CHAPITRE XIII
rezà conclure avec moi que de cette bataille livrée entre l'esprit et la pensée ressort la catégorie des honnêtes gens. Qu'est-ce qu'un honnête homme? C'est un individu dont le cerveau est muni de bonnes et de mauvaises pensées; une lutte a lieu dans ce cerveau entre le bien et le mal , le bien triomphe , d'où l'honnête homme. Vous voyez que je paraphrase la maxime d'un grand sage : <i .Votre plus belle victoire consiste à nous vaincre nous-méme. » Il est si difficile de dire quelque chose de neuf dix-huit siècles après Notre-Seigneur Jésus-Christ , qu'il faut bien rabâcher quelquefois. D'ailleurs, les bonnes pensées qu'on répète sont comme les vieux habits qu'on retourne, elles peuvent encore servir.
— Où en voulez-vous venir, mon ami? demanda le vicomte, qui écoutait à peine.
— Je veux arriver à vous endormir, voilà pourquoi je parle sans tousser.
— Vous n'y parviendrez pas.
— Rien n'endort comme un bruit monotone, et je mets mon discours au même rang que le murmure des eaux courantes , le sifflement du vent et le tic tac des moulins. Vous avez grand besoin de dormir pour oublier votre dernière aventure, et je reprends mon raisonnement : les hommes qui ne font pas ce qu'ils veulent d'euxmêmes sont des hommes manques ; ceux qui se
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gouvernent tyranniquement sont aclievés. Laissons'les caprices aux femmes; ces charmants petits êtres vivent au jour le jour, et gaspillent les jouissances de la vie , comme des enfants lâchés dans un parterre en saccagent les fleurs. Nous autres , nous devons avoir une pensée fixe et la suivre sans nous détourner, la suivre nuit et jour ardemment , sans faiblesse, sans regrets. S'il nous arrive darrèter notre esprit sur un incident étranger à notre pensée unique , il faut tancer vertement cet esprit paresseux et le pousser en avant, comme un intrépide cavalier pousse son cheval dans l'espace ; tel que vous me voyez , si je m'étais mis en tète détre roi , il est probable que mon ambition serait couronnée ; et s'il m'avait pris la fantaisie de jeter les Pyrénées dans rOcéan, au lieu de vous conter ici des balivernes, j'aurais la pioche en main sur le pic du Midi.
— Malheureusement je n'ai plus aucune ambition, aucun désir; le dernier drame vde ma vie vient d'être joué !
— Je ne me paye pas de cette monnaie, mon camarade, car je connais le cœur humain. Souvenez-vous de votre jeunesse et de vos serments d'amour. Nous passons notre vie entière à faire de belles promesses à nos amis, à nos maîtresses ot à nons-mêtues : an moment où nous jurons,
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nous ne pensons guère à fausser notre parole, mais le temps nous amène tout doucement aux plus effrontés mensonges. Ainsi vous me dites que vous n'avez plus dambition... A d'autres, mon cher, à d'autres ! Quand nous serons arrivés à Blois, vous aurez le cœur moins gros qu'à présent ; à Poitiers, nous déjeunerons bien ou mal ; à Angoulènie, nous parlerons de la pluie et du beau temps; à Bordeaux, vous sourirez, mais tristement ; à Bayonne, vous penserez beaucoup plus à madame la vicomtesse de Fontac et à vos enfants qu'au pauvre baron de Certènes; à Urdach, vous songerez à vendre du sucre, du chocolat, de la cannelle et des hommes.
Le vicomte regarda le contrebandier d'un air hébété; celui-ci continua :
— Toutefois, comme je suis votre ami et prêt à tout sacrifice en cette qualité, je veux bien vous faire plaisir, cest-à-dire perdre un peu mon temps, en vous parlant de ce qui vous occupe. De quelle fatale fantaisie avez-vous été j)ris en venant assister à l'agonie de M. de Certènes? Pourquoi n"ètes-vous pas resté dans la voiture, comme je vous l'avais recommandé?
— Je n"y tenais plus... J'ai entendu pousser des gémissements dans la cour ; j'ai cru le crime consommé ; et, me précipitant au hasard, je suis I privé... trop tard.
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— Pardieu ! si vous fussiez arrivé plus tôt, vous eussiez causé un bel esclandre.
— Pourquoi cela?
— Parce que le baron vous aurait tué avant de se donner la mort, et que vous auriez, par là, empécbé ce noble et brave gentilhomme de commettre une action sublime, la plus belle action qui se soit commise de mémoire dhomme... outragé !
Le vicomte regarda de nouveau Perez avec stupéfaction.
— Voici le fait, reprit le Basque. Lorsque je suis entré, par effraction, dans la chambre où le baron et sa femme étaient enfermés, M. de Certènes avait son couteau de chasse à la main, et comme je le sommais de se désarmer, il dit d'une voix ferme : « Puisque mon amour vous détourne de Dieu, ma chère Clémence, et que vous pei'sistez à ne pas vouloir me suivre... vivez pour Dieu! i> Et il se frappa... Vous savez le reste.
— Et le baron n'a pas livré sa femme au mépris, à la honte, en l'accusant devant tous?
— Le baron a sauvé son honneur en se taisant... mais le coup qu'il s'est porté a rencontré deux cœurs : l'un est mort sans beaucoup souffrir , l'autre souffrira toujours d'une blessure incurable, car le remords est entré dans ce cœur et le tuera lentement.