CHAPITRE IV
quer le germe de cette muette tristesse à laquelle il était en proie. Alors, nosant pas le questionner, je m"abîmais dans des rêveries sans fin, cherchant une cause aux distractions qui l'absorbaient. Au commencement de l'année 4815, un banquier de Berlin, chez qui mon père avait placé une forte partie de sa petite fortune, fit faillite et nous enleva ce qui fournissait à notre pauvre luxe. Mon père fut frappé par ce malheur comme par la foudre; il tomba malade, et ne dut qu'aux soins les plus tendres son rétablissement. Mais il se releva de cette maladie vieilli de dix ans; ses facultés intellectuelles baissèrent tout à coup , ses forces le trahirent, et je ne Tai vu sourire, depuis lors, que quand il caressait ma tète sur ses genoux tremblants ; encore ce sourire n'était-il que passager , et s'éteignait-il bientôt dans une amère contraction des lèvres. Tout son corps éprouvait dans ce moment un tressaillement fébrile, et ses mains couvraient, comme malgré lui, mon visage. « Lorsqu'on aime, on s'identifie avec l'être qui occupe à toute heure la pensée. L'esprit devient inventif et les secrets de notre ami nous appartiennent bientôt , si cachés qu'ils soient. Je devinai donc que mon père, inquiet de mes seize ans et de sa vieillesse, voyait avec terreur marcher ces deux âges, l'un vers l'époque nubile, l'autre vers la tombe. Nous étions pauvres , et pour satisfaire
l'ambition du baron de Ravenslein, il aurait fallu qu'un jeune seigneur vînt lui demander ma main. Fortune et naissance , il fallait tout cela au dernier rejeton d'une race glorieusement citée dans l'histoire. . . Fatales présomptions , hélas !
it Comme je n'avais eu jusqu'alors aucune préférence pour les gentilshommes que j"avais rencontrés dans le monde, comme nul d'entre eux ne s'était occupé de moi de manière à me troubler, je m "étudiai à redoubler d'insouciance et de légèreté pour mieux tromper mon père ; et, pendant que chaque jour amenait sur mon front l'éclat de la puberté , je travaillais à redevenir enfant , substituant aux vagues émotions du cœur des lutineries dignes de ma poupée. Mon père ne se trompa pas à ce manège, et sa tristesse n'en devint que plus profonde et plus tenace.
u Ne pouvant nous soutenir à Berlin avec les débris de notre fortune , nous résolûmes d'un comnuuî accord de rentrer en France et de retourner dans le petit village dllerlisheim , où, avant l'émigration , ma famille maternelle possédait de grands biens. Avant de nous mettre en voyage, mon père me demanda si je regrettais ce monde où j'avais brillé , et ces fêtes dont j'avais été, selon lui, l'un des ornements; le noble vieillard (hit bien voir que ma réponse était franche, lorsque je lui dis , en le pressant sur mon cœur,