‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 62 sur 78 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

plus douce ne m'a fait regretter la lumière... Continuez, de grâce, en suivant ces monts superbes de la France et de l'Espagne. Que voyezvous à votre droite?

— A droite, reprit Hélène un peu troublée, mais charmée du compliment qu'elle venait de recevoir, je vois la mer unie comme un lac et brumeuse à l'horizon. Ces deux oppositions font un effet magique : là, les montagnes orgueilleuses couvertes de forêts et de rochers; ici, la mer calme et endormie par ses flots que frise un souffle de vent.

— Amie, dit le jeune aveugle, quel imposant spectacle! Ne vous semble-t-il pas que le génie de Dieu plane sur cette immensité? Tout ce que vous me dépeignez se reflète sur mon âme comme sur une glace; et, si émerveillée que soit votre vue, le cadre de ce qu'elle embrasse s'élargit encore pour moi. Ainsi, je vois comme vous le ciel bleu dont vous m'avez parlé, les vallées ombragées, les rivières sinueuses, les monts géants, la mer avec ses horizons nuageux et trompeurs, je vois tout cela; mon imagination, guidée par vos yeux, dépasse encore la réalité. Je ne regarde cependant que dans mon âme.

— L'âme est le miroir divin, répondit Hélène, et la nature entière est aux ordres du Créateur; voilà pourquoi vos yeux voilés ont plus de puis-

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sance que les miens. Entre la ville et la mer, j'aperçois un large fleuve chargé de navires.

— C'est encore l'Adour.

— Ce fleuve se jette dans la mer entre deux forêts de pins qui s'allongent, à droite et à gauche, sur une vaste étendue; je rencontre, en suivant la côte, un grand village d'où s'élève un beau phare.

— C'est Biaritz , gai séjour des baigneurs , dit-on.

— Mais je m'étonne de vous trouver si bien instruit de toute chose , interrompit la jeune fille ; où avez-vous pris le temps de vous instruire aussi complètement?

— J'ai donné à l'étude tout le temps que j'aurais donné aux caprices de mes yeux si je n'étais aveugle ; voilà mon secret.

— C'est ainsi qu'il a compromis sa santé, pensa Hélène en soupirant.

Et elle continua de passer en revue les miracles vivants qu'eUe contemplait.

Le visage de Gaston s'animait pendant qu'Hélène parlait. Ce visage d'une rare distinction , d'une déhcatesse achevée, reproduisait les sensations de l'àme et s'éclairait de toutes les lueurs de l'inspiration.

C'était une scène touchante , digne des pinceaux d'un grand maître, que cette double extase

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