CHAPITRE III
déjà plus (le son époque , tant par la charmante tournure de son esprit que i)ar 1 "élégance de ses manières et l'originalité de sa mise. On pouvait dire de lui que c'était un dernier abbé ; non pas (jue le clergé d'aujourd'hui ne vaille celui d'autrefois, mais parce que M. de Erionnc était à la fois spirituel et savant , modeste et gentilhomme, père du pauvre et grand seigneur, sobre et gourmet, pieux et tolérant. Il portait toujours son petit chapeau à larges ailes , ses culottes courtes et noires , ses grands bas de soie , ses souliers à boucles étincelantes , et un frac noir à larges basques ; l'hiver il enveloppait tout cela d'une vaste douillette.
En vieillissant , l'abbé avait fait de son mieux pour se vaincre à l'endroit du péché mignon que nous lui connaissons; il avait fait des neuvaines, il s'était mis au pain et à l'eau , il avait vécu en anachorète pendant les six mois qui avaient suivi la mort de la trop fameuse Benoîte; il s'était adressé à tous les saints du calendrier... Soins perdus ! pénitences inutiles ! le démon n'y avait rien voulu perdre , et le digne chanoine , après avoir maintes et maintes fois succombé , en avait bravement pris son parti , et il faisait ses repas quotidiens en glorifiant le Seigneur, bien résigné à prendre le chemin de l'école pour aller en paradis , c est-à-dire à passer par le purgatoire.
44 LES PÉCHÉS MI(iNU>S.
Fidèle à la promesse (jiril avait faite à Marecline Relier mourante, M. de Brionne avait recueilli chez lui la petite Hélène , et avait eu soin de son enfance avec une tendresse tonte paternelle. Elevée sous les yeux de cet excellent mentor, Hélène était devenue une jeune fille accomplie ; son esprit cultivé dans de sages limites était à la fois solide et brillant. Savant comme un bénédictin, le chanoine avait donné à son élève une instruction variée , mais il s'était gardé d'en faire un bel esprit ou une i)édante ; d'une âme élevée, d'une nature gracieuse, d'une intelligence souple, rélève faisait le plus grand honneur à son maître, et son maître en raffolait.
Hélène était jolie ; son visage, d'une angélique douceur, était le miroir de son àme immaculée ; ses traits étaient fins , élégants , dignes du burin le plus délicat; ses grands yeux bleus répandaient une lumière douce et pénétrante ; quand leurs paupières voilées de longs cils d'or se levaient vers le ciel , il semblait impossible que le sourire des anges n'accueillît pas leur prière. Sa che\elure était ondoyante et lustrée, soyeuse et rangée sans artifice; le timbre de sa voix était pur, franc, métallique, et toute parole eflleurani ses lèvres y déposait un charme de plus. Heureuse dans sa retraite , entre Dieu qu'elle adorait et son bienfaiteur qu'elle aimait comme un père, Hélène
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a\ail, ik'[)uis trois ans, scnli glisser dans son ànie quelque langueur dont elle ne se rendait pas compte; au jour le plus radieux de son printemps, elle avait tout à coup interrompu sa plus jolie chanson de fillette pour rêver et soupirer.
Le rossignol caché dans l'épaisse et verte ieuillée passe brusquement aussi des gammes brillantes et perlées aux notes mélancoliques de ses diants favoris.
Hélène avait interrogé le chanoine sur sa famille. La pauvre fille rencontrait, à chaque pas, des enfants attachés aux bras de leur mère; les tableaux sacrés exposés à sa vue lui montraient les familles joyeuses des patriarches ; et ses lectures lui apprenaient que le seul , le vrai bonheur habite sous le toit paternel, que ce toit soit (le cliaume ou qu'il couvre un palais !
Pressé de questions , Tabbé avait adressé ses regards suppliants au ciel , et avait fait un gros mensonge. Sa protégée était , selon lui , une |)auvre orpheline née de vertueux parents auxquels il devait toute sa reconnaissance pour d'im- ])ortants et anciens services dont il ne pourrait jamais s'acquitter entièrement. Par ce détour, le vertueux chanoine laissait la piété filiale germer, dans toute sa sève, au cœur de son élève ; en abusant d'une rigoureuse franchise, il eût flétri
e(3 Jioblc scntiiiient dans sa fleur, et empoisonné les jours qu'il voulait préserver.
Hélène sut que sa mère s'était appelée Marceline , et que son père , brave soldat de rcmpire , avait honoré le nom de Keller. L'orpheline enlaçait , soir et matin , ces deux noms dans sa prière; et, à toute heure du jour, elle cherchait à se rappeler les traits , le son de voix , les caresses de sa bonne mère, dont elle n'avait qu'un souvenir confus.
— Mon père, disait-elle un jour au chanoine, vous ne me parlez jamais de mon frère Faust ; lui serait-il arrivé quelque malheur et me le cacheriez-vous ?
— Ton frère est aux îles , ma mie, répondit l'abbé à l'aide d'une nouvelle menterie ; il y cherche fortune , et Dieu le poussera , car c'est un brave garçon.
Depuis le 20 décembre 1818, depuis les obsèques de Marceline Keller, Faust n'avait ni reparu ni donné de ses nouvelles. Le bon chanoine, à ces deux mensonges près , était l'homme le plus véridique de la chrétienté.
A répoque où nous transportons le lecteur, on 183G, au mois de mai, Tabbé de Brionne avait surpris chez Hélène ce penchant mélancoli(pie au(|ucl la pauvre fille s'abandonnait vaguement; et de cette découverte, l'aimable vieillard