‹ Les péchés mignons (volume 2)Chapitre 76 sur 78 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

veloppc de cette âme, je ne la connais pas, je ne la vois pas, je ne la verrai jamais!... Jamais! mot sinistre , car il me condamne à d'affreuses souffi^ances !

— Mon ami , la science n'a pas tenté son dernier effort : on cite des exemples miraculeux...

— Miraculeux, oui, interrompit Gaston. Mais j'ai déjà épuisé la prodigalité du Seigneur; je ne me fois pas illusion et ne jetterai aucun murmure... Mon père, votre profond savoir peut-il expliquer le phénomène de ces ténèbres dans lesquelles je suis plongé loin d'Hélène , et des torrents de lumière qui m'inondent lorsque je me retrouve à ses côtés ?

— Vous avez sans doute, avant de nous connaître , rêvé quelque jeune et belle compagne que le hasard a dessinée dans votre imagination, en tout point semblable à ma fille adoptive.

— Est-ce que vous reconnaissez la puissance du hasard? dit Gaston tristement. Le hasard, c'est Dieu!...

— Il est certain que j'ai dit une niaiserie, pensa le chanoine. Ainsi donc, mon cher enfant reprit-il, vous aimez Hélène comme...

— Je ne saurais trouver un terme de comparaison; je voudrais l'aimer comme une sœur, oui, je le voudrais, et je bénirais le Seigneur sïl

m'envoyait cette consolation ; mais je l'aime plus qu'on ne doit aimer sa sœur... bien plus , oh! bien plus !

L'abbé tressaillit , ses lèvres frémirent avec amertume et sa vue se troubla de nouveau.

— Ah! si, en échange des biens delà terre, j'avais les yeux du pâtre qui appelle là-bas son troupeau, si j'avais les yeux de ces faucheurs qui chantent dans nos prés , si j'avais les yeux du mendiant qui tend son bonnet , comme je serais riche de leur pauvreté, grand Dieu ! Je pourrais espérer, à force de travail, de gagner mon indépendance, et je pourrais offrir ma main à celle que j'aime avec idolâtrie, avec amour, enfin, puisque c'est le mot de notre langue qui résume mes soupirs, mes délices et mes tourments. 3Iais je suis aveugle ! ma condamnation est écrite sur ces mortes prunelles qui ne savent pas même réfléchir ma douleur !

M. de Brionne ne fut pas maître de retenir plus longtemps un soupir qui l'oppressait. Gaston étendit vivement ses mains vers le front du vieillard, et, tâtonnant son visage avec dextérité, \\ toucha les larmes dont ses joues étaient baignées et s'écria :

— Vous pleurez, mon père; vous n'êtes donc pas sourd à mes cris de détresse?... Ah ! je souffre, je souffre I je suis bien nialheui'eux !

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El il t()ml)a dans les bras de labbc, qui, donnant un libre cours à son émotion , pressa tendrement l'aveugle sur son sein et baisa son front brûlant.

— Que faut-il faire? conseillez-moi, secourezmoi ! s'écria Gaston.

— Mon pauvre enfant , dit le chanoine par mots entrecoupés, vous êtes-vous ouvert à madame votre mère?... Lui avez-vous fait comprendre létal affreux où se trouve votre cœur?

— Non , je me suis bien gardé de commettre cette imprudence; ma mère mourrait de mes douleurs !

— Je vous approuve et vous loue; comme vous le dites avec une sagesse qui n'est pas de votre âge , vous eussiez commis une grave imprudence, dont les suites auraient porté des fruits bien amers !

— Vous me faites trembler... Expliquez-vous!

— Avez-vous, sans le vouloir, laissé deviner à Hélène que vous Taimiez? Recueillez tous vos souvenirs.

— J'aime avec respect et tendresse, et j'aurais commis une lâcheté en troublant la sérénité des jours de celle à qui je donne le nom de sœur. Je n'ai rien dit, rien fait qui pût trahir mon amour, Hélène ne soupçonne pas mes tortures.

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— Vous rappelez, vous Pavez appelée votre sœur?

— Oui... aujourd'hui... tout à l'heure pour la première fois... ce doux nom m'a mis au ciel !

Et comment a-t-elle répondu?

— C"est elle qui, la première, ma nommé son frère.

— Elle! s'écria l'abhé.

— Oui... Oh ! ne lui faites pas de reproches si vous trouvez qu'elle a mal fait de répandre ce baume sur mes blessures.

— Seigneur, je vous obéirai, murmura le noble vieillard ; je m'incline devant votre sainte volonté , je lis le signe qu'a tracé votre main bienftnsantc ; soyez béni, mon Dieu ! et que votre miséricorde nous soit en aide !

— Qu'allcz-vous me dire? qu'allez-vous m'apprendre, mon père? Votre voix me renqjlit d'cjiouvante, dit Gaston en tombant à genoux.

31. de Brionne releva l'aveugle, le fit asseoir à ses côtés , regarda autour de lui pour s'assurer du silence de la solitude , baisa Gaston, prit ses mains, les serra tendrement, et les garda dans les siennes; puis, d'une voix affectueuse et calme, il dit :

— Vous devez avoir toutes les qualités de Aotre vertueuse mère , mon cher enfant; vous

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