CHAPITRE XII r
sorh! les écuries d"Augias. Quel lui donc son étonnciiient de trouver une habitation toute de luxe, coupée, distribuée avec un goût exquis, et entretenue avec un soin minutieux !
Les meubles que la vicomtesse avait commandés en passant à Bayonne arrivèrent dans la- |)rès-midi, et ce fut en se livrant aux élans de la gaieté la plus franche que les quatre voyageurs s'installèrent dans ce que labbé appela son dernier bivac.
— Pourquoi votre dernier, mon père? demanda Hélène.
— Parce que, dès demain, ce château qui me plaît fort, mon enfant, sera pour moi un camp, un vrai camp retranché doù je ne sortirai que pour aller à Dieu... Il me semble que j'ai làge des vétérans ; est-ce vrai, Gaston?
Gaston , heureux désormais partout où il habiterait près d"Hélène, accueillit la question du chanoine avec un délicieux sourire , et répondit :
— C'est-à-dire , mon bon père , que vous êtes assiégé dans ce camp , et que , sil vous prenait fantaisie de faire une sortie, nous vous ramènerions tambour battant.
— Vous en êtes bien capables , mes chers agneaux ; aussi ai-je à tout jamais déposé les armes : comme les vieux guerriers, je vais me
2!)0 l.KS PECHES MlGNO^iS.
(Icinsscr en cultivant les fleurs, ajouta-t-il en tapotant la joue de Taveuglc.
Trois jours après leur installation , les habitants (le Miguelgorry avalent réglé leur temps de manière à ne pas perdre un instant de cette vie que nous ne gaspillons que trop souvent, comme si elle devait être bien longue. Chacun de nos quatre personnages était heureux, et, comble dans ses vœux, ne désirait pas vieillir. Combien détres impatients de plaisirs ou d'émotions attendent toujours le lendemain ou une date de leur avenir, et ne vivent que de projets souvent détruits , de rêves évanouis , d'espérances qui s'envolent et les laissent en chemin !
La vicomtesse de Fontac, après avoir épuisé les ressources de la science pour donner la vue à son fils, s'était résignée en mère chrétienne, et elle venait de trouver un palliatif à ses propres douleurs en sentourant d'amis dont la société charmante faisait le bonheur de Gaston , et le sien par conséquent. Il ne lui était pas arrivé de redouter, pour le cœur de l'un ou de l'autre de ces enfants, vivant sous le même toit, un sentiment plus tendre que celui d'une amitié dévouée; Gaston était trop jeune , et les élans de son âme devaient encore être retardés par sa déplorable infirmité. La pauvre mère se trompait!... Kllc ne savait pas (jue la nature est égoïste , e( ne
CIlAl'ITKE XIII. -2Si\
\ eut perdre aueun de ses droits ; Gaston, privé d'un sens préeieux, était doué d'une âme ardente et dune intelligence précoce. Les facultés morales avaient en quelque sorte hérité des l'acultés physiques.
Labhé tenait à la vie plus que jamais , et il le disait tout haut , sans crainte de passer pour poltron , car il le disait à des amis que sa mort eût plongés dans une inconsolable affliction.
Hélène avait été détournée de sa mélancolie, ou du moins de ses rêveries douloureuses, par la compagnie de Gaston qui lui avait fait entrevoir une existence toute nouvelle. Ce n'était pas de l'amour que ressentait la jeune fdle pour le pauvre aveugle, c'était une noble amitié prête à tout dévouement, à toute abnégation. Ainsi, Hélène ne désirait pas vieillir, et elle bénissait Dieu du temps qu'il lui donnait.
Gaston seul trouvait que l'alouette chantait trop tard, et que le soleil se couchait trop tôt. Les nuits lui semldaient éternelles et les jours trop rapides ; ce système , en le mettant dans un parfait équihbre, trahissait la pensée qui le tenait constamment en éveil ; il aimait Hélène avec toute l'ingénuité de son âge , avec lïmpétuosité d'une âme neuve et saintement passionnée.
L'abbé jiriait, lisait, travaillait, causait, char-
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niait son monde, et courait déjà le voisinage pour s'enquérir des malheureux.
Madame de Fontac s'occupait de monter sa maison.
Hélène et Gaston vivaient comme frère et sœur et s'apprenaient mutuellement par cœur.
Sur le bord de la route, à Textrémité du parc, il y avait un petit pavillon de verdure où le chanoine se rendait souvent , accompagné de ses jeunes élèves. Là, les trois amis se faisaient des lectures et s'entretenaient avec délices de leur paix bienheureuse.
Cinq jours après leur installation au château, Hélène et Gaston se trouvaient dans le pavillon, attendant M. de Brionne qui leur y avait donné rendez-vous.
Les jeunes gens étaient appuyés sur un créneau taille dans l'épaisseur du feuillage, et Hélène faisait à l'aveugle la description de la vallée qui s'étendait sous le château. Un mendiant, arrivant du côté de Cambo, s'approcha du parc et tendit la main en marmottant quelques prières.
Ce mendiant était couvert de haillons; son chapeau déformé était enfoncé sur son front de manière à cacher le haut de son visage; il paraissait fatigué; son corps souillé de poussière était courbé et s'appuyait sur un bâton.
— Mon an»i, dit Hélène à Gaston, avez-voiis