‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 66 sur 78 · CHAPITRE xm. 5'.I · texte numérisé non relu

CHAPITRE xm. 5'.I

gourdes et des quadruples... lei, je mourrai misérable.

— Allons, ne vous plaignez plus, dit le pauvre ambulant.

Et, jetant dans la sébile du cul-de-jalte toute»; qu'Hélène et Gaston lui avaientdonné, il continua sa course d'un pas franc et rapide.

— Voilà la première fois que vous me donnez un nom que je voudrais mériter, avait dit Gaston à Hélène, dès que le mendiant les avait quittés.

— Lequel?

— En parlant de moi, vous avez dit : u Mon frère ; ;> est-ce par distraction ?

— Non, vraiment, si vous le voulez, si madame votre mère et mon cher mentor me le permettent.

— Si je le veux! Oh ! ma sœur, vous avez fait deux fois l'aumône aujourd'hui.

Hélène se troubla sans pouvoir, sans chercher à s'expliquer son trouble. M. de Brionne arriva.

— Je me suis fait attendre, n'est-ce pas, mes amis? C'est la faute de ce cuisinier espagnol; il m'a fait batailler pendant trois quarts d'heure pour lui prouver que la muscade est une invention diabolique qui compromet tous les ragoûts ; encore n'en est-il convenu qu'à moitié; mais qu\ faire? Le proverbe a raison : A gens de village,

trompette de bois ; on a du goût ou on n'en a pas ; et, de mémoire d'homme, on n'a jamais bien dîné en Espagne... Hélène, madame la vicomtesse a besoin de toi ; cours vite, tu viendras nous rejoindre.

La jeune fille séchappa comme un oiseau.

— Eli bien ! mon cher Gaston, reprit l'abbé, nous allons causer un peu géologie... Pour quel système penchez-vous relativement à l'âge des montagnes? Étes-vous pour Herschell, ou pour M. de Buffon, ou pour Linné? Étes-vous vulcanien ou neptunien?

— Mon père, avant d'entamer ce beau sujet, permettez-moi de vous ouvrir mon cœur, dit l'av(;ugle d'une voix légèrement émue.

— Comment! si je le permets? Je vous écoute de toute mon âme, parlez...

— Sommes-nous seuls?

— Seuls avec Dieu... Mais c'est donc un secret ?

— C'est une douce confidence.

Voici ce qui se passait sur la route de Bayonne à Cambo, deux jours avant la scène du mendiant au parc de Miguelgorr\ .

Deux hommes cheminaient sur cette route, lun à pied, lautre à cheval. Le piéton portait le costume basque dans toute sa primitive originalité : veste ronde de vieux velours noir, semée de boutons comme un gilet turc; culotte courte, guêtres montantes, spadrilles, béret blanc à flot rouge, chemise d'une éblouissante propreté, cou nu, long bâton de bois dur et poli ; voilà pour le costume. Visage ouvert, lèvres fines et souriantes.

regard perçant et malin, nez effile un peu crochu, menton saillant, membres nerveux, taille moyenne, humeur joviale, jarrets de fer: voilà pour le physique, et en partie pour le moral.

Le cavalier était un élégant Parisien, c'est le dessiner d'un seul coup de crayon ; car les Parisiens élégants sont partout les mêmes ; ils voudraient se déguiser qu'on les reconnaîtrait sans peine ; ils font, pour voyager, autant de toilette que le pur provincial en fait pour aller au bal ; s'ils se lancent, sur les pas d'un guide, dans un pays de montagnes, s'ils enfourchent un locati des Alpes ou des Pyrénées, on les rencontre, dans une gorge ou sur un pic, en bottes vernies et gants glacés, le cigare aux dents, comme s'ils sortaient de chez Tortoni. S'ils s'aventurent dans une partie de chasse au chien couchant, ils se mettent bravement en campagne avec un attirail fabuleux, rien n'y manque; mais il n'entre au grand jamais ni poil ni plume dans leurs magnifiques carnassières. La province se venge sans pitié de tout ce cjenre par un effroyable sarcasme. » C'est un Parisien, ■• dit-elle en voyant passer le fashionable, et tout est dit; c'est un curieux (pii ne voit rien, n'entend rien ; c'est un philosophe (jui n'observe rien, un beau parleur qiii ne dit rien... ainsi de suite.

Notre cavalier était donc un Parisien dos piedï.

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