‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 56 sur 78 · CHAPITRE xiir. 2(i · texte numérisé non relu

CHAPITRE xiir. 2(i

que la présence du vicomte. Ferez et madame de Certènes s'étaient penchés sur le cadavre pour y chercher encore quelque espérance. M. de Fontac fendit le cercle qui le séparait de ce groupe, et se mit à deux genoux. I^a baronne leva sur lui ses yeux en pleurs, et, fidèle aux volontés de son mari , elle ne poussa pas un cri , ne trahit aucune émotion nouvelle; mais, se prosternant, elle trempa ses lèvres dans la plaie sanglante, étendit la croix de son chapelet entre le mort et le vicomte , se faisant ainsi un redoutable rempart du symbole de la souffrance divine , et elle S'évanouit.

De grosses larmes sillonnaient les joues du vicomte atterré. Ferez , remarquant létonnement que produisait sur les assistants celte scène muette , saisit M. de Fontac par un bras, l'enleva dans ses mains puissantes et l'entraîna hors de la chambre en disant :

— C'était son meilleur ami.

Tout le monde s'inclina . Le contrebandier soutint le vicomte jusqu'à sa \oiture , y monta après lui , et cria au postillon :

— Route de Bordeaux.

31. de Fontac demeura plongé dans un morne et douloureux silence. Ferez respecta cette douleur pendant la première poste; prenant enfin la parole , il dit :

268 LES PÉCHÉS MIG>0>S.

— Voilà une magnifique occasion de suivre mes conseils.

— Quels conseils?

— Ne vous ai-je pas récité de belles tirades sur le temps qu'on perd en songeant au passé?

— Hélas ! est-on maître de sa pensée?

— Sans nul doute ; ce sont les faibles cervelles qui se croient obligées de rêvasser sur telle ou telle idée , parce que cette idée leur vient. Écoutez encore ceci : le lion , le tigre sont nés armés de dents et de griffes ; laigle a des serres; la vipère darde son venin mortel ; le poisson a ses écailles ; la fourmi elle-même est providentiellement pourvue pour l'attaque et la défense ; Ihommc nu n'a que ses dix doigts , et serait infailliblement dévoré par les autres animaux , si Dieu ne lui eût donné lintelligence : telle est farme puissante avec laquelle il a entrepris et achevé la conquête de la nature entière. A l'aide de son intelligence , l'homme s'est fait le roi de la création sur laquelle il règne absolument ; il est résulté de cette longue souveraineté une soif de commandement et de tyrannie qui se trahit dans tous les actes de la vie humaine. Après avoir tout asservi à sa domination , Ihomme , n'ayant plus d'ennemis, ne devait-il pas raisonnablement s'asservir à lui-même ? C'est ce qu'il a fait. En suivant rigoureusement ma thèse , vous arrive-

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