CHAPITRE XI
qu'en réservant à chacun des deux époux le libre arbitre de sa propre fortune.
— Quoi ! vous manquez à votre parole?
— Non; si j'y manquais, je romprais à l'instant même l'œuvre capitale.
— A votre aise... Je saurai ce qui me restera à faire... Rompez, ma chère sœur, rompez... Vous oubliez vraiment l'A B C du cœur humain. Marie aime Alfred, elle l'aime passionnément; M. Tabbé de Brionne, qui est un saint homme aux yeux de tous et aux vôtres particuhèrement, vous a luimême donné le conseil de hâter ce mariage, pour mettre le comble au bonheur de votre nièce... Essayez de détruire ce qui est fait, et vous verrez où peuvent conduire votre sensiblerie et votre rigorisme; le vicomte se chargera mieux que personne de rendre sa femme heureuse ; il a pour lui l'existence d'une vie un peu reprochable; mais à quelques traits, fort pardonnables selon moi, il allie l'honneur et la délicatesse d'un bon gentilhomme qu'il est. Avez-vous la prétention de donner à votre nièce un mari sans défauts , par hasard?... 3Ia chère, c'est difficile, attendu que la rehgion défend aux abbés les chaînes conjugales...
— Assez, mon frère, assez... Je connais le cœur de mademoiselle de Verneuil , ce cœur est celui d'un ange; il est pur et sans reproches,
224 LES PÉCHÉS MtGNOIVS.
noble et généreux ; puisque le vicomte s'est fait aimer, qu"il se rende digne de l'amour de sa femme en lui rendant tendresse pour tendresse, honneur pour honneur; dès lors, il jouira en maître de la fortune de Marie qui sera trop heureuse de partager avec lui ; mais jentends et je veux que ma nièce ne soit pas exposée à finir sur la paille une vie qu'elle passera probablement dans les larmes...
— Vous l'entendez et le voulez ! interrompit le chevalier avec fougue.
— Oui, mon frère. Tout ce que je puis faire pour votre petit-fils... pour le vicomte, c'est de lui reconnaître, moi, ma rente viagère de dix mille francs.
— Belle aumône !
— Avec cette aumône , un homme honnête et intelligent devient riche... Brisons là.
— Je vous écoute et crois rêver... Louise, est-ce bien vous qui parlez ainsi en petite reine?... Ah çà ! mais. Dieu me pardonne ! vous me croyez sans doute en enfance ! Savcz-vous que j'ai la mémoire encore fraîche, et que ma langue n'est point paralysée?... Si vous faites la moindre des choses que vous m'avez dites, je parlerai à mon tour.
— Et quand vous parleriez , qu'aurais-jc à craindre ?