CHAPITRE XI
Mademoiselle de Verneuil avait déjà soulevé les rideaux de mousseline d'une croisée ; elle s'écria :
— Mon Dieu ! comme ce cavalier va vite ! il va tourner le parc... Je tremble comme une feuille... Qu'allons-nous apprendre?
Marie de Verneuil, dont nous ne connaissons encore que la virginale candeur, avait dix-huit ans, et était en beauté ce quavait dû être mademoiselle de Péruse au temps de sa fraîche et éclatante jeunesse. Son visage noble, doux et bon, révélait une àmc énergique et fière ; ses grands yeux noirs exprimaient la sérénité, l'innocence, et une majesté de reine; l'accent de sa voix, la pureté de son front, la distinction de toute sa personne commandaient le respect tout en séduisant par leur grâce. C'était l'un de ces êtres précieusement doués qui dominent en se faisant aimer. Les deux traits saillants qui caractérisaient mademoiselle de Verneuil étaient une douceur mélancolique et touchante, alliée à une dignité naturelle qui , loin de blesser les petites susceptibilités, était attractive.
Mademoiselle de Verneuil n'était pas jolie, elle était belle; et l'on retrouvait en elle tous ces signes des races privilégiées qui ont ti'aversé plusieurs siècles dans les aristocratiques loisirs de l'opulence et du commandement.
228 LES PÉCHÉS MIGNOINS.
Le cavalier que la fiancée du vicomte attendait impatiemment entra dans la cour d'honneur et mit pied à terre au bas du perron ; Marie, penchée sur la balustrade, lui demanda :
— D'où venez-A ous?
— DArtenai, répondit le fils de M. Bénard en jetant la bride au cou de son cheval trempé de sueur; puis-je parler à mademoiselle de Verneuil?
- — Cx'st moi-même.
— En ce cas, mademoiselle, veuillez lire cette lettre; elle ne devait être remise qu'entre vos mains.
Marie prit la lettre en tremblant.
— Qui vous a chargé de cette commission?
— Je crois que c'est M. l'abbé de Brionne.
— Ah! mon Dieu! s'écria la jeune fille.
Et faisant sauter le cachet, elle lut précipitamment le billet de l'abbé et rentra au salon le visage tout bouleversé, pour annoncer les fâcheuses nouvelles qu'elle venait d'apprendre.
— Au moment de nous combler de ses grâces, le ciel nous met encore à l'épreuve, dit le curé en souriant; voilà, certes, deux grands jours qui vous attendent, mademoiselle Marie.
— Je ne pense qu'à l'accident survenu à 31. de Brionne, répondit la jeune fille; je crains qu'il ne soit grave.
CHAPiTHE xr. 229
— L'abbé aura pris quelque lourde indigestion, grommela le chevalier de façon à n'être entendu que de sa sœur; il est si gourmand ! Voilà une singulière manie, retarder une noce pour une colique !
— Je croyais M. de Brionne à Tabri de vos sarcasmes, repartit mademoiselle de Péruse.
— Jenrage, ma soeur.
Et, se levant, il quitta le salon.
— Mon oncle est trop bon , dit mademoiselle de Verneuil en baisant les mains de sa tante, il prend à cœur mes petits ennuis, et me croit beaucoup moins courageuse que je ne le suis par le fait. Vous verrez si je boude pendant ces deux vilains jours. D'abord, je suis prête à faire votre grabuge... là... attendez que je place la table plus près de vous, et près du feu... coupez, chère tante... Voilà de belles cartes, j"espère... Qu'en dites-vous?
Mademoiselle de Péruse baissa la tête pour cacher deux larmes qui s'amassaient sous ses paupières, et, fouillant dans sa tabatière pour se donner du courage, elle s'appliqua de son mieux à sa partie.
Le curé avait pris un livre, et, plongé dans sa
lecture, il accordait rarement un coup d'œil aux
joueurs. Il n'y avait pas une heure que le courrier
de M. de Brionne était arrivé, lorsque le cheva-
lier de Péruse entra vivement dans le salon de compagnie.
— Ma foi, dit-il, nous sommes en journée d'estafettes, et l'on nous prendrait volontiers pour des agents politiques.
— Pourquoi cela, cher oncle? demanda Marie sans se détourner.
— Parce que le messager de M. de Brionne en avait un en croupe... Écoutez.
On entendit, en effet, le galop précipité d'un cheval, et presque aussitôt un valet de pied vint présenter au chevalier un plat d'argent dans lequel était une lettre.
— Ah! cette fois, c'est pour moi, dit M. de Péruse. Il me semble que je connais cette écriture.
— Mon Dieu ! lisez vite, cher oncle, je suis sur des charbons ardents.
— M'y voilà, ma fdle, m'y voilà... Où ai-je donc fourré mon lorgnon?... Jy suis..^ Hum!... vicomte de Fontac... Eh! eh! cela te fait sourire?
Mademoiselle de Péruse fronça le sourcil; le curé et Marie prêtèrent l'oreille avec soin. M. de Péruse lut à haute voix :
« Monsieur le chevalier, «i Je me hâte de vous envoyer des nouvelles de