CHAPITRE XIV
mont fut grand lorsqu'au lieu de faire maigre chère, comme l'état de la maison semblait le faire prévoir, il vit servir des plats d'un très-haut goût, en gibier, en poisson, en friandises. Le vin d'Espagne circulait et animait toutes ces physionomies rieuses et hardies. Après le dessert, les femmes servirent le chocolat à Teau et mousseux. M. de Fontac s'avoua consciencieusement que les chocolatiers de Paris, y compris le plus fameux, ne vendent que de la drogue, où il entre plus de farine que de cacao.
Après le souper, le père Iriarte se leva ; puis, la table enlevée, le vieillard s'agenouilla au milieu de sa famille pieusement prosternée, et il récita la prière du soir.
Enfin, le vicomte et son ami montèrent un escalier tournant et se rendirent dans la chambre qu'on leur avait préparée.
— Vous me faites voyager avec une baguette de magicien, mon cher Aamendabura.
— C'est un progrès; ne vous en plaignez pas., ,
— Ah çà ! quel charabia parle-t-on donc ici ? je n'y ai saisi aucun mot d'aucune langue.
— C'est la langue basque ou vasconne, l'une des plus anciennes du monde.
— Ah ! dans tous les cas , vos camarades ne sont pas très-polis ; ils ne m'ont pas adressé une seule fois la parole.
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— Et VOUS, mon cher vicomte, n'avez-vous pas été aussi peu gracieux pour eux?
— Par une excellente raison , je ne sais pas une syllabe de leur patois.
— Et eux , ne savent pas une lettre du vôtre.
— Comment ! il y a des Français en France qui ne comprennent pas notre langue ?
— Et qui ne se soucient pas de la comprendre... Sur ce, bonne nuit; il ftiut dormir quand on en a l'occasion, dans notre état, et vous apprendrez bientôt qu'on dort peu dans la montagne.
Le contrebandier visita les amorces de deux pistolets qu"il plaça sous son traversin; puis, se couchant , il s'endormit du sommeil des justes.
Le lendemain , après un frugal repas , vers dix heures , le vicomte remonta à cheval , le Basque reprit son bâton, jeta sa veste sur son bras, et les deux compagnons prirent congé de leurs hôtes, qui se rendirent aux champs, comme de braves fermiers qu'ils étaient.
Arrivés près de la frontière, Aamendabura dit à M. de Fontac :
— Tenez-vous bien; ayez l'air dun badaud, et préparez une pistole pour le brigadier de la douane; vous la lui glisserez quand je mettrai mon bâton sur l'épaule droite.
CUXf'lTRE XIV. 511
Ceci convenu, le Basque se mil à chanter un vieux refrain national.
Le poste de la douane est au bas d'une côte rapide, au pied de laquelle coule un gros ruisseau qui sert de limite aux deux royaumes et qu'on appelle la Nivelle. Le contrebandier marcha droit sur ce poste et sarrèta près du brigadier et de quelques douaniers.
— Bonjour , messieurs , dit Aamendabura ; pensez-vous que le chemin soit libre de Tautrc côté? Je conduis ce cavalier jusqu'aux environs d'Urdach ; mais il se dispenserait de faire un pas de plus s'il devait courir quelque danger. On dit (lue les carlistes se sont avancés vers Pampelune?
— Il n'y a pas de danger, répondit un douanier, mais on n'entre pas ainsi en Espagne, mon camarade.
— Veuillez montrer votre passe, dit le Basque en se tournant vers le vicomte et mettant son bâton sur l'épaule droite.
Le vicomte fouilla dans sa poche, et en tira deux pièces de cinq francs et un papier. Il donna le papier à un douanier, et glissa l'argent dans la main du brigadier, qui le salua, prit la passe, la regarda et dit :
— C'est en règle, monsieur, mais je ne vous conseille pas d'aller bien loin ; quoique les car-
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listes soient partis d'Urdach, la bande de Perez rôde dans le pays, et mieux vaut donner dans un repaire de guérillas que dans cette bande infernale.
— Merci du conseillons avez entendu, guide, je ne veux pas m'amuser en chemin, il faut que je sois rentré à Bayonne demain matin... Messieurs, j'ai riionneur de vous saluer.
— Ce gueux de Perez désole donc toujours la frontière? reprit le contrebandier. Ah! messieurs, le jour où l'un de vous lui fera cadeau d'un bon coup de carabine sera un beau jour pour nos familles ; car il débauche tous nos jeunes gens et les envoie à la boucherie.
— Je me suis chargé de son affaire, répondit le brigadier. Bon voyage, messieurs.
La frontière n'étant pas gardée du côté do l'Espagne, attendu que le pays appartenait aux carlistes qui avaient tout intérêt à favoriser la contrebande, nos compagnons cheminèrent paisiblement sur le sentier qui mène à Urdach.
— Il faut avouer que vous avez une impudence rare, mon cher Aamendabura, dit M. de Fontac en riant.
— Vous avez donc juré de me faire fusiller, M. le vicomte?
— Pourquoi dites-vous cela?
— Parce que vous me donnez tout liomiemcni