‹ Les péchés mignonsChapitre 11 sur 115 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

— Mon Dieu ! mon père, j'aime le bruit; Paris est une ville magnifique, j'ai trop voyagé pour ne pas être de votre opinion ; mais si c'est le rendezvous des arts et des plaisirs, c'est aussi le repaire de l'égoïsme et de la cupidité.

— Il y a du bon dans ce que vous dites là , jeune homme; cependant...

— Paris est la ville des heureux : les pauvres n'y trouvent qu'un surcroît de misère ; les riches y sont rois.

— Oui-da, mais nous n'en sommes pas là, mon ami ; votre fortune et vos espérances vous rangent parmi les heureux de toutes les villes du monde. Bref, ne disputons pas des goûts ; toutefois, permettez qu'en passant je vous fasse un doigt de morale, c'est ma manie, et je suis vieux; madame votre mère, cette charmante et sainte créature, a été bien souvent grondée par moi qui l'aimais et la vénérais plus que chacun. Je veux donc vous dire qu'à votre âge on ne doit pas avoir l'esprit si mélancolique ou plutôt si morose, à moins d'en faire profession comme les cénobites ou les acteurs. Quand je vois un jeune homme à peine affranchi des écoles médire de son siècle et philosopher sur les plaies du monde , j'ai de lui une opinion presque fâcheuse. Croyez-moi, mon cher Alfred... c'est bien Alfred que vous vous appelez, n'est-ce pas?

— Oui, mon père.

— Croyez , mon cher Alfred , que le Créateur n'a pas fait notre planète pour la peupler de vilaines gens et de mauvaises passions. A ce compte-là les hérétiques auraient beau jeu , car la terre ne serait que la succursale de l'enfer. Point. Dieu nous divise tous en deux catégories, les bons et les méchants, puis il nous mêle; aux bons il laisse la faculté de devenir mauvais; aux méchants il permet de devenir bons. C'est à nous de nous débrouiller jusqu'au jour du jugement. Nulle part , que je sache , la voix divine ne nous a dit : <; Sois triste , sois craintif , sois misanthrope , fuis ce que j'ai créé pour toi. ;> Si telle est votre opinion , c'est une erreur, et je crois être dans l'esprit de la volonté suprême en vous affirmant que Dieu nous laisse vivre jusqu'à vingt ans pour nous fortifier le corps et l'esprit ; de vingt à trente ans, pour nous faire jouir des félicités dont il nous entoure; de trente à quarante, pour préparer des douceurs à la vieillesse; de quarante à cinquante , pour réfléchir ; de cinquante à soixante, pour nous reposer ; de soixante à cent, pour apprendre à mourir. C'est ce que j'appelle mon système décimal ; l'approuvezvous ?

— Parfaitement ; mais où prenez-vous le temps de bénir le Créateur?

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