CHAPITRE XIII
chevalier remit à la voile pour Pondichéry, y débarqua, et ramena en France un jeune enfant que des parents pauvres furent heureux de confier à sa bienfaisance.
— Il y a donc eu substitution?
— Précisément ; mon fils fut échangé à Marseille contre le petit Indien, et le chevalier put présenter à sa famille son véritable enfant, Armand de Bélesta,
— Que de mystères singuliers dans ce monde, grand Dieu ! dit l'abbé ; tout y est voilé ! tout y est trompeur!...
— Vous me méprisez, mon père?...
— Non... oh! non, je bénis le ciel de ce qu'il m'a retiré vivant de ce dédale qu'on appelle la société, voilà tout. Et qu'est devenu ce pauvre petit être échangé contre votre fils?
— Vous devez penser qu'il a profité du stratagème, et que nos bienfaits l'ont enrichi... Il a servi honorablement dans les armées, et je n'en ai plus entendu parler depuis trente ans.
— Mais comment se ftiit-il que le chevalier de Bélesta ait pu tromper ses amis et sa famille sur ce prétendu mariage?... 11 devait être muni de papiers authentiques?
— Avec de l'argent ne se procure-t-on pas tout au monde, mon père?
— De telle sorte que mademoiselle Marie, que
268 LES PÉCHÉS MlGA'Oi\S.
madame la vicomtesse de Fontac, voulais-jc dire, est votre arrière-petite-fille ?
— Oui.
— Etes-vous seule à le savoir, au moins?
— Mon père, qui avait prêté les mains à la substitution, et qui n"a jamais voulu consentir à mon mariage avec le chevalier de Bélesta, a instruit mon frère de toute cette fatale histoire.
— Hélas ! voilà qui complique le mal. M. de Péruse a-t-il été discret? J'en doute.
— Je puis le garantir, il y était trop intéressé.
— Encore une révélation, ma sœur?
— Une terrible ! mon père, une terrible ! L'abbé joignit les mains et les éleva vers le ciel.
— Le chevalier de Bélesta attendit pendant neuf ans que la colère de ma famille s'apaisât, ce fut en vain, et le brave officier de marine trouva la mort dans un combat où il se cou\ rit de gloire. Voilà le secret de mon long célibat, voilà pourquoi je descendrai dans la tombe avec les honneurs de la virginité, honneurs dont je suis indigne !
— Le repentir efface la faute ; Dieu vous a donné longtemps pour vous racheter, ma sœur, et vous en avez su profiter. Je dois vous prévenir que si ce qui vous reste à dire est le secret de monsieur votre frère, je ne peux, sans indiscrétion, vous écouter davantage.