les chrétiens modernes soient plus à plaindre que ceux de l'antiquité, en étant privés de la palme qu'arroserait leur sang?
— Je pense, répondit la baronne de plus en
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plus étonnée, (jiie Dieu apprécie nos douleurs morales et secrètes à l'égal des tortures physi- (jues quil a couronnées...
— Nous avons la même opinion. Il m'est prouvé qu'on souffre moins par le corps que par le cœur; qu'en un mot, les douleurs morales sont plus hideuses que les tortures physiques.
— Ah! mon ami, seriez-vous malheureux?
Confiez-moi vos chagrins, et s'il m'est donné de les adoucir...
— J'ai reçu trois blessures, qui toutes trois m'ont fait entrevoir la mort, interrompit froidement le baron : l'une à la guerre , une balle me traversa la poitrine, j'en souffris comme un damné; l'autre à la chasse, un sanglier m'ouvrit le bas-ventre et me laissa sans connaissance dans un fossé; la troisième en duel, un beau coup d'épée me traversa la gorge. Pour me guérir de ces trois blessures , les chirurgiens me firent passer par l'enfer ; j'endurai mortel passion entre leurs mains. Deux mois après avoir été blessé à la guerre, je rejoignais mon régiment; six semaines après avoir échappé, par miracle, aux défenses du sanglier, je chassais le renard en Allemagne ; quarante jours après mon coup d'épée , je buvais à votre santé dans un souper splendide; je n'ai pas eu, tout compté, plus de cent vingt jours de malaise, et cependant j'ai.
trois fois, mis les pieds sur le seuil de léternilé...
— Je ne connaissais pas vos deux dernières blessures, répondit la baronne, et je regrette de ne vous avoir pas donné mes soins.
— Oh ! vous avez autre chose à faire, ma chère amie ; votre salut passe avant moi.
Le ton de conversation de M. de Certènes était si différent de celui qu'il avait pris dans ses visites précédentes, que la baronne regarda son mari avec inquiétude ; elle craignit quelque dérangement dans son cerveau.
— Or, reprit M. de Certènes en mordant le pommeau de son fouet, j"ai reçu une quatrième blessure, et je n'en suis pas mort, comme vous voyez, quoiqu'elle m'ait frappé au cœur... A cela vous répondrez que j'ai la vie dure, n"est-ce pas?
— Je ne répondrai rien avant d'avoir mis le doigt sur vos plaies , mon ami.
Le baron attacha un regard bridant sur sa femme, et ne voyant aucune altération dans ses traits, il se dit :
— L'imprudente, elle me brave !
Puis il continua :
— Mon cœur a été frappé le jour que vous avez résolu de passer de votre salon dans cette retraite, et de mes bras dans ceux de la religion. (> jour-là, le coup que jai reçu a été terrible ! . . .
— Hélas! mon ami, interrompit madame de