‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 67 sur 78 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

à la tête, fort élégant de mise, quoi([iiil ne fût plus jeune; sa monture n'était pas en harmonie avec sa toilette; c'était un cheval de la taille d'un àne, à l'encolure grcle, aux membres tarés et fléchissants, au ventre ballonné, au poil crasseux et ébouriffé, à l'air dolent ; il fallait n'avoir pas de cœur pour donner un coup de houssine à ce pauvre animal, et cependant le piéton s'arrêtait souvent pour le bàtonner de main de maître; à chaque correction, le patient pliait l'échiné, couchait l'oreille et trottinait à faire pitié; l'équipage (selle, bride, mors, étriers) était à l'avenant de la bête, c'est-à-dire vieux, poudreux, éraillé, déchiré, rouillé, décousu.

— Voilà un pays ravissant, mon cher Ferez, dit le cavalier au piéton.

— Ayez donc plus de mémoire, M. le vicomte; ce pays que vous trouvez ravissant est pays ennemi, c'est notre champ de bataille, et les bons capitaines ne font pas feu sur leurs propres troupes, que je sache.

— Où voulez-vous en venir?

— A cette bagatelle , que si vous m'appeliez Ferez tout liaut dans certains endroits de cette contrée, vous seriez fort aimable de joindre à ces deux syllabes un bon coup de stylet pour me sauver des galères. Aamendabura , voilà mon nom.

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— Je ferai mon possible pour ne pas loublier.

— Vous me rendrez service. Ainsi, vous trouvez le pays ravissant : vous n'êtes pas dégoûté ; ici les poumons se dilatent, on se sent vivre, le cœur s'apprête à de grandes entreprises et se ])rend de dédain pour les chétives jouissances qu'on ramasse dans les villes. Décidément, cette bourrique ne veut pas avancer, ajouta le Basque en allongeant un coup de bâton au paresseux destrier du vicomte.

— Vous devez être fatigué, mon ami, et je souffre de vous voir courir ainsi à mes côtés ; il me semble que nous pourrions alterner,

— J'avoue que ce serait très-gai pour les passants, mais leur gaieté nous coûterait cber. Je serais le premier guide qu'on aurait vu huche sur le cheval de sa pratique ; on en gloserait, et (le quolibet en quolibet, nous tomberions en pleine i^ndarmerie... Voyez-vous ce massif d'arbres, là, à droite? C'est le parc de Miguelgorry.

Le vicomte leva vivement la tête et soupira.

— C'est là qu'ils sont tous, nnirmura-t-il.

— Et je ne les plains pas, débrinn-bichaïa ! Miguelgorry est une habitation de roi. Ce gueux de Nonanville s'en est défait, je ne sais trop pounjuoi; mais, ou je suis un àne, ou le juif me cache quelque mauvais coup. Figurez-vous

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(jiic nous étions à merveille dans ce château, nous y menions une excellente vie, tous tant (juc nous étions.

— Quoi! votre bande venait là quelquefois?

— M. de Nonanville, n'habitant jamais ses terres, les louait à de riches touristes: l'un de nous prenait un nom pompeux emprunté de l'espagnol ou du portugais, et s'installait au château comme un seigneur. De cette façon, nous avions un pied en Espagne, un pied en France, et nos deux pieds étaient chez nous.

— 3Iais comment l'avare s'arrangeait-il de ses loyers perdus ?

— Le pied que nous avions en France lui rapportait plus que son château ; voilà précisément pourquoi je me doute de quelque vilenie de sa part.

— Ainsi, vous avez habité Miguelgorry?

— J'y suis venu en visite, de nuit et de jour.

— Et vous en connaissez toutes les issues ? tous les détours?

— Comme le fond de ma poche ; vous devez penser que nous avons remué la terre partout par là, et que le château a autant de cachettes que le manteau d'un vaurien castillan a de trous. J'en sais quelques-unes d'où Ton peut défier vingt brigades de gendarmes et de douaniers.

— Elles nous serviront, au besoin.

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— Je ne dis pas non... Que pensez-vous de cette avenue? ajouta le contrebandier tpii se trouvait alors en face du château.

— Laissez-moi marréter un peu, dit le vicomte oppressé par ses souvenirs. Ah! si je pouvais les voir!...

— Ne vous avais-je pas prédit que vous oublieriez bientôt la recluse de Saint-Nicolas?... interrompit le piéton en souriant avec amertume. Bah ! les hommes se ressemblent tous ; qui voit Tun voit les autres... Repartons, mon camarade, mes instants sont comptés, et la nuit nous gagne... Allons, piquez des deux, et au trot, si c'est possible... Bien, tournez à droite.

Après avoir suivi pendant une demi-heure un chemin étroit et bordé d'épines, nos voyageurs s'arrêtèrent devant une petite maison assez bien bâtie et entpurée d'un verger. Selon la coutume basque, le nom du maître était écrit sur la façade de celte maison en lettres romaines correctement découpées dans la pierre. On lisait donc, au dessus delà porte, ce mot et cette date : IRIARTE, 1G90. De grands éclats de rire partaient de cette maison, et l'air retentissait des accords aigus d'un galoubet, chantant un rondeau vif et sautillant.

— Nous sommes au gîte, mêliez pied à lerrc, dit le Bas(iue.

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