CHAPITRE III
a toujours rencontré quelque malade malheureux, quelque pauvre mourant de besoin auquel il envoie ce qu'il appelle une friandise, ou bien encore un trompe-la- faim.
— Marthe , vous êtes une bavarde , balbutia le chanoine devenu tout rouge.
— Et quand nous sommes seuls, Benoîte, M. l'abbé et moi, ce qui est rare, car votre couvert est pris d'habitude par quelque pauvre diable, le grand bonheur de M. de Brionne est de nous appeler près de lui, pendant qu'il dîne ou qu'il soupe, et là, il nous raconte ce qu'il appelle encore ses trouvailles....
— Marthe, vous n'avez pas le sens commun.
— Racontez plutôt ce que c'est que votre trouvaille d'aujourd'hui , ça lui servira bien plus que votre modestie.
— Au fait, elle a raison, et quoique le sujet soit triste, il n'est pas déplacé. Ce matin donc, entre sept et huit heures, comme j'allais à mon catéchisme , et que je traversais une mauvaise ruelle du quartier Mouffetard , qu'on appelle la rue du Pot-de-Fer, je fus arrêté par une petite fille couverte de guenilles , mais proprette sous ses haillons. Cela peut vous sembler impossible, à vous, mon ami , qui ne voyagez qu'en chaise de poste, et qui ne vivez que sous des lambris dorés ; mais il est certain que mes visites aux mansardes, aux
caves, aux greniers et aux derniers réduits de la misère, m'ont souvent conduit à des pauvres qui avaient la propreté pour luxe. La fillette qui m'accosta peut avoir cinq ans; elle a la mine éveillée, mais d'une excessive douceur; elle a de grands yeux bleus, et une forêt de cheveux blonds parfaitement rangés sur son front de chérubin ; ses petites joues sont pâlottes, mais blanches, et le froid piquant qu'il faisait les avait marbrées ; ses pieds rougis, qui doivent être roses, flottaient dans de vieux souliers percés et éculés , beaucoup trop grands pour eux; sa grosse jupe de bure, rapiécée comme une mosaïque, donnait froid aux passants; et un mauvais fichu, dont le temps et le savonnage avaient mangé les couleurs, était croisé sur sa poitrine et noué derrière son dos.
» — M. le curé! me cria en allemand cette pauvre enfant, (jue j'avais dépassée.
tt A ce son de voix si doux et si plaintif je me retournai et vis la petite Alsacienne , qui me dit alors :
» — M. le curé, j'ai bien froid!
K Puis elle m'avoua qu'elle n'osait pas remonter près de sa mère, de peur d'être grondée. Nous nouâmes aussitôt le colloque suivant, en allemand , que j'estropie de belle force.
«c — Votre maman est donc bien méchante pour vous ?