‹ Les péchés mignonsChapitre 105 sur 115 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

de ses enfants ou de sa femme, et le chevalier avait fait abandon de ses biens à la communauté. Il est vrai de dire que le délabrement des affaires de M. de Fontac réduisait à bien peu de chose son sacrifice 5 mais cette alliance était si riche de part et d'autre que les notables de Tendroit en furent émerveillés , et que les félicitations tombèrent comme grêle autour du joyeux vicomte.

Marie de Verneuil avait prêté peu d'attention à la lecture de cet acte; née dans le luxe, entourée dès l'enfance du cortège qui accompagne les heureux de la terre, elle restait indifférente à tout cet étalage de richesses dont elle ne comprenait qu'imparfaitement l'importance. D'ailleurs, dans ce beau jour, la vierge qui a donné son cœur à son fiancé comme son âme à Dieu, est tout entière aux pensées délicieuses dont sa dernière nuit déjeune fille a été agitée; elle n'accorde que des regards complaisants aux trésors de sa corbeille; elle ne sourit (]uc du bout des lèvres aux plus gracieux compliments; toutes ses facultés sont concentrées dans un seul élan qui la porte vers son époux; à lui seul elle rêve avec extase, elle ne voit que lui, n'aime que lui, n'est qu'à lui.

La demoiselle qu'on marie par convenance et qui, avant de couronner son front d'oranger, a couru le monde, ses fêtes et ses plaisirs, n'est plus 1. 21

la même. Son cœur a reçu quelques légères atteintes dont il ne souffre pas encore, mais qui font plaie et demandent pour se guérir des soins intelligents. Pour cette jeune fille, les diamants, les dentelles, les fleurs, les hommages, les livrées sont tout : le jour du mariage n'est pour elle qu'une heureuse transition de la servitude filiale à la liberté ; que de jeunes femmes trouvent leur premier bonheur conjugal à sortir seules, à faire des visites, à recevoir, et à donner des ordres!... Triste liberté, quand ses jouissances sont si mesquines et si misérables !

Après la lecture du contrat, M. le maire de la commune de Verneuil qui, par condescendance pour le grand âge des tuteurs de la mariée, s'était rendu au château, avait consacré l'union des deux jeunes gens dans toute l'exigence de la loi.

Enfin il était dix heures et demie lorsque mademoiselle de Verneuil, conduite par son oncle, et le vicomte de Fontac donnant le bras à mademoiselle de Péruse, entrèrent dans la chapelle où ils devaient recevoir ce nouveau sacrement, qui impose aux cœurs honnêtes tant de devoirs sacrés, impérieux, mais doux.

Près de la porte , à l'une des dernières places, une jeune femme, enveloj)pée de sa douillette, le visage penché et voilé, se tenait immobile. Sur son livre, qu'elle rapprochait sans cesse de ses le-

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vres, tombaient de grosses larmes, et quelques soupirs étouffés soulevaient de temps en temps son voile.

Comme le curé de Verneuil achevait de donner la bénédiction nuptiale et se retournait vers l'autel, un nouveau personnage entra dans la chapelle, sans être remarqué de personne, et s'adossa au mur de sortie : c'était l'abbé de Brionne. Son front pâle, ses lèvres presque blanches, ses yeux caves , ses longs cheveux gris flottants , son costume sévère, et l'affaissement complet de son maintien, avaient quelque chose de sinistre et d'imposant qui échappa aux fidèles, occupés de la cérémonie.

Aussitôt après la lecture de l'oraison , il se fit un mouvement dans la chapelle ; chacun se releva, et la dame voilée, quittant sa chaise, se tourna vivement vers la porte, recula d'un pas et s'inclina respectueusement devant M. de Brionne.

■ — Puissiez-vous avoir versé des larmes de repentir, madame la baronne î murmura sévèrement l'abbé.

Madame de Certènes, car c'était elle, s'inclina de nouveau, et feignant de n'avoir pas entendu, elle dit :

— Votre indisposition a fait bien peur ici, mon père...

