‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 53 sur 78 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

jeu, et leurs échelles de soie les jetaient souvent dans réternité; les Orientaux n'y vont pas de main morte, que je sache, et quoi quen disent les romanciers, les ménages des chevaliers, des Turcs et des Sarrasins se sont trouvés et se trouvent à merveille de cette brutale sévérité.

— Nos mœurs...

— Vos moeurs ! ce sont les femmes qui font les mœurs, comme les hommes font les lois, mon camarade; je ne suis pas assez bon littérateur pour vous citer le poëte qui la écrit ; or, que dit cette maxime profondément philosophique? Elle résume Tégoïsme du cœur humain. Les hommes, en faisant les lois, se sont institués chefs de la société; ils régnent despotiquement sur le beau sexe, qui se venge à son tour en réglant les mœurs. Ces deux pouvoirs en font de belles ! Chacun tire de son côté pour avoir une grosse part au gâteau, et, comme l'esprit est venu aux femmes avec la civilisation, il en résulte que les mœurs de notre siècle sont musquées, raffinées, papillotées, j'ajouterai, mais avec réserve, décolletées. J'aurais à faire sur ce sujet tout un chapitre plus long qu'amusant, mais plein de sagesse. Les hommes ont inventé la poudre, la vapeur, la mécanique et le code civil; les femmes, non moins ingénieuses, mais plus espiègles, ont imaginé l'homme cotnme il faut. Avec ce mot, car c'est un mot, un

tout jjctit mot, elles font marcher leurs amants et fcraien t marcher les montagnes ; ainsi , le pauvre diable qui a le malheur d'avoir une femme légère ou coupable, pour peu qu'il tienne à la société par quelque bout, serait accusé de mauvaise éducation s'il se fâchait trop fort de certain péché capital... et si l'infortuné est gentilhomme, s"il se montre violent, rancunier... on l'abîme, on l'écrase, on le dégrade comme jadis un chevalier félon !... Et les femmes de rire. Telles sont vos mœurs, messieurs du monde... Quelle tirade ! je n'ai jamais tant bavardé pour ne rien dire.

— Vous m'étonnez de plus en plus, mon cher ami, et à vous entendre parler sur toutes choses avec tant d'aplondi, je serais tenté de croire que vous êtes un contrebandier pour rire.

— Vous serez fixé avant peu, n"en doutez pas, sur la réalité de ma profession.

— Ainsi, nous courons après M. de Certènes pour l'empêcher de maltraiter sa femme?...

— Hum! maltraiter..., interrompit Ferez, l'expression me semble faible; si nous n'arrivons pas à temps, il la maltraitera à la façon de Barbe- Bleue. Je ne sors pas de cette historiette, en souvenir de ma nourrice, qui la racontait à merveille.

— Oh! uiousicur, c'est odieux !

— Bail ! le baron csl mauvaise (êlc; il esl rude

CHM'ITUE Mil. 250

coninio un rliasseur cl l'uricux ('oninicimsiinglici' blessé ; gare le coup de hou loir !

— Et quel intérêt prenez-vous à la pauvre recluse? Qui vous porte à la protéger?

— Vous.

— Moi?

— Certainement; ne sommes-nous pas amis à toute épreuve, corps et âme? Si M. de Ccrtènes tue sa femme, n'en serez-vous pas inconsolable, et ne vous accuserez-vous pas de ce crime au fond du cœur? Le remords est un lourd bagage, vicomte ; il ne faut pas s'en charger.

M. de Fontac regarda le Basque avec attendrissement; son cœur se gonfla, et il murmura avec une émotion profonde :

— Que ne sommes-nous du même âge ! et pourquoi ne suis-je votre ami que depuis hier!...

— Débrinn-bichaïa ! mon brave, contez ces sornettes à d'autres; vous auriez mis bas mes conseils comme tous ceux qu'on vous a donnés. L'homme, en prenant place dans le monde, se trouve sur rembranchement de nombreux sentiers ; les uns ont des fleurs, les autres des ronces ; les uns montent, les autres descendent; on y rencontre partout des guides, et ces guides sont ou des anges ou des démons. Chose étrange ! problème insoluble ! ces millions de chemins croisés aboutissent tous au même port, l'éternité, où

chacun doit apprendre si le guide qu'il a suivi était du ciel ou de Tenfer. Vous me croyez un bon génie?... C'est une fiction trop flatteuse pour ma franchise. Je me suis fait contrebandier parce que je n'ai pas de patrie, et qu'étant cosmopolite, j'ai le désir de faire mon commerce en tout pays, sans me soucier de la douane, des gabelous, des rats de cave et autres industriels...

— Idée plaisante! homme prodigieux ! dit le vicomte en souriant malgré lui.

— Je ne saurais pas vous dire, plus précisément, si je suis un bon ou mauvais génie, c'est à vous de m'étudier; on ne se connaît jamais bien soi-même... hélas!... Qu'est-ce que cela?... s'écria tout à coup Ferez en mettant la tétc à la portière. Halte, postillon ! 3Ion ami, dit-il à un laquais monté sur un cheval blanc d'écume et boitant, tête basse, n'ctes-vous pas à M. le baron de Certènes ?

— Oui, monsieur.

— M. le baron n'est-il pas en route pour se rendre à l'hospice Saint-Nicolas?

— 3Ia foi, je n'en sais rien. Monsieur est parti comme si le diable l'emportait; h coup sûr, s'il veut aller loin de ce train-là, son cheval ne le portera pas longtemps ; le mienest déferré, foiu-bu, rendu ! . . .

— En route, postillon, cria Perez, et fouettez

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