CHAPITRE XII
Cerlènes, je commence enfin à vous comprendre ; pourquoi revenir, après tant d'années, sur ce sujet qui vous attriste et me peine à cause de vous ?
Disant cela, la baronne reprit toute sa sérénité, son visage s'épanouit.
— Elle ne me comprend plus, pensa le baron en jetant à sa femme un coup dœil sardonique qui glissa comme le fer d'un poignard jusqu'à son cœur. Le coup que j'ai reçu a été terrible, reprit-il, car j'en ai souffert comme de la rage pendant plus de douze ans.
— Dieu est cependant venu à votre aide...
— Oui , vous l'avez dit , madame , Dieu m'a secouru, car ma blessure est fermée depuis ce matin, s'écria sourdement M. de Cerlènes.
— Depuis ce matin?... Par quelle grâce? Expliquez-vous I Votre violence me bouleverse.
— Par quelle grâce, demandez-vous?... reprit froidement le baron ; connaissez-vous ce chiffon?
Et il présenta le lambeau du mouchoir de madame de Ravenstein à sa femme qui le prit, le regarda au grand jour, épela les deux lettres, tressaillit légèrement en lisant le F, et répondit en le rendant :
— C'est un coin de mouchoir qui ne ma jamais appartenu, je ne connais pas ce chiffre.
M. de Certènes avait attendu cette réponse
avec une froideur et un calme forcés. Son sang bouillonnait, sa tète était en feu.
— Ah! vous ne connaissez pas ce chiffre... Étes-vous femme à m'en faire le serment sur le Christ?
— La religion défend de prendre les reliques sacrées en témoignage ; je vous donne ma parole d'honnête femme et de chrétienne que cet objet mest totalement inconnu.
— Eh bien ! à la bonne heure ! faisons donc trêve aux courtoisies, et puisque nous ne nous comprenons pas à demi-mots, disons les mots tout entiers. 3Iadame, je vais vous raconter une petite anecdote en très-bon français. Lorsque je vous ai épousée, nous étions fox't jeunes tous les deux , vous dàge , moi de caractère. Longtemps tenu en bride par des parents sévères, ce que je trouvai de plus précieux , de plus doux , de plus réel dans le mariage , ce fut mon émancipation , la libre jouissance dune fortune magnifique et mon rôle indépendant dans le monde. J'avoue que , pendant les premières années de notre union, je vous trouvai tellement dévouée, tellement facile, douce, conciliante et tolérante, que je vous aimai comme une sœur chérie, et qu"à défaut d'un amour que je n'avais encore ressenti pour aucune femme, je vous vouai une amitié paisible, respectueuse et tendre. Je n'étais cou-