CHAPITRE XV
VOUS j'étendais mes regards aux plus lointains horizons , je voyais les champs du lahoureur, les lleuves roulant des eaux limpides sur leurs sables dorés, les cieux remplis d'étincelles, et ce soleil, qu'on m'avait dit si splendide , éteignant ses rayons embrasés dans des nuages empourprés... Comme vous, je voyais toutes ces merveilles, sur lesquelles le génie créateur laissait errer son sourire ineffable ; plus que vous , j'avais Fàme en fête, car, dans les champs , sur le cristal des fleuves et dans la pourpre du couchant , comme dans mon âme , je voyais la fée bienfaisante qui , d'un mot , m'a rendu la vue.
Le chanoine, pendant que Gaston parlait le front haut, le visage animé, avait machinalement tiré son mouchoir, et il essuya de grosses larmes qui coulaient sur ses joues.
— Mécoutez-vous toujours, mon père?
— Oui , cher enfant , répondit le bon vieillard d'une voix profondément émue , je vous écoute.
— Que se passait-il donc dans mon cœur? reprit Gaston avec trouble; d'où me venaient ces flots de poésie soulevant ma pensée, comme la vaste mer soulève un frêle esquif? Qu'était-ce que ce don de double vue qui reflétait dans mes esprits, comme sur un miroir enchanté, les splendeurs de la création? Voulez-vous que je fasse le
portrait dHélène, pour vous prouver que le miracle m'a réellement et matériellement touché ?. . . Le voulez-vous?
— Je ne doute pas, mon fils, je ne doute pas, murmura l'abbé, que navrait l'exaltation du jeune aveugle.
— Elle est grande, sans que la richesse de sa taille nuise à sa grâce, continua Gaston, qui parlait avec l'inspiration d'un barde; sa chevelure est blonde comme celle des chérubins ; ses yeux bleus sont des trésors de modestie, de candeur et d'angélique vertu; son front est noble, car son àme y rayonne ; son sourire langoureux est souvent triste, comme l'inflexion de sa voix; elle est simple dans sa toilette comme dans son langage et ses actions... Est-il donc vrai que je ne Taie point vue? Dites-moi si je me suis beaucoup trompé?
— Le portrait est fidèle , répondit M. de Brionne avec une espèce dépouvante.
— Comment se fait-il donc, mon père, qu'Hélène ait été seule visible pour moi? Comment les traits de la mère chérie qui m'a donné son lait, m'a élevé dans son ombre, me sont-ils inconnus? Comment se fait-il que vous, ami sage et vénéré, sainte créature dont je bénis l'existence, vous ne m'ayez jamais apparu sous vos véritables dehors? Je ne connais de vous que votre belle àme ; l'en-