‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 54 sur 78 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

ferme... Vous voyez, mon cher vicomte, que nous n'avons pas affaire à un endormi.

— Nous arriverons trop tard !

— Ce ne sera pas notre faute... Nous sommes à Orléans...

Sur la place d'Armes, Ferez demanda le chemin de l'hospice Saint-Nicolas; on ne put pas le renseigner, et il réitéra plusieurs fois ses questions. Enfin, le briska s"clança sur la route de Vierzon, et nos voyageurs rencontrèrent bientôt le cheval du baron qui gisait sur le bord du fossé.

— Mauvais présage, dit tristement M . de Fontac.

— Vous croyez donc aux présages?

— Oui.

— Vous n'êtes pas de votre siècle.

— Pourquoi cela ?

— Parce que nous ne sommes ni Hébreux, ni Grecs, ni Romains. Dans ce temps-ci, on ne croit à rien... nous sommes tous des esprits forts... Enfin, nous y voilà.

Le vicomte ouvrit la portière et s'élança sur le pavé.

— Où allez-vous? demanda Ferez.

— Pardieu ! vous le savez bien.

— Remontez dans la voiture. Il ne manquerait plus que de vous voir tomber dans cette bergerie. Vous avez été tué dans le Caucase, ne l'oubliez

202 LES PÉCHÉS MlGNOiVS.

pas! Sachez au moins faire le mort, puisque vous êtes vivant... J'ai votre procuration, cela suffit.

Au premier coup de cloche, le portier vint ouvrir.

— M. le haron de Certcncs n'est-il pas ici? demanda le contrehandier.

— Oui, monsieur, il est chez madame la haronne.

— Conduisez -moi sans relard chez madame la supérieure. Allons, leste, mon brave homme; nous n'avons pas le temps de discourir.

— Mais...

— Mais il me semble que je parle français? Vite et vite, dépêchons.

— Madame, dit Ferez à la supérieure, conduisez-moi sans retard à la cellule de madame de Certènes.

— 3Ionsieur, je n'ai pas l'honneur de vous...

— De me connaître, interrompit le Basque, c'est possible, c'est même très-vrai, aussi vais-je vous dire ce qui m'amène ici... Mais je vous l'apj)rendrai chemin faisant; pour l'amour de Dieu et (le votre prochain, jn'essons le pas, chaciue seconde perdue est un crime pour vous, pour moi, pour... Courons, madame, courons.

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— Ah ! bon Dieu ! s"écria la supérieure en cscitladant les marches de l'escalier.

On devine que Ferez précipita tellement la course , qu"il lui fut facile de garder son secret.

Arrivé devant la porte de la chambre de la baronne, le Basque appliqua loreille contre la serrure, entendit parler, et se retournant vers la douairière, il lui dit avec un soupir :

— Nous sommes à temps.

Puis il tourna le loquet , la porte résista ; alors il frappa vigoureusement de ses deux poings; rien ne bougea... On parlait toujours dans la chambre, mais à demi-voix , et il était impossible de saisir le sens de ce qui s'y disait.

Sur un geste du contrebandier, la supérieure pria d'ouvrir... On ne lui répondit pas. Ferez recula de quelques pas , ramassa ses forces , présenta sa large épaule à la porte , et s'élança sur elle.

Voici ce qui se passait dans la chambre de madame de Certènes.

Après avoir pris son couteau de chasse dans la main droite , le baron , voyant que sa femme offrait sa poitrine à ses coups, lui jeta un regard de pitié dédaigneuse , et, marchant à reculons, il appuya un pied contre la porte, et dit avec calme , presque à voix basse ;

— Puisipie vous sentez laffreuse torture du

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remords, madame, je me trouve suffisamment vengé et bénis Dieu. Quand j'ai quitté Artenai, j'avais la rage dans le cœur et je voulais vous tuer... Ce dessein n'était pas digne d'un gentilhomme ; j'aurais moi-même flétri mon nom , ce nom que vous deviez porter sans tache et que vous avez déshonoré. Vous êtes mon bourreau , vous avez empoisonné ma vie , vous l'avez condamnée à la honte , vous avez commis un crime devant Dieu et la loi... Pour votre châtiment , je vous pardonne et ne vous laisse que le désespoir et les souvenirs vengeurs. Croyez-vous que ma douleur serait satisfaite si je plongeais ce fer dans votre sein? Non ! vos souffrances seraient finies , les miennes seraient ravivées, plus terribles, plus odieuses... Vivez longtemps, honorée, bénie par les hommes ; respectée , vénérée sur la terre, vous n'échapperez pas à l'œil de Dieu , qui compte vos péchés ; celui que je vous pardonne , moi, est un péché mortel .. Vivez, vivez longtemps !...

— Au secours ! au secours ! cria la baronne.

La porte, ébranlée par un choc épouvantable, plia, se rompit et vola en éclats. Perez trébucha , entraîné par son élan , jusqu'aux pieds de madame de Certènes , qui se jeta à ses genoux.

— Ne craignez rien, madane, dit le contre-

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