CHAPITRE IV
souffre tant, hélas ! qu'il s'anime et s'oublie quelquefois... La douleur est un mauvais guide, mon père.
— La douleur appelle à son aide la résignation.
— C'est une vertu que je ne posséderai jamais, et cependant elle serait un trésor pour mon âme affligée.
— Dieu n'aime pas qu'on désespère de sa bonté, mon enfant. Parlez, peut-être me sera-t-il donné de vous consoler.
— Comme je vous l'ai dit , mon père , je suis fille du baron de Ravenstein, et ma famille, alliée aux plus nobles maisons d'Allemagne, touche aux ducs de Clèves et de Bcrg ; mon père était un vieux soldat que l'infortune de nos princes avait ruiné, et que la guerre avait couvert de blessures. Ma mère était morte fort jeune, et j'avais été confiée, dès ma plus tendre enfance, à une vieille amie de ma famille, retirée à Berlin. Blessé une dernière fois à Wagram, mon père vint se reposer de ses longs services dans la modeste retraite où j'attendais son retour. Un an après son arrivée , l'excellente amie à laquelle il avait laissé le soin de ma première éducation mourut , et il demeura seul chargé de ma conduite. Je ne vous dirai pas tout ce que ce noble père a fait pour son enfant. Sa bonté ingénieuse descendait aux plus minutieux détails pour satisfaire mes caprices ou flat-
72 LES PÉCHÉS MIG^'OIVS.
ter mon petit orgueil. Ses économies, ses humbles revenus étaient employés à payer des maîtres renommés. Sa gloire était de me voir briller par les talents qu'il s'efforçait de me faire acquérir; sa vanité était de se laisser dire que je devenais belle; son bonheur était de baiser mon front à tout instant, et de se faire raconter par moi mes prouesses de fillette.
«! Je veux abréger le récit de ces temps heureux où je n'avais pour compagnon que ce vieillard vénéré , et pour sentiment au fond du cœur que le bonheur d'être son enfant. . . Hélas ! lorsque cette tendresse est déplacée par un autre amour, quelle jeune fille peut assez regretter le trésor qui lui échappe? Le mariage ne se voit qu'à travers un prisme trop souvent trompeur ; heureuses celles qui ne laissent pas au seuil paternel, en le quittant, avec leur nom de demoiselle, leur dernière chanson ! En 4812, j'avais seize ans, j'aimais la danse avec passion, j'aimais mon père de toute mon àme, j'adorais Dieu en vraie chrétienne, et, s'il m'arrivait de rêver quelquefois dans un long sommeil, ce n'était jamais qu'à mon piano , ou à mes oiseaux , ou à mes fleurs.
<i Devenant, chaque année, plus infirme, mon père devenait aussi sérieux et pensif. Il lui arrivait souvent de prendre ma tête dans ses mains et de me regarder fixement, jusqu'à me communi-