CHAPITRE XII
odieuse, mais je vous jure sur le Christ, sur l'Évangile, que je mériterai votre pardon.
— Bien, ma fille; le Christ, que vous avez invoqué , a pardonné la femme adultère et la sanctifiée; relevez-vous.
— Mon père, dit le vicomte, tant que je vivrai , le souvenir de cette scène sera gravé dans ma mémoire pour me guider.
— Merci, mon Dieu! merci! murmura l'abbé en s'agenouillant , je vous ai demandé conseil, et vous m'avez inspiré. Oh ! que votre saint nom soit béni ! Et vous, mes enfants, que la paix vous soit rendue! soyez heureux , retournez à vos devoirs, à vos plaisirs, rentrez dans le monde pour y vivre comme y ont vécu vos pères. J'oublie tout, je ne sais plus i-ien. Merci ! merci ! allez en paix; quand vous aurez besoin d'un ami , venez à moi!...
Le visage du chanoine était inondé de larmes, le vicomte baissait la tète , et la baronne pleurait amèrement. Tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit et la jeune mariée entra. En apercevant M. de Brionne et madame de Certènes à genoux, madame de Fontac s'arrêta court.
— Vous êtes étonnée, mon enfant? dit Tabbé à Marie en se relevant et avec gaieté. Je gage que vous^oudriez savoir à quoi nous passons notre temps ?
— La curiosité est un péché, mon père.
— C'est même un gros péché : aussi vais-je vous empêcher de le commettre : je faisais tout bonnement une prière, du plus profond de mon cœur, pour le bonheur de votre ménage , et vous voyez que j'étais bien assisté.
— Ah! je >ous reconnais là; mais croyez bien que je vous rendrai cette prière, soir et matin.
238 LES PÉCHÉS MIGSOJIS.
durant ma vie entière. N'est-ce pas, mon ami? ajouta madame de Fontac en se tournant vers le vicomte , qui fît un signe aflirmatif et un doux sourire.
— On nous attend tous , reprit Marie ; le souper est servi et nos gourmets se désolent. Venez, mon père; prenez mon bras: je veux être votre Antigone.
— Vous me permettrez de faire diète, ma belle dame , à moins que vous ne vouliez me voir trépasser la nuit de vos noces.
— Alors vous ne ferez qu'assister au repas ; mon oncle dit qu'il est magnifique et que vous en serez tout réjoui.
— Ah ! c'est que le chevalier connaît mon péché mignon... Mais au lieu de faire diète, je ferai pénitence... Prenez plutôt le bras de ce beau cavalier, de ce cher mari que je vous ai enlevé par malice... Allons, mes enfants, partez, et surtout bon appétit; c'est de bon augure lorsqu'on entre en ménage. Vous m'enverrez un bouillon, une rôtie et deux doigts de vieux bordeaux.
— Ma foi , la table sera bien triste , ma bonne tante et vous l'aurez désertée.
— Où est donc mademoiselle de Péruse?
— Elle s'est sentie indisposée et s'est mise au lit... Voyez si j'ai du malheur!
— Alors, ma mie, doiuiez-moi le bras, j'irai
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tenir compagnie à la chère tante pour Tenipécher de perdre son âme, car elle doit pester tant et plus d'être couchée à l'heure qu'il est... Nous ferons le tour du banquet en passant; cela me ragaillardira... Dame! les gourmands ont tous une même histoire... vilaine histoire, croyez-moi. M. de Brionne s'appuya au bras de madame de Fontac et prit les devants.
— Il fallait bien en finir avec ce brave homme, dit à voix basse le vicomte en tendant la main à madame de Certènes.
— De qui parlez-vous donc?
— De ce marchand d'homélies , chère Clémence.
Et, voulant baiser la main qu'il tenait, M. de Fontac ajouta :
— M'empécher de vous aimer plus que tout au monde, c'est m'ôter la vie!
— Misérable ! murmura la baronne , ne m'approchez pas.
Et, se hâtant, elle vint glisser son bras sous celui de Marie.
— Que faites-vous de M. de Fontac? demanda la mariée.
— Je le respecte, chère amie; un jour de noces, on ne va que seul ou avec sa femme.
— Est-ce dans le code? dit la vicomtesse en souriant à son mari.
— Cest dans le cœur, répondit M. de Fontac avec tendresse.
L'abbc de Brionne prit la main du vicomte à la dérobée et la serra vivement.
L'entrée des mariés dans le grand salon fut saluée par tous les convives, et on passa dans la salle où un souper splendide attendait les plus impatients.
L'abbé de Brionne fit le tour de la table , s'arrêtant quelquefois pour faire l'éloge du service , et dire un mot savant dont le maître d'hôtel restait tout ébahi. Son inspection terminée, le saint homme battit en retraite, salua et pria un domestique de le conduire aux appartements de mademoiselle de Péruse.
— Eh bien, chère demoiselle, dit joyeusement l'abbé, vous faites de beaux coups!... vous vous mettez à la tisane pendant qu'on boit rubis sur l'ongle à vos côtés.
— Hélas ! mon père, on ne choisit pas son jour de maladie. . . Mais vous, convalescent, que venezvous faire ici ?
— Pardicu! je viens vous tenir compagnie et partager votre looch, si vous y consentez. J'ai jeté un coup d'œil sur la nappe, comme on dit, et me voilà...
— N'avcz-Aous j)as été satisfait de la symétrie?