‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 7 sur 78 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

tenant une sourde colère. Descends avec moi, car ce que j'ai à te dire ne doit être entendu que de toi seule.

Les deux amies descendirent Tescalier, gagnèrent la place déserte du Panthéon, se tenant bras dessus bras dessous, et se promenèrent silencieuses pendant quelque temps.

— Qu"as-tu à me dire? demanda Thérèse.

— Malgré l'esclavage ridicule et abject dans lequel je te vois enchaînée, ma bonne amie, je ne doute pas de ton courage et de ton caractère : je sais que tu es femme à tout faire pour sortir de la misère qui t'accable; je ne crains pas de t'ouvrir mon cœur, persuadée que tu me comprendras et maideras à faire ma fortune et la tienne.

— Ma fortune ! parle. . . Ah ! si je pouvais ! Oui, je suis femme à tout faire...

— Écoute-moi bien. J'ai un assez bel appartement, je suis assez proprement nippée, et néanmoins je suis pauvre comme Job. Ce vieux Fumeron devient de plus en plus serré ; il voudrait faire pour moi comme pour lui, et me nourrir de racines. Je n'ai rien qui m'appartienne ; il peut d'un moment à l'autre me souhaiter le bonjour, et je n'ai pas su faire un sou d'économies... Partant, je suis menacée de mourir sur la paille. Tu vois que nous nous ressemblons presque.

— Avec cette différence toutefois que tu souffriras seule, puisque ton cœur est libre.

— Il s'agit bien de mon cœur ! Est-ce que j'ai jamais eu un cœur, moi ? Il s'agit d'avoir des rentes, de grosses et belles rentes au soleil et sur la banque... Voilà toute Ibistoire. Eh bien! ces rentes, je veux les partager avec toi, entends-tu ? Je veux te faire plus riche qu'une duchesse !

— Moi ! moi ! répéta Thérèse dont les yeux lancèrent des étincelles.

— Oui, toi! Mais il faut travailler pour ça.

— Je ne crains pas la peine... Va toujours.

— Voici le fait : M. de Nonanville a soixanteneuf ans...

— Nonanville! Je connais ce nom-là.

— Eh! pardienne! c'est le père Cantelou.

— Ah bah !

— Oui, ma chère, il a pris le nom d'une de ses terres, et il le porte comme un Jocrisse, ça fait suer, mais enfin tout le monde le salue ; c'est à qui lui donnera le plus grand coup de chapeau ! Le vieux donc a fait son testament...

— Et tu y es dans ce testament?

— C'est-à-dire que j'y suis toute seule ; entends-tu bien? toute seule... sans compère ou commère.

— Il aura voulu t'amadouer, te câliner pour l'attacher à lui... méfie-toi !

«UAI'ITRE 11. O/

— Tu ne le. connais pas! il serait bien gardé (le nie montrer son testament, car il aurait eu peur d'un na'ud coulant ou de l'arsenic; mais j'ai découvert la cachette où repose ce papier précieux; mais j"ai tout lu, je suis légataire universelle, et le vilain a près de trois millions de propriétés sans compter les placements.

— Alors fa fortune est faite, tu n'as besoin que d'un peu de patience.

— Laisse-moi donc avec ta patience... Tu me donnes envie de dormir... Comme deux et deux l'ont quatre , le vieux singe m'enterrera, il a une santé de fer, et s'il ne lui arrive pas d'accident, je suis ruinée net.

— Et tu A'oudrais (juc cet acctc/eyii arrivât le |)lus tôt possible, comme de raison? dit Thérèse à voix basse et avec émotion.

— Pour toi comme pour moi, je le voudrais...

— J'ai compris, murmura Thérèse en tendant ime main tremblante et moite à son amie.

— C'est convenu ! . . . compris aussi !

— Qu"aui*ai-je à faire?

— En voilà assez pour aujourd'hui... le reste ira tout seul... Je ferai le plan et toi...

— Et moi le coup , interrompit Thérèse avec une odieuse et froide résolution. C'est juste, puisque tu partages. Alors j'attendrai que lu me préviennes.

LnS PÉCHÉS MIC>0>>. 2. 4

."■8 LES PÉCHÉS MIGIXONS.

— Il faudra nous voir tous les jours, plutôt deux fois qu'une.

— Où ça ?

— Chez moi d'abord... Puis nous réglerons nos pas... Rue de Lille, n" 24... Songes-y bien.

— Sois tranquille.

Thérèse revint rue Saint-Jacques , monta son escalier quatre à quatre, quoique ses jambes tremblassent sous elle, et entra dans la chambre du vicomte. Le lit était défait, les rideaux étaient en désordre, la veilleuse pétillait sous son verre, la chambre était vide.

Effrayée, la vicomtesse courut chez le portier.

— Avez-vous vu monsieur?

— Oui, madame, il vient de sortir. En courant après lui, vous pourriez peut-être le rejoindre. 11 a pris du côté de la place Saint-Michel. Je lui ai monté une lettre pendant que vous étiez dehors, et il s'est levé peu de temps après. Il m"a dit de vous prévenir qu'il pourrait bien ne pas rentrer de ce soir, et de vous tenir tran(niille.

— D'où vient cette lettre ?

— Ah ! dame ! c'est un beau jeune homme qui l'a apportée... une belle figure basanée.

Thérèse s'élança dans la rue, et courut comme une folle à la poursuite du vicomte.

Une heure après , elle rentra la tête basse , re-

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gagna sa chambre, et, se jclanl tout habilUîje sur son lit , elle murmura :

— Il me regrettera peut-être si je deviens criminelle pour lui !... Mais où cst-il ? mon Dieu! où est-il?

Des larmes briilanles inondèrent son visage.

Depuis dix-huit ans, la maison de la rue de Vaugirard où sélaicnt noués les événements dont nous sommes l'historien fidèle , n'avait subi aucune transformation. Son maître n'était pas de ces hommes inquiets et inventifs qui ont la truelle en tète, jettent bas un salon pour en faire une cuisine, et une cuisine pour en faire un boudoir. Vieux, aimable, rangéàfaire plaisir, le bon abbé de Brionne avait horreur des innovations. 11 fallait qu'autour (le lui tout fût calme comme son càmc; il se serait bien gardé d'attirer chez lui la poussière des plâtriers ou le marteau des menuisiers.

42 LES PÉCHÉS MIGi\0>S.

Il n'y avait eu changement que dans les visages. Mesdames Marthe et Benoîte avaient (juitté ee monde , et le chanoine avait remplacé ces deux excellentes créatures par un cordon bleu de grande renommée , et par une jeune fille qui , d'année en année, avait embelli, comme le petit oiseau dont chaque saison nouvelle fait le brillant plumage.

M. de Brionne avait près de quatre-vingts ans , mais il se fâchait avec une douceur charmante lorsqu'on s'occupait de son âge , parce quon le flattait toujours en rabattant dix années de ce qu'il appelait son mémoire, u La vie est une dette que nous contractons tous, disait-il plaisamment ; les plus vieux sont les plus endettés; et, tout mauvais payeur que je suis , je ne veux pas faire tort à ma créancière , lorsqu'elle m'enverra son mémoire. »

Vert dans sa belle vieillesse , droit dans sa petite taille , souriant, spirituel , tolérant pieux , sans peur pour son éternité, et sans ostentation , nous l'avons connu , ce saint homme , et nous avons souvent rajeuni notre âme à la douce compagnie de la sienne qui , prête à remonter au ciel , avait toute la candeur et la pureté de la naïve enfance.

Il avait conservé jusque dans sa toilette les traditions de son passé. En I85G, le chanoine n'était

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