CHAPITRE XII
dame Thérèse allait comme le vent sur la route d'Orléans, à la suite de l'abbé.
— Vous êtes trop intelligent et trop dévoué pour que je ne m'en rapporte pas à vous... Mais où allait-elle? Voilà une voilure qui arrive, regardez vite, Antoine... j'ai toujours peur de voir arriver quelque catastrophe : madame Thérèse, ou l'abbé, ou madame de Ravenstcin.
— C'est madame la baronne de Certènes , dit en souriant le valet de chambre.
— Ah ! très-bien , encore un poids de moins ! Savez-vous si le messager de M. de Brionne est reparti pour Artenai?
— Il est reparti comme vous descendiez de voiture.
— Eh ! heureusement que l'abbé est couché... D'ailleurs ce petit bonhomme ne se pressera pas d'arriver à Artenai ; il n'y sera pas avant huit ou neuf heures , et l'abbé aurait fort à faire , s'il savait par hasard que j'ai déjoué ses projets.
Sa toilette achevée, le vicomte descendit au salon, où se rendit bientôt mademoiselle de Verneuil donnant le bras à sa tante qui chancelait à chaque pas.
Pendant que ces événements se passent au château de Verneuil , nous ramènerons le lecteur à l'auberge des Trois-Rois.
238 LES PÉCHÉS MlGPfOSS.
Huit heures et demie viennent de sonner. Le docteur, en quittant Tabbé de Brionne, lui a déclaré que son indisposition ne laissera aucune trace , et quil pourra se lever et repartir dès le lendemain, si la nuit est calme.
Heureux de cette nouvelle, lexcellent chanoine faisait part à madame de Ravenstein des projets quil méditait, et s'abandonnait à laimable joie qui dominait dans son caractère, lorsque deux coups discrètement frappés à la porte de la chambre annoncèrent une visite.
C'était M. Bcnard, qui, conduisant son fds par la main, sollicitait la faveur de voir 31. labbé.
— Ah! vous voilà, mon brave jeune homme; je vous félicite de la diligence que vous avez mise à vous acquitter de votre commission... Voyons, racontez-moi ce que vous avez fait.
— M. Tabbé, j'ai remis votre lettre à mademoiselle de Verneuil , qui est belle comme Dieu est puissant.
— Pas tout à fait autant; mais n'importe... continuez...
— H paraît que cette lettre apportait un contre-ordre au mariage de mademoiselle de Verneuil, car on a immédiatement suspendu tous les préparatifs.
— A merveille... Et vous a-t-on bien accueilli?
— Comme un prince; j'ai déjeuné, je me suis
CBAPITRE XII. 2Ô9
promené, et, vers cinq heures, j'ai repris la route d'Artenai avec ce billet pour vous.
-— Donne donc...
Et le chanoine, après avoir lu, s'écria :
— Mettez vite quatre chevaux à la voiture... Madame de Ravenstein, éloignez-vous.
— Mais qu'y a-t-il?
— Éloignez-vous. Prenez, lisez. Il faut que je m'habille et que je parte à l'instant, à l'instant même. Qu'on me laisse!... Les chevaux, les chevaux !
Toute représentation fut inutile. M. de Brionne, aidé de l'aubergiste, se leva et s'habilla à la hâte.
Madame de Ravenstein, s'étant retirée dans son appartement, avait lu :
II Mon bon père, je cède aux désirs de mes grands parents; je me marie à onze heures, cette nuit ; M. de Fontac , qui nous avait écrit une heure après vous et rassuré sur l'état de votre santé, vient d'arriver. Je me suis cachée dans ma chambre pour vous envoyer mon dernier adieu déjeune fdle, et vous prier de me bénir de loin, comme vous m'auriez bénie de près. Quelle joie si vous pouviez assister à la messe basse demain matin! Nous vous enverrons notre berline de voyage, c'est la voiture la plus douce qui soit en France ; si vous n'en profitez pas , c'est que vous
240 lES PÉCHÉS MIGIVO\S.
serez plus mal, et j'irai vous porter mes soins. u Adieu, mon père... Hélas! combien vous me
manquez!
«I Makie de Verneuil. »
11 était neuf heures moins quelques minutes, lorsque l'abbé de Brionne monta dans le coupé de madame de Ravenstein.
Le contrat de mariage de M. le baron Alfred de Fontac la Paluze et de mademoiselle Marie-Gabrielle de Verneuil avait été lu devant plusieurs amis de la famille de Verneuil , auxquels le vicomte était complètement étranger. Par ce contrat, la belle fiancée entrait en possession immédiate de douze cent mille francs, provenant de la donation de mademoiselle de Péruse, et repi'enait la libre jouissance de son propre bien évalué à plus de seize cent mille francs. Le vicomte avait porté en ligne trois teri'es d'une grande réputation, mais qui, nous lavons vu dans un précédent chapitre , étaient toutes trois passées dans les mains du marchand d'hommes Cantelou. Le titre de ces propriétés n'était donc que fictif, puis- (juVlles étaient écrasées dhypotlièques qui dépassaient leur valeur.
Mademoiselle de Péruse avait, en outre, fait au vicomte, à titre de cadeau de noce, une rente viagère de dix mille francs, réversible sur la tête