— Vous ne dites rien de ma présence, ma-

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dame... Je plains ceux quelle ne trouble pas! Et fendant la foule, le vénérable chanoine s'avança vers les époux qui descendaient les marches de l'autel. Aussitôt que madame de Fontac aperçut Tami et le protecteur de son enfance, elle courut à lui ; et tombant à genoux, elle lui dit en le regardant avec des yeux pleins de larmes mais rayonnants de joie :

— Dieu n'a pas voulu que je sortisse de son temple sans votre bénédiction, mon père... Oh! bénissez votre petite Marie...

L'abbé dégagea ses mains tremblantes, les éleva sur la tête de la jeune femme, et fixant sur le visage de la vierge des regards suppliants où la foi la plus vive se reflétait dans tout son éclat, il prononça ces mots d'une voix troublée , mais ferme :

— Que la volonté de votre divin fils soit faite, ô mère de Dieu ! que vos secours descendent sur cette chaste enfant et la préservent de tout malheur; et que ses souffrances, si elle en éprouve, lui soient comptées dans votre glorieux séjour! Relevez-vous, ma fille, le Seigneur est avec vous !

Le vicomte était resté debout pendant cette scène touchante, qui avait amassé tous les invités du château. Prenant son mari par la main , madame de Fontac le présenta à Tabbé.

— Vous nous avez unis dans vos vœux, n'est-ce

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pas, mon père? car vous êtes maintenant obligé de prier pour deux, en priant pour moi...

— Mon devoir est de prier pour tout le monde, interrompit M. de Brionne en regardant le vicomte de manière à lui faire baisser les yeux. Ne doutez donc pas de la ferveur que je mettrai à implorer pour votre époux les grâces du Seigneur, ajouta le chanoine en se retournant vers son élève avec un sourire qu'il s'efforça de rendre gracieux.

Et, s'effaçant pour livrer passage, il se mit à la suite du cortège, qui rentra au château.

Profitant du moment où les invités se pressaient autour des nouveaux mariés pour leur adresser ces fades félicitations que Tusage a rendues banales, M. de Brionne se retira dans l'appartement qu'on lui avait préparé et fit demander M. de Fontac et madame de Certènes.

Prévenus séparément, le vicomte et la baronne se présentèrent l'un après l'autre , se suivant de près.

Le chanoine était assis dans un large fauteuil, et lorsque madame de Certènes entra , il la salua d'un geste digne et froid, l'engageant à s'asseoir.

L'âme coupable de la baronne tressaillit; sa faute lui apparut hideuse et sans pardon ; avec ce douloureux et inquiet pressentiment qui accompagne et torture tout criminel, madame de Cer-

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tènes devina qu'une réprimande sévère et honteuse allait ouvrir la série des châtiments dont sa vie était dorénavant menacée; elle voulut se révolter contre le remords et prendre l'attitude de l'innocence et de la fierté ; mais le regard chagrin du prélat sut la confondre et la prévenir que cette innocence était un mensonge , un crime de plus, et que sa fierté ne serait plus jamais qu'orgueil et vanité.

Le vicomte entra, et, malgré son assurance, malgré la joie qui l'animait, il ne put se défendre d'une légère hésitation en rencontrant dans cette chambre la femme qu'il avait séduite et le saint homme qu'il avait indignement trompé.

Néanmoins, ne perdant rien de son effronterie, 31. de Fontac salua gracieusement la baronne, et dit à l'abbé :

— Mon père, je vous reconnais à cette délicate pensée : vous avez voulu réunir mes deux bienfaiteurs pour que d'une même parole je leur pusse exprimer ma reconnaissance ; vous avez voulu me mettre en présence de madame de Certènes et de vous, pour que...

— Veuillez, s'il vous plaît, fermer la double porte, M. le vicomte, afin que personne ne nous entende..., interrompit l'abbé. Donnez-vous la peine d'approcher maintenant; je suis exténué de fatigue, et ma voix est très-faible.

